Al Adl vs. al qanoun
LEtat ne se laisse pas déborder par Al Adl
et garde le beau rôle. Chapeau !
Cest rare, et cest pourquoi il faut le saluer quand ça arrive : le ministère de lIntérieur fait preuve de finesse et de subtilité. La démarche a certainement été concertée (notamment avec la police), mais le mérite en revient à Chakib Benmoussa, tout récent ministre de lIntérieur qui étrenne ainsi sa fonction de politique, après sêtre longtemps posé comme technocrate. Il sagit du nouveau traitement sécuritaire dAl Adl Wal Ihsane (lire lenquête de Karim Boukhari).
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Depuis une dizaine de jours, les fidèles du Cheikh Yassine sont soumis à une épreuve inédite : des arrestations massives mais courtoises, sans violence, et surtout très brèves. Les centaines de militants dAl Adl arrêtés depuis le 24 mai ont tous été relâchés très vite, sans quaucune charge soit retenue contre eux. Motifs des arrestations : manifestations publiques non autorisées et diffusion non autorisée de tracts et de matériel promotionnel. Juridiquement, cest irréprochable. Objectivement, cest une blague. La plus grosse force para-politique de ce pays a toujours été interdite mais, au moins depuis sept ans, largement tolérée. Ses meetings se sont (presque) toujours tenus sans anicroche, et le prosélytisme de ses membres a toujours été (tacitement) admis. Et de temps en temps, lEtat sénervait et castagnait ou intentait des procès ubuesques. Quand Benmoussa déclare aujourdhui quil est du devoir de lEtat de faire respecter scrupuleusement les lois en vigueur, cest bon pour Le matin du Sahara, mais personne nest dupe. Il sagit bien évidemment dun changement de stratégie politique, qui répond à une montée en puissance dAl Adl.
Depuis le début de 2006 la glorieuse, année de tous les cataclysmes dans la mythologie yassinienne, chaque nouvelle action publique dAl Adl, chaque nouvelle sortie du cheikh est en effet plus audacieuse et rassemble plus dadeptes que la précédente. Quant à la communication de la Jamaâ, elle est plus excellente que jamais. Il suffit de faire un tour sur www.yassine.net pour sen persuader. Les films de ses visites aux quatre coins du Maroc sont, en particulier, des morceaux danthologie : accueil à laéroport par des petites filles qui lui offrent des bouquets de fleurs, responsables de la Jamaâ alignés pour lui baiser lépaule, foules en liesse dans la rue à lapproche du Guide général, qui leur répond par des gestes de Majesté (il leur envoie des baisers, porte la main droite sur son cur
). Bref, du Hassan II à sa grande époque. De quoi impressionner des centaines de milliers dadeptes et de sympathisants, et les rendre encore plus perméables aux visions de changement de régime martelées par Al Adl. En clair, de quoi galvaniser les foules.
Lapproche légaliste soft de Benmoussa a donc pour objectif de démontrer à Al Adl que lEtat nentend pas se laisser déborder
mais sans offrir aux militants la posture du martyr dont ils ont usé et abusé à chaque fois que lEtat les a réprimés bêtement et méchamment. Bien joué, rien à dire.
Cette nouvelle stratégie de lIntérieur pourrait aussi se révéler bénéfique à terme, quand se produira linévitable échéance : la disparition de Yassine, 78 ans aujourdhui. Cela fait quelques années déjà quun débat secoue Al Adl sur lopportunité dintégrer le jeu politique officiel, à la manière du PJD. La décision a toujours été différée parce que Yassine y est opposé par principe. Une fois le Guide disparu, elle reviendra à lordre du jour. Et là, les tenants de la ligne participationniste auront un sérieux argument pour imposer leurs vues aux ultras : LEtat nest plus aussi grossier quavant ; il est ferme, mais prêt au dialogue. À la bonne heure ! |