Campagne. Al Adl dans la tourmente
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N° 228
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Karim Boukhari

Campagne. Al Adl dans la tourmente

Abdeslam Yassine,
le jour de sa libération. (AFP)

Al Adl et le ministère de l'Intérieur sont dorénavant en confrontation ouverte. Finie la phase de guerre froide, six mois après le début de l'année fatidique “2006”, les hommes de Yassine ont étendu leur réseau et ceux de Chakib Benmoussa veulent faire régner l'ordre. Même en violant la loi.


Le 24 mai, la police a effectué une descente au domicile d'un représentant d'Al Adl Wal Ihsane à Témara. Bilan : une centaine (trente d'après les premiers chiffres fournis par la police) de militants arrêtés, des milliers de CD et de dépliants confisqués. Dans une
déclaration faite à l'AFP, le ministre de l'Intérieur Chakib Benmoussa explique ainsi la démarche des autorités : “Il est du devoir de l'Etat de faire respecter scrupuleusement les lois en vigueur (…). En agissant de manière active, Al Adl Wal Ihsane se situe hors de la logique de la loi et force doit rester à cette dernière et aux institutions représentatives légitimes”. Confirmation sur le terrain où, depuis l'incident de Témara, il ne se passe plus un seul jour sans que l'on signale, aux quatre coins du royaume, une nouvelle descente au domicile d'un “adliste” (militant de la Jamaâ) avec, invariablement, le même scénario : arrestations par dizaines, confiscation de matériel. En une dizaine de jours, des centaines de personnes ont été arrêtées et vite relâchées. Les militants sont interrogés au commissariat avant de signer leurs procès-verbaux et d'être invités à rentrer chez eux quelques heures plus tard. Aucune poursuite judiciaire n'a été pour le moment enregistrée.

Par son déploiement massif mais aussi par son surprenant dénouement “pacifique” (pas de violence, tous les interpellés sont relâchés), cette vague de répression qui s'abat sur le peuple de Yassine est bien la première de son genre. Pour bien en cerner les contours, il faut sans doute remonter au 7 mai. Ce jour-là, en effet, le Cheikh en personne est attendu à Ouarzazate où des tentes sont dressées pour accueillir le fondateur de la Jamaâ, venu prêcher la bonne parole à ses fidèles de la région. Yassine débarque la veille mais, le lendemain, les autorités de la ville obtiennent le feu vert de Rabat pour interdire le prêche. A la grande déception d'un public de fidèles estimé, selon des sources proches de la Jamaâ, à une centaine de milliers de personnes !

Round d'observation
L'épisode de Ouarzazate, où Abdeslam Yassine a été gentiment invité à plier bagage, résume parfaitement les deux stratégies en opposition. D'un côté, Al Adl Wal Ihsane mène une campagne de charme vis-à-vis du grand public et rappelle à qui de droit combien sa machine reste extrêmement bien huilée (lire encadré). En face, la stratégie du pouvoir a consisté à sévir mais pas trop, juste assez pour éviter le piège du laisser-faire. Sauf surprise, cette équation peut très bien rester en place, de part et d'autre, jusqu'au bout de l'année en cours. N'oublions pas, en effet, que la Jamaâ a longtemps fait de 2006 “l'année ou jamais”, celle où un tsunami politique tant attendu soufflerait sur la monarchie marocaine. A défaut de voir le ciel concrétiser la prédiction, les dirigeants de l'association sont donc bien obligés d'entamer un tour de piste aux allures de campagne électorale avant l'heure. Le chercheur Mohamed Darif, qui connaît bien les méthodes de la Jamaâ, explique : “N'oubliez pas que les visions de la Jamaâ (ndlr : sur la fin de la monarchie en 2006) lui ont valu d'être critiquée, parfois ridiculisée, par tout le monde, même dans les autres milieux islamistes. En décidant de communiquer auprès du petit peuple, Al Adl Wal Ihsane cherche aussi à restaurer une image positive, à rassurer sur son sérieux et sur la nature de sa philosophie”.

Abbadi donne le la
Dès le début 2006, une expérience pilote, assez inédite dans son genre, est ainsi mise en place à Oujda. Mohamed Abbadi, originaire de la ville et qui est aussi l'une des principales figures du “parti”, utilise sa maison pour abriter un immense meeting à mi-chemin entre le religieux et le politique. Des milliers de visiteurs font un tour, au fil des jours, dans la demeure de Abbadi, transformée en section régionale d'un parti politique plus populaire que les autres. Impressionnant. Dans le même temps, des militants sillonnent la ville et sa région, font du porte à porte, prospectant d'abord dans les quartiers populaires, n'hésitant pas à accoster le marcheur anonyme ou à démarcher les chauffeurs de taxi. Au total, plus de 140 000 VCD et presque autant de dépliants sont écoulés. L'énorme succès de cette expérience pilote aidant, la Jamaâ décide d'étendre sa campagne de charme à l'échelon national. Meknès, Taza, Casablanca ou Marrakech, figurent ainsi parmi les villes ciblées. A Casablanca, où l'association compte sans doute son “électorat” le plus fourni, le succès est aussi franc qu'à Oujda. Des dizaines de milliers de personnes défilent ainsi tous les jours, “armés” de CD et de dépliants (en plus de Corans) dans la propriété privée qui sert de local de la Jamaâ à Casablanca. Comme pour les villes envahies par la discrète déferlante adliste, les autorités surveillent tout mais laissent faire, comme si elles avaient passé un deal de paix tacite avec le peuple de Yassine.

Le ministère de l'Intérieur riposte
Il a fallu donc attendre le mois de mai (le 7 à Ouarzazate, le 24 à Témara) pour changer la donne. Le motif, comme nous l'a confirmé cette source proche de l'Intérieur, est ce qu'il y a de plus prévisible : “Ces gens n'ont pas l'autorisation pour se rassembler clandestinement”. Forcément ! Et c'est peut-être l'arrivée programmée (et préparée comme un événement historique) de Yassine à Ouarzazate qui a bouleversé les calculs des autorités, enfin conscientes de la dimension quasi surnaturelle que prenait l'étonnante campagne électorale de la Jamaâ…

Malgré les manœuvres d'intimidation dont ils sont victimes depuis l'intervention de Témara, les adlistes ont poursuivi leur tour de piste à travers les villes. Ils ont même tenté, dans ce qui ressemble bien à une partie d'échecs, de revisiter Oujda, là où ils avaient enregistré leur succès le plus retentissant. C'était la semaine dernière et, cette fois, la réaction des autorités a été sans appel : la propriété de Abbadi, censée accueillir le peuple de fidèles, a été fermée et mise sous scellés. Un acte purement illégal puisque non justifié par une décision de justice. En violant ainsi la loi, les autorités ont donc fini par répondre du tac au tac à la Jamaâ, elle aussi dans la totale illégalité quand elle mène campagne tambour battant aux quatre coins du pays.



CD et tracts. Les outils de la propagande d'Al Adl

La campagne électorale précoce d'Al Adl Wal Ihsane se déroule selon deux axes bien rodés : la distribution de CD et de tracts, et les retrouvailles régulières aux multiples sièges de l'association, en fait de grandes demeures privées appartenant aux dirigeants de la Jamaâ. Le concept est celui des journées “portes ouvertes” où les militants expliquent la doctrine d'Al Adl et invitent leurs interlocuteurs à y adhérer. Religion et politique y font bon ménage, comme l'illustrent parfaitement les CD en circulation. La Jamaâ a ainsi mis au point un document filmé de quinze minutes, qui présente l'association et la répression dont elle fait régulièrement l'objet. Abdeslam Yassine s'y taille la part du lion avec des extraits de ses rares interventions publiques mais aussi des images plus personnelles tirées de ses archives familiales. L'islam ou le déluge et Lettre à qui de droit, les deux brûlots éminemment politiques qui ont fait la réputation du cheikh, sont montés en épingle. A côté, on peut voir, furtivement, les autres figures de la Jamaâ, de Moutawakil à Arsalane, en passant par Nadia Yassine. Un véritable outil de propagande à la parfaite maîtrise technique.

 
 
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