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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Réda Allali

Mondial 2006. L’envers du décor

(AFP)

Un livre scandale sur la FIFA, une emprise de plus en plus forte des clubs sur les joueurs, une montée en puissance des stars, qui brillent plus que les équipes nationales, etc. Tels sont les sujets qui vont planer sur la Coupe du monde en Allemagne.


Il faudrait être aveugle pour ne pas voir que le Mondial 2006 va démarrer la semaine prochaine dans une atmosphère lourde de scandales en tous genres. Il faudrait être naïf pour continuer à se concentrer sur le jeu, uniquement sur le jeu, au moment où notre sport préféré est confisqué par les affairistes de tout poil. Les plus lucides
répliqueront que ce n'est pas nouveau, que football, business et magouilles se sont toujours suivis de près et ce, depuis que le ballon est rond. Mais comment nier que les choses, depuis quelques années, ont pris un tour nettement plus cynique ?

Les grands clubs contre les nations
Il suffit de lire les revendications du G14 pour être saisi de vertige. Le G14, c'est l'association des 18 clubs les plus puissants et les plus riches d'Europe. Le rêve du G14, c'est un football où on ne perd jamais, où l'incertitude du sport est remplacée par la rigueur des busines- plans. Sous la pression de ces clubs, l'UEFA a fait évoluer l'antique Coupe d'Europe des clubs champions vers la plus lucrative Champion's League. Dans l'ancienne formule, simplissime, on se battait en duel : deux matchs (aller et retour) pour une seule place. Aujourd'hui, il faut multiplier les rencontres, et donc les droits télé, batailler pendant des mois dans des groupes savamment composés avant d'atteindre enfin les huitièmes de finale et leur formule à élimination directe. De plus en plus clairement, on se dirige vers une sorte de super championnat des clubs au niveau européen, un autre rêve du G14. Les petits seront réduits à s'affronter au niveau national pendant que les fameux 14, tous les week-ends, pourront livrer des matchs de gala surmédiatisés et, si possible, à l'enjeu sportif limité. Jamais les deux logiques, sportive et économique, ne se sont livré bataille avec autant d'intensité. Pourtant, l'expérience récente des galactiques du Real de Madrid est venue prouver qu'il ne suffisait pas d'un gros carnet de chèque pour collectionner les trophées. En Angleterre, le Chelsea du millionnaire russe Roman Abramovitch peine à entrer dans la légende du football britannique. En Italie, la toute puissante Juventus de Turin est au coeur d'un scandale dont on a du mal, ici, à mesurer le véritable impact. Qu'importe, le G14 ne doute pas, il n'a pas peur de tuer la poule aux oeufs d'or. Son nouvel ennemi ? Le football des sélections nationales.

Les clubs rechignent de plus en plus à libérer leurs joueurs pour les sélections. Surtout lorsqu'ils reviennent blessés. C'est l'affaire Oulmers. Ce jeune Marocain, qui porte les couleurs de Charleroi en Belgique, a été convoqué par notre sélection pour un match amical contre le Burkina. Après quelques minutes de jeu, il marque et se blesse, dans la même action. A son retour en Belgique, il est déclaré indisponible pour de longs mois. L'employeur - qui continue à payer le joueur - s'estime lésé et attaque la FIFA en justice. Charleroi est épaulé par le G14 qui se retrouve parfaitement dans les revendications du club belge. L'objectif ? Percevoir des indemnités pour les joueurs blessés en sélection… Rapidement, les exigences croissent : les clubs réclament à présent une indemnité pour les simples convocations de leurs internationaux. Dans le procès qui oppose la FIFA aux clubs, ces derniers réclament tout simplement 890 millions d'euros…! Plus généralement, c'est le football des sélections qui est remis en cause par la logique néo-libérale du football moderne.

Les stars d'abord, le foot après…
Jusqu'à quand les clubs pourront-ils accepter de partager leurs joueurs, payés pour certains des millions d'euros, avec des équipes nationales ? Les joueurs eux-mêmes se posent la question. Lorsque Zinedine Zidane, en 2004, a annoncé sa retraite internationale en continuant de jouer pour le Real de Madrid, rares sont ceux qui ont protesté. Dans les années 50, Raymond Kopa, pour les mêmes raisons, avait été sanctionné par la fédération française. Pavel Nedved a fait de même avec la sélection tchèque, et le public n'a rien dit. Les deux joueurs sont revenus sur leur décision l'année suivante et leurs supporters respectifs les ont accueillis comme des héros. C'est un signe des temps : ce qui était considéré comme un devoir national est aujourd'hui pris comme une faveur... En Afrique, la situation est encore pire. Ils sont de plus en plus nombreux à refuser d'honorer une sélection pour un match peu médiatisé, joué sur un terrain douteux avec un arbitre suspect. Ils risquent leur place de titulaire en Europe, ils perdent de la visibilité. C'est ainsi que clubs privés, parfois cotés en bourse, et sélections, lentement mais sûrement, sont devenus des ennemis. On peut constater le résultat sur le terrain. Lors de la coupe du Monde Japon-Corée 2002, les superstars du football, éreintées par une saison interminable, ont offert un spectacle médiocre. Rebelote au Portugal, lors de l'Euro 2004. La Grèce, formée de remplaçants anonymes mais terriblement motivés, a remporté le trophée à la barbe des favoris. La Coupe du monde n'est plus le sommet du football mais juste une - longue - compétition placée à la fin d'une saison encore plus longue. L'ennui, c'est que le public, ce grand perturbateur, continue d'afficher son attachement viscéral au football national.

Malgré la montée en puissance de la Champion's League, c'est bien sûr la Coupe du monde qui reste l'épreuve reine. Rien de plus logique, puisque les clubs ressemblent de plus en plus à des multinationales coupées de leur environnement de base. Lors de sa finale contre Barcelone, Arsenal s'est présenté avec seulement deux joueurs britanniques : les défenseurs Ashley Cole et Soul Campbell. Qui se souvient aujourd'hui que cette équipe à la base, était celle des ouvriers armuriers londoniens ? Les équipes nationales continuent de passionner les foules parce qu'elles continuent de représenter quelque chose, c'est aussi simple que cela. Sont-elles condamnées à disparaître à moyen terme? La question peut paraître choquante. C'est pourtant bien ce qui est arrivé au cyclisme, lors de l'arrivée massive des sponsors. Le football se défend comme il peut face à l'agressivité du G14. L'UEFA s'est fendue d'un communiqué très officiel condamnant l'activité du G14 au nom des “principes d'ouverture, d'équité et de solidarité”. On y lit notamment : “Le football est synonyme d'équité, d'opportunité, de passion et de diversité. Ce n'est pas un sport fermé auquel seuls les riches et les puissants peuvent participer”. Il y a quelque chose de profondément déconcertant dans le fait de voir l'UEFA et sa grande soeur la toute puissante FIFA venir se battre sur le terrain de la morale.

Les révélations d'un brûlot anti-FIFA
La FIFA vient en effet de subir une violente charge sous la forme d'un livre intitulé Carton Rouge, les dessous troublants de la FIFA. L'auteur, le journaliste anglais Andrew Jennings , n'a rien d'un inconnu. En 2000, il avait dénoncé les scandales de corruption au sein du comité international olympique. L'affaire avait fait tellement de bruit qu'il avait fallu couper quelques têtes. Cette fois, Jennings s'est attaqué à la FIFA. En plus de 400 pages, il décortique ses mécanismes obscurs. On y découvre que les hauts dignitaires de la FIFA ont la mauvaise habitude de confondre leurs finances personnelles avec celles de leur organisation et qu'ils se servent des indemnités faramineuses au moindre déplacement. En ligne de mire, Sepp Blatter bien sûr, mais aussi le très controversé Jack Warner, président de la Concacaf (Confédération d'Amérique Centrale, des Caraïbes et du Nord) - celui-là même qui a fait basculer la Coupe du monde 2010 vers l'Afrique du Sud au détriment du Maroc. Globalement, il est question, dans cette enquête très fouillée, de corruption et de magouilles en tout genre, avec comme plat de résistance l'attribution des droits télé des Mondiaux 2002 et 2006 au groupe Kirch : celle-ci aurait été monnayée contre un virement de 650 000 euros pour “un haut responsable de la FIFA”. Face à cette attaque, la réponse officielle de Sepp Blatter a quelque chose de cynique : “Je constate que le livre ne contient essentiellement rien de nouveau”. Sic. Comment ne pas se rappeler que Michel Zen Ruffinen, l'ancien bras droit de Blatter, a rédigé en 2002 un rapport accablant pour le président où il parle sans ambages de trafic d’influence et de corruption. Zen Ruffinen a été viré et Blatter réélu.

Aujourd'hui, le même scénario risque de se reproduire, le Suisse étant candidat à sa propre succession. Soyons lucides, il y a de grandes chances pour qu'il soit réélu encore une fois par ses pairs, ceux-là mêmes qui bénéficient du système qu'il a mis en place. La FIFA, c'est un système verrouillé de l'intérieur. Suite à cette cascade de révélations, il ne reste plus grand-monde pour croire qu la FIFA est ce bel organisme humaniste chargé de veiller aux intérêts du jeu. Mais il restait encore des fans de football pour penser que le terrain, le jeu et les résultats échappaient à cette culture de la corruption. L'affaire Juventus est venue les réveiller brutalement : de l'avis des spécialistes, il s'agit là tout simplement du “plus gros scandale de l'histoire du football”. Une affaire à tiroirs, qui a commencé lorsque la justice italienne a placé Luciano Moggi, l'administrateur de la Juventus de Turin, sur écoutes téléphoniques. L'homme, à en juger par les conversations, choisissait plus ou moins ses arbitres en concertation avec la fédération. Tout simplement. Il faisait également pression sur l'entraîneur national Marcello Lippi pour sélectionner des joueurs sous contrat avec l'agence GEA, un bureau de gestion de carrière pour footballeurs. Etrangement, parmi les dirigeants de la GEA, on trouve les fils Lippi et Moggi... Bien entendu, il faut ajouter à tout cela les grands classiques du football moderne : écritures douteuses, surfacturation, caisses noires...

Le public entre désillusion et ferveur nationale
Mais bien sûr c'est l'aspect sportif qui est le plus choquant pour le grand public. Des matchs auraient été arrangés, quelque 19 rencontres sont actuellement examinées par la justice. Pour être exhaustif, sachez également que ce petit monde s'adonnait sans vergogne à des paris clandestins : Gianluigi Buffon, le gardien superstar de la Squadra Azzura, a admis avoir misé plusieurs centaines de milliers d'euros. Et ce n'est pas fini : les auditions se succèdent, elles concernent tous les corps de métier : joueurs, arbitres, dirigeants. Le président de la fédération a démissionné, les clubs touchés par le scandale se multiplient. Aujourd'hui, il y en a quatre : la Juventus, bien sûr, mais aussi la Fiorentina, le Milan AC et la Lazio. C'est un scandale d'une ampleur telle qu'il menace tout le monde. La crédibilité du football italien, elle, n'est pas menacée, elle est tout simplement ruinée. Et c'est encore une fois le public, cet éternel dindon de la farce, qui se retrouve berné...

Et on lui demande de s'enthousiasmer, comme si de rien n'était, pour la grande messe allemande. On lui demande de conserver une âme de gamin au moment où le jeu est confisqué par des adultes sans scrupules. On lui demande aussi de payer sa place plus de 100 euros en moyenne par match, sans avoir le droit de siffler tel ou tel joueur qui lui déplaît (Barthez pour les Français ou Buffon pour les Italiens). Il doit être au garde-à-vous derrière des joueurs qui ressemblent plus à des “vecteurs de communication” qu'à des sportifs. La médiatisation délirante des footballeurs, l'exploitation commerciale de leur image a atteint des sommets. Un phénomène qui a commencé le jour où on a décidé d'imprimer leurs noms sur les maillots... David Beckham, pour ne citer que lui, n'est pas un simple milieu de terrain : c'est une marque, un label qui permet de vendre des maillots. Tous les entraîneurs qui se sont succédé à la tête du Real de Madrid l'on dit : sa présence sur le terrain, quel que soit son niveau de forme, est un impératif commercial. Pour vendre, entre autres choses, des maillots. Si l'Olympique Lyonnais n'a pas de couleur officielle, c'est parce que sa direction marketing préconise d'alterner entre le rouge, le blanc et le gris… pour vendre plus de maillots. Si les grands clubs comme Manchester United s'embarquent en plein été dans des tournées éreintantes en Asie, c'est encore pour vendre des maillots. Plus tard dans la saison, ces mêmes clubs se plaindront que leurs joueurs sont à bout de souffle. Depuis 1986 et la magie Maradona, aucune Coupe du monde n'a atteint des sommets sur le plan du jeu. Nous avons eu droit à la triste Mannschaft en 1990, grâce à un penalty douteux, au Brésil aux tirs au but en 1994, à la France par miracle en 1998 et au Brésil par défaut au Japon. Tout ce que nous pouvons espérer, c'est que ce Mondial vienne redonner le sourire aux amateurs de ballon. Qu'on vive des matchs de légende, les seuls capables de nous réconcilier avec le jeu. Car il en a bien besoin.



Les stars. Des noms, des noms…

Rarement un joueur aura été autant attendu que Ronaldinho cette année. Le Brésilien a été étincelant avec Barcelone, il a réussi le très difficile doublé Liga et Champion's League. Plus que cela, il a enchanté les téléspectateurs. C'est que Ronaldinho vient de la rue, au sens le plus noble du terme. Derrière chaque geste, il y a la volonté de faire le spectacle, l'envie de s'amuser. Pour toutes ces raisons, il devrait être la grande attraction du Mondial qui débute. Il faut également citer Thierry Henry, brillant gunner en pleine maîtrise de son art. Problème : le Français n'a jamais pu rééditer ses exploits en sélection. Sa liaison avec Zidane, bizarrement, n'a jamais réellement fonctionné. C'est le moment où jamais de rattraper l'histoire. Dans la catégorie des grands attendus, il faut citer l'Argentin Lionel Messi, à la saison gâchée par une vilaine blessure mais aussi, dans un registre très différent, l'Allemand Michael Ballack. Transféré à Chelsea après un feuilleton interminable, l'homme aux 150 000 euros hebdomadaires aura à cœur de justifier son statut.



Les favoris. Les mêmes, ou presque

Le Brésil, bien entendu, est plus que jamais au-dessus du lot. Il suffit de rappeler que les jaunes ont participé à toutes les Coupes du monde, qu'ils ont été 5 fois champions et finalistes des trois dernières éditions. Mais il faut se souvenir que, de plus en plus, la Coupe du monde est une compétition ouverte où les équipes les plus en forme sont capables de tout. Rappelons qu'en 2002, la Corée du Sud et la Turquie étaient en demi-finale. En quart de finale, il y avait également le Japon mais aussi le Sénégal et les Etats-Unis. Qui les avait vus venir ? Dans ces conditions, il est bien difficile de faire un pronostic. Il est toutefois difficile d'imaginer que l'Allemagne, à domicile, ne se retrouve pas dans le dernier carré. Les bookmakers accordent leur préférence également à l'Angleterre, à l'Argentine et aux Pays-Bas, trois équipes revanchardes après des échecs répétés au cours des dernières éditions. L'Italie, très perturbée par des scandales à répétition et l'Espagne, systématiquement décevante en phase finale, pourraient venir jouer le rôle d'outsider - toujours selon les bookmakers.



Objectifs. Records, records…

Cette Coupe du monde donne l'occasion au Brésil d'enlever définitivement le trophée inauguré en 1974. Tous les Brésiliens rêvent de la voir trôner à Rio à côté de la précédente coupe Jules Rimet. Autre record en passe d'être battu, celui du meilleur buteur lors des phases finales. Le titulaire s'appelle Gerd Muller, il a scoré à 14 reprises en deux éditions, 1970 (10 buts) et 1974. Ronaldo, lui, en est à 12 buts en deux éditions. Autrement dit, il est à deux buts à peine d'un record historique qui semble largement à sa portée. Le record du nombre de buts en une seule édition, en revanche, est intouchable : Just Fontaine, en 1958, avait marqué à 13 reprises…

 
 
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