|
Par Mehdi Sekkouri Alaoui
Reportage. Les pêcheurs de l'extrême
|
La pêche aux algues est une
affaire de famille où hommes,
femmes et enfants ont chacun
leur place dans la chaîne de
production. (AIC PRESS)
|
Un peu partout sur le littoral marocain, des hommes et des femmes risquent leur vie pour subvenir à leurs besoins et à ceux de leurs familles. Plonger à plus de cinq mètres de profondeur pour ramasser des algues est leur gagne-pain quotidien. Nous les avons vus à l'uvre.
La côte jdidie ne connaît pas son affluence habituelle en ce début d'après-midi. Les mauvaises conditions climatiques, en plus de cette rumeur insensée annonçant l'imminence d'un tsunami, y sont pour quelque chose. Depuis une bonne semaine, beaucoup de gens se sont |
|
mis dans la tête qu'El Jadida allait être rayée de la carte, alors ils ont tout bonnement décidé de rejoindre leurs proches vivant loin des côtes, nous apprend ce Doukkali. Convergeant vers le rivage et tirant derrière eux leur imposante chambre à air de tracteur, Jilali et Ahmed sont parmi les quelques rares à n'avoir apporté aucun changement à leur vie de tous les jours. Tout simplement parce qu'ils n'ont pas le choix, leur survie et celle de leur famille dépend de cette mer que l'on annonce dévastatrice et surtout des algues qu'ils s'efforcent de lui arracher, malgré le repos biologique imposé par les autorités entre octobre et juillet. Jilali et Ahmed, ces deux frères de 27 et 24 ans sont donc pêcheurs d'algue. Cette plante marine que les estivaliers maudissent, fait le bonheur de nombreux industriels qui l'exportent vers des pays comme le Japon, la Corée-du-Sud, l'Espagne
Elle serait utilisée pour fabriquer ,entre autres, du plastique ou des produits pharmaceutiques comme la bétadine.
Une activité épuisante
Comme chez tous les pêcheurs d'algue, la journée commence très tôt pour Jilali et Ahmed. Nous sommes debout vers 5h30 du matin. Le temps de boire un verre de thé, d'avaler un bout de harcha et de vérifier notre matériel et nous voici prêts à plonger, nous raconte Jilali. Une fois dans l'eau, les deux hommes doivent s'éloigner à cent, voire deux cents mètres du rivage pour pouvoir plonger. Mais ce qui est le plus dur, c'est le retour : Nous passons parfois au moins une heure à nager pour rejoindre la côte. Leur équipement est des plus rudimentaires : des combinaisons rapiécées, un masque sans tuba, une ceinture de plomb rongée par le sel iodé et la légendaire chambre à air. Il faut plonger à plus de cinq mètres de profondeur pour pouvoir moissonner les algues à mains nues. Pour demeurer en apnée, les plongeurs utilisent une sorte de moteur à oxygène, pas très rassurant, confectionné par leurs soins avec l'aide d'un ami ferronnier. Au bout du compte, quelque 400 kilos d'algue sont récoltés, quune fois séchée, ils revendront onze dirhams le kilo à des intermédiaires. A leur sortie, visiblement essoufflés par leurs six heures de plongée, Jilali et Ahmed s'installent sur un bout de rocher à l'écart des autres, le temps de récupérer et surtout de manger un bout. Et il ne faut surtout pas les déranger, nous dit-on. Vous savez quand vous sortez, vous êtes désarçonné, voire dans un état second. Vous avez alors besoin de rester seul un bon moment et de ne parler à personne, le temps de reprendre vos esprits, nous dira sur place un des plongeurs. Entre-temps, c'est le reste de l'équipe qui prend la relève. Eh oui ! Un plongeur ne travaille jamais seul. Il y a aussi ces quelques femmes, des proches - tout se fait en famille - qui sont là pour mettre la récolte dans les sacs, ranger les cordages
et deux ou trois costauds qui se chargent du reste, à savoir acheminer les gros sacs de l'eau jusque chez Jilali et Ahmed, sans oublier, pendant la plongée, la troisième personne assignée à surveiller le moteur à oxygène qui risque de lâcher à tout moment.
Ainsi, sans pour autant avoir des chiffres qui l'attestent, ce sont des milliers de familles dans le besoin qui en profitent. Dans le seul douar de nos deux plongeurs, où s'entassent pas moins d'une centaine de familles, on nous apprend que tout le monde doit sa survie à Rbiaa par ici.
Ce pêcheur qui a roulé sa bosse un peu partout à travers le pays nous confirme l'ampleur de ce phénomène : Une grande partie des villages et douars proches du littoral entre Skhirat et Safi sont dans la même situation. Une chose donc est sûre : c'est par nécessité et faute de débouchés qu'on se retrouve dans la peau d'un plongeur. C'est le cas de Jilali qui se souvient des circonstances qui l'ont amené à se jeter à l'eau lui aussi : Alors que j'étais assez bon à l'école, mon père, qui était l'unique source de revenu de notre foyer, s'est retrouvé sans travail. Il fallait alors subvenir aux besoins de mes parents et de mes six frères et surs, je n'ai trouvé aucune autre alternative.
Qui ne risque rien, n'a rien
La pêche aux algues est loin d'être sans risques. De nombreux plongeurs, nous rapporte-t-on, sont morts noyés. Le danger est constamment imminent. Votre moteur à oxygène peut vous lâcher, vous pouvez être pris dans les filets, perdre connaissance, pris dans le courant
nous explique Ahmed qui a vu deux de ses amis emportés par l'océan, ces deux dernières années seulement. Je pense continuellement à eux, à tel point qu'il m'arrive encore aujourd'hui de faire des cauchemars, ajoute-t-il visiblement ému. Quant à ceux qui sont toujours indemnes, leur santé en prend un grand coup au fil des jours. D'ailleurs aucun d'entre eux n'arrive à plonger quotidiennement. On parle tout au plus d'une dizaine de fois par mois. Asthme, rhumatisme articulaire, insuffisance respiratoire, paralysie
font partie de leur quotidien. Et malgré tous les symptômes qui font leur apparition avec le temps, nos plongeurs s'interdisent tout contrôle médical. Tout simplement, de peur d'un diagnostic qui nous obligerait à rester à terre, avoue Jilali.
Repos biologique, vous dites ?
Comme si de rien n'était, la pêche aux algues se poursuit. Par instinct de survie, les plongeurs ne se soucient aucunement de cette trêve et des conséquences qu'elle aura sur la faune marine, et indubitablement sur leur propre avenir. Nous sommes bien conscients du mal que nous causons, mais nous n'avons pas le choix malheureusement, souligne Jilali, qui ajoute : La solution la plus envisageable serait que nous augmentions le prix de vente, ce qui nous permettrait de combler le manque à gagner, mais les intermédiaires ne l'entendent pas de cette oreille.
Et faute de parler d'une seule voix, ce n'est pas demain que les plongeurs arriveront à se faire entendre. Ces derniers d'ailleurs ne sont pas les seuls à blâmer. Les industriels qui, de jour, ne jurent que par le repos biologique, continuent à se faire livrer en douce, en pleine nuit.
Restent alors les autorités locales qui se sucrent également au passage. Alors que nous sommes sur place, une patrouille des GUS vient récupérer son enveloppe quotidienne. C'est comme ça tous les jours. Alors qu'il y a quelques années on ne dépendait que de la marine, aujourd'hui on doit graisser la patte non seulement à croatia, mais aussi aux policiers, mokhaznis, moqadems et à bien d'autres. Alors que voulez-vous qu'il nous reste après tout ça ? De temps à autre, les autorités locales veulent donner l'impression d'être soucieuses de notre écologie en organisant des descentes surprises où les contrevenants sont arrêtés et leur équipement saisi. Du bluff tout simplement, d'après Jilali, une mise en scène leur permettant de se remplir les poches davantage. D'ailleurs lors de leur dernière descente, nombreux sont ceux qui ont monnayé leur liberté. D'autres ont même retrouvé leur matériel confisqué en vente sur le marché, au vu et au su de tout le monde. Visiblement, le repos biologique n'est pas de tout repos. |
|