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N° 228
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Ahmed R. Benshemsi

Al Adl vs. al qanoun

Ahmed R. Benshemsi
L’Etat ne se laisse pas déborder par Al Adl… et garde le beau rôle. Chapeau !


C’est rare, et c’est pourquoi il faut le saluer quand ça arrive : le ministère de l’Intérieur fait preuve de finesse et de subtilité. La démarche a certainement été concertée (notamment avec la police), mais le mérite en revient à Chakib Benmoussa, tout récent ministre de l’Intérieur qui étrenne ainsi sa fonction de “politique”, après s’être longtemps posé comme “technocrate”. Il s’agit du nouveau traitement sécuritaire d’Al Adl Wal Ihsane (lire l’enquête de Karim Boukhari).

Depuis une dizaine de jours, les fidèles du Cheikh Yassine sont soumis à une épreuve inédite : des arrestations massives mais courtoises, sans violence, et surtout très brèves. Les centaines de militants d’Al Adl arrêtés depuis le 24 mai ont tous été relâchés très vite, sans qu’aucune charge soit retenue contre eux. Motifs des arrestations : “manifestations publiques non autorisées” et “diffusion non autorisée de tracts et de matériel promotionnel”. Juridiquement, c’est irréprochable. Objectivement, c’est une blague. La plus grosse force para-politique de ce pays a toujours été interdite mais, au moins depuis sept ans, largement tolérée. Ses meetings se sont (presque) toujours tenus sans anicroche, et le prosélytisme de ses membres a toujours été (tacitement) admis. Et de temps en temps, l’Etat s’énervait et castagnait ou intentait des procès ubuesques. Quand Benmoussa déclare aujourd’hui qu’il est “du devoir de l’Etat de faire respecter scrupuleusement les lois en vigueur”, c’est bon pour Le matin du Sahara, mais personne n’est dupe. Il s’agit bien évidemment d’un changement de stratégie politique, qui répond à une montée en puissance d’Al Adl.

Depuis le début de “2006 la glorieuse”, année de tous les cataclysmes dans la mythologie yassinienne, chaque nouvelle action publique d’Al Adl, chaque nouvelle “sortie” du cheikh est en effet plus audacieuse et rassemble plus d’adeptes que la précédente. Quant à la communication de la Jamaâ, elle est plus excellente que jamais. Il suffit de faire un tour sur www.yassine.net pour s’en persuader. Les films de ses visites aux quatre coins du Maroc sont, en particulier, des morceaux d’anthologie : accueil à l’aéroport par des petites filles qui lui offrent des bouquets de fleurs, responsables de la Jamaâ alignés pour lui baiser l’épaule, foules en liesse dans la rue à l’approche du “Guide général”, qui leur répond par des gestes de Majesté (il leur envoie des baisers, porte la main droite sur son cœur…). Bref, du Hassan II à sa grande époque. De quoi impressionner des centaines de milliers d’adeptes et de sympathisants, et les rendre encore plus perméables aux “visions” de changement de régime martelées par Al Adl. En clair, de quoi galvaniser les foules.

L’approche “légaliste soft” de Benmoussa a donc pour objectif de démontrer à Al Adl que l’Etat n’entend pas se laisser déborder… mais sans offrir aux militants la posture du martyr – dont ils ont usé et abusé à chaque fois que l’Etat les a réprimés bêtement et méchamment. Bien joué, rien à dire.

Cette nouvelle stratégie de l’Intérieur pourrait aussi se révéler bénéfique à terme, quand se produira l’inévitable échéance : la disparition de Yassine, 78 ans aujourd’hui. Cela fait quelques années déjà qu’un débat secoue Al Adl sur l’opportunité d’intégrer le jeu politique officiel, à la manière du PJD. La décision a toujours été différée parce que Yassine y est opposé par principe. Une fois le Guide disparu, elle reviendra à l’ordre du jour. Et là, les tenants de la ligne participationniste auront un sérieux argument pour imposer leurs vues aux ultras : “L’Etat n’est plus aussi grossier qu’avant ; il est ferme, mais prêt au dialogue”. À la bonne heure !

 
 
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