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Humour. Rire de soi pour faire rire les autres
N° 228
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Réda Allali

ZB se demande si ce poulet qui prie est très licite, du point de vue religieux.

Nom : Boualem
Prénom : Zakaria
Né en 1976 à Guercif
Signe particulier : Marocain à tendance paranoïaque



Zakaria Boualem, en ce matin gris de mai, feuillette le journal Assabah, l’air de rien. À la page 2 de cet estimable quotidien, il tombe sur un quart de page de publicité. Ce qu’il y découvre le laisse perplexe. Il y a tout d’abord ce titre : Principes pour vivre autrement. Très séduisant. Zakaria Boualem a toujours voulu vivre autrement, sans jamais essayer d’ailleurs. “Changez votre vie, changez votre cœur, changez votre régime alimentaire, assez de carnage, améliorez votre santé et soyez affectueux”. Un message séduisant mais encore assez obscur. C’est un cochon qui va se charger de le rendre plus clair. Oui oui oui, un cochon, un petit cochon rose avec des taches noires qui explique avec un grand sourire : “Sauvez moi la vie, nous vous aimons”. Cette double injonction plonge Zakaria Boualem dans la plus grande perplexité, un état habituel chez le Guercifi, qui a de plus en plus de mal à détecter la moindre cohérence dans notre société délirante. Il apprend ainsi qu’un cochon lui demande à lui, Zakaria Boualem, de lui sauver la vie parce que le cochon l’aime. C’est très bien, mais Zakaria Boualem n’a jamais mangé de cochon de sa vie. Il respecte à la lettre ce principe pour la simple raison qu’il est le plus facile à respecter. Sur la gauche de la publicité, un poulet prend le relais : “Nous prions pour votre salut”. Zakaria Boualem, qu’on aura du mal à faire passer pour un barbu hardcore, se demande si ce poulet qui prie est très licite, du point de vue religieux. Pour compléter la ménagerie, c’est un dauphin qui se dévoue pour nous souhaiter une
longue vie. Ces propos pleins de noblesse sont complétés par un tableau qui vient nous expliquer qu’il faut manger du tofu plutôt que des animaux. La publicité est complétée par six adresses de sites web et un numéro de téléphone français au cas où ça ne suffirait pas. Zakaria Boualem, qui aime bien poursuivre la débilité jusque dans ses derniers retranchements, se connecte sur un des sites. On y propose des recettes végétariennes aussi intéressantes que la blanquette de seitan ou la panisse à la crème d’estragon. Il est grand temps pour Zakaria Boualem de se poser la seule question valable en ces temps perturbés : “DANS QUEL MONDE VIVONS-NOUS ?”. D’après cette publicité, nous vivons dans un monde où des gens sérieux, en Europe, se sont réveillés un matin en se disant que ce serait une bonne idée de convaincre Zakaria Boualem d’arrêter de manger du cochon et du dauphin. En rédigeant son annonce, ce brave homme - appelons-le Christopher - s’est dit qu’il fallait en profiter pour informer Zakaria Boualem que les poulets priaient pour son salut. Il est grand temps que Zakaria Boualem réponde à Christopher pour lui expliquer qu’il ne mange ni cochon ni dauphin, qu’il refuse qu’un poulet prie pour lui - sa grand-mère s’en charge déjà - qu’il ne sait pas ce que c’est que le tofu ni le seitan et qu’il va très bien, et merci. Qu’on explique à Christopher qu’il y a quelque ironie à demander aux Marocains de devenir végétariens, du moment que la majorité de la population n’a pas les moyens de faire autrement. Que, s’il y a une espèce à sauver en priorité, c’est justement le Marocain. Ceci étant dit, il reste une deuxième question, toute aussi cruciale que la première : par quel étrange phénomène cette publicité a-t-elle pu atterrir dans les pages d’Assabah ? Décortiquons la chaîne d’incompétence. Elle commence par Christopher qui a confondu le Maroc et la Suisse. Après lui, on imagine qu’un brillant traducteur est venu rédiger ce quart de page pour nous pondre des slogans comme : “Arrêtons de massacrer des millions de volailles adorables”. Il y a aussi le service commercial de Assabah, qui a publié cet ovni publicitaire. Personne, dans toute cette affaire, ne s’est rendu compte de l’absurdité de la situation. C’est tout simplement déprimant. Et il n’y a rien à ajouter.

 
 
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