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Carnet de bord. Sacré festival !
N° 229
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Abdellatif El Azizi

Carnet de bord. Sacré festival !

Za Ondekoza.
(fesfestival.com)

Pluralité des styles, éclectisme de la programmation mais aussi du public, la 12ème édition du Festival des musiques sacrées de Fès a joué la carte de la diversité. Musique et débats corollaires se sont retrouvés pour un même objectif : donner une âme à la mondialisation. Quel challenge !


Costumes griffés, papillons, tenues de soirée pour ces dames, tout le gotha politique et financier du pays s'était mis sur son trente et un pour assister à l'ouverture du 12ème Festival des musiques sacrées de Fès. L'ensemble de William Christie et les Arts Florissants a donné le
coup d'envoi. Comme cette soirée est marquée par la présence du ministre français de la Culture, Renaud Donnedieu de Vabres, les Français sont venus nombreux pour assister à la représentation. On raconte que l'ambassade de France a déboursé quelque deux millions de dirhams pour prendre en charge le fabuleux orchestre qui est arrivé et reparti en avion spécial. Les musiciens, qui ont allègrement puisé dans la musique religieuse catholique, reprennent en choeur des cantiques qui font l'éloge du Christ et de ses apôtres. L'orchestre plutôt austère, semble pourtant aimer les échanges incessants avec le public. Au fur et à mesure des morceaux, la scène semble se transformer pour eux en un espace rare, essentiel, magique.

“C'est une ambiance inoubliable et l'acoustique est merveilleuse”, s'enthousiasme cette parisienne d'un certain âge. Programmer un spectacle de musique classique baroque pour un public marocain ? Le défi était pourtant bien risqué. A cette question les réponses sont partagées, la plupart des spectateurs n'étant pas particulièrement mélomanes, mais Mohamed Kabbaj, le président du Festival fustige, quant à lui, l'idée reçue que la musique classique serait réservée à une certaine élite. “Penser que la musique classique n'est pas accessible à tous, qu'elle est réservée à une élite est faux alors qu'elle touche essentiellement toutes les sensibilités. Il s'agit là, d'une grâce extraordinaire que chacun peut ressentir au plus profond de lui-même”, s'enthousiasme le président du festival qui ajoute que le silence religieux que s'étaient imposé les 3000 spectateurs qui ont fait le déplacement, témoigne du succès de la programmation.

Samedi 3 juin, Bab Makina : Olé !
Les spectateurs de la deuxième journée vont avoir droit à un choix plus varié. Les Bouzoubaâ, Oualalou et autres personnalités qui ont préféré passer la soirée du samedi soir au son du flamenco, n'ont pas été déçus. Le déplacement en valait bien la peine. Cette deuxième soirée du festival a donné la primeur à une magnifique prestation de la chanteuse espagnole de flamenco Esperanza Fernandez. Rythmes endiablés et claquettes vont tenir en haleine un public qui semble subjugué par une gestuelle particulièrement sensuelle exécutée par cette dame, considérée aujourd'hui comme l'une des plus grandes interprètes de flamenco de la nouvelle génération. “Te quiero” lui lance dans un espagnol approximatif un quinquagénaire apparemment fin soûl. Sur scène, il n'y en a que pour elle. Elle occupe l'espace comme quatre. Elle chante, danse et scotche le public.

La seconde partie du spectacle tranche carrément avec le flamenco. Proposer des croisements, des rencontres entre les scènes musicales : c'est le propos “du rythme de la parole”, une interprétation musicale imaginée par trois formations que rien ne rassemble à priori. Le chanteur persan Ali Reza Ghorbani, l'Indienne Sudha Ragunatha et la Malienne Nahawa Doumbia se sont ainsi mis ensemble pour donner au public fassi une partition particulièrement originale. Le chant carnatique de l'Inde du sud, le wassolon du Mali et le persan ont fusionné l'espace d'une soirée. Le résultat est heureux. “Je n'y comprends rien mais la musique est merveilleuse”, avoue cette journaliste sud-africaine. L'idée est née en 2004 à Royaumont en France à l'initiative de Keyvan Chemirani, le fils de Djamid Chemirani, un célèbre joueur de zarb, sorte de tambour en bois de noyer. “L'idée de cette recherche, c'était de se nourrir d'autres cultures, cette rencontre n'est qu'un prétexte”, explique l'artiste.

Quid de la musique sacrée ? “La représentation musicale de la foi a autant de voix qu'il y a d'époques historiques, de religions, de pays et de compositeurs. Les grandes époques musicales ont vu naître diverses formes de musique qui n'ont pu évoluer qu'en se laissant imprégner par les influences de diverses époques”, se défend Mohamed Kabbaj.

Dimanche 4 juin, Bab Makina : les démons du tambour
Comment mimer le coup de tonnerre ? Le groupe Za Ondekoza , « les démons du tambour », a trouvé la recette. Avec des taiko, ces impressionnants tambours qui peuvent, tour à tour, déchirer l'air d'un coup de tonnerre ou évoquer la douce chute des flocons de neige, les Japonais ont tenu en haleine les spectateurs peu habitués à ce genre de percussions. D'emblée, ils attaquent avec un rythme d'enfer. Entre les remparts épais de Bab Makina, aux tambours, le groupe associe le shakuhachi, des flûtes et le koto, une sorte de harpe couchée à 13 cordes. Sur scène comme dans le public, l'émotion se lit sur les visages. Ce soir, il y a réellement quelque chose en plus. “Les spectacles de Za Ondekoza ont pour base le principe du ‘Sogakuron’. Il s'agit là pour nous d'une réflexion profonde sur le drame et l'énergie de la vie”, rappelle, avec le sourire, l'un des membres de la troupe. Il ajoute que l'art du taiko transcende les barrières nationales et amène une énergie nouvelle à une forme de musique ancestrale qui intègre également une gestuelle corporelle proche des arts martiaux. En coulisse, l'entourage du groupe en a des frissons, la seconde partie du spectacle est particulièrement hardie. Les jeunes musiciens au corps d'athlètes, couverts d'un simple pagne sur les reins, les fesses à l'air, surgissent de l'obscurité pour s'attaquer aux percussions. Une dame voilée se cache le visage. La scène a quelque chose de baroque. “Si j'avais su qu'ils allaient se mettre à poil, je me serais abstenu d'amener ma petite fille” fait remarquer avec une moue ce professeur universitaire. Pour ajouter du piment au spectacle, Za Ondekoza n'hésite pas à recourir à une mise en scène où le comique le dispute au suspense, le burlesque à la parodie. Les jeux de lumière, les silences comme les entrées fracassantes font partie du lot. “Une véritable leçon de musique donnée de main de maître ! ” commente avec enthousiasme ce diplomate japonais.

Dimanche 4 juin, Musée Batha : “Donner une âme à la mondialisation”
À Fès, on ne vient pas uniquement pour écouter des chants sacrés, on y refait aussi le monde. Pour “donner une âme à la mondialisation”, le musée Batha, ancienne résidence estivale des rois alaouites, construite par le sultan Moulay Hassan 1er, est le théâtre, pendant une semaine, de joutes oratoires entre des personnalités venues d'horizons divers, dans le cadre du Forum de Fès. “Valeurs spirituelles et économie”, “Richesse et pauvreté”, “Islam et mondialisation”, “Le pardon”, et “Spiritualité et écologie” sont les principaux thèmes débattus lors de cette édition. “On met délibérément dans le même panel des personnalités qui ont des conceptions opposées. Il s'agit tout simplement de déboucher sur ce que j'appelle le désaccord fécond, la confrontation des idées dans la diversité. Nous ne cherchons pas le consensus” explique Faouzi Skalli, le directeur des rencontres de Fès. Ce samedi 3 juin, le site a drainé un public venu écouter un riche panel de ministres, d'intellectuels, d'hommes de religion débattre des interactions entre “valeurs spirituelles et économie”. C'est le président du festival qui a ouvert le bal en précisant que “la mondialisation n'a de sens que si elle a une âme, un projet collectif universel qui puisse lui donner une orientation, qui puisse agir pour transformer le monde”.

Lundi 5 juin, Bab Boujloud : Tam-tams d'ébène
De la musique, du rythme et des spectacles, il y en a également pour la plèbe. La place de Bab Boujloud est l'espace privilégié pour donner du spectacle au petit peuple. Alors que le soleil n'est pas encore couché par cette après-midi du 5 juin, toute la jeunesse des quartiers populaires afflue en masse vers cette place construite au 11ème siècle. Comme le concert est gratuit, ce sont ainsi plus de 10 000 personnes qui ont fait le déplacement ce soir. “Nous maîtrisons bien la sécurité parce que nous avons clôturé la place avec des barrières et que nous soumettons tous les spectateurs au détecteur d'armes blanches”, précise le commissaire principal Ibnou Soufiane chargé de la sécurité du quartier. Il est environ 18h10 quand surgissent les diables de Brazzaville. Dans le public, les jeunes lèvent les bras au ciel. Le groupe congolais de percussions va se faire un plaisir de faire danser la jeunesse paumée de Fès. “Ils ont le rythme dans la peau, on ne peut pas résister à leur musique”, explique ce jeune bachelier. Quinze garçons et une fille portant les couleurs de l'Afrique profonde. Chants en téké, en mdosi, mêlés de rap et de passages techno sont ainsi servis à un public qui semblait apprécier, en témoignent les danses endiablées de quelques loubards, trop contents d'en mettre plein les yeux aux copains. Le spectacle était tout à tour drôle, rythmé : une heure et demie de danses, de chants réglés avec un synchronisme remarquable. Une source nous confie que Mohammed VI a assisté à un de leurs concerts au cours du festival panafricain de musique et les a invités à participer au Festival Mawazine de Rabat et au Festival de Fès.

Mardi 6 juin, Musée Batha : le pardon est-il encore possible ?
Il a fallu attendre la session du mardi pour avoir droit à un débat qui pose le problème du pardon dans des sociétés de plus en marquées par la violence. “Doit-on pardonner alors que la violence continue à s'exercer ? A quelles conditions faut-il pardonner ?” La séance a démarré avec le témoignage poignant d'une Israélienne qui a perdu sa fille dans un attentat et celui d'une Palestinienne dont plusieurs membres de la famille ont été assassinés par les soldats de l'Etat hébreu. La discussion ne pouvait faire l'économie du cas marocain. Driss El Yazami et Simon Lévy ont marqué ce débat passionnant. Alors que le militant des droits de l'homme reconverti dans la promotion de l'IER faisait l'apologie de l'expérience marocaine en matière de réconciliation, le Marocain d'origine juive a préféré lever le voile sur des questions qui ne relèvent pas particulièrement du politiquement correct. “Je crois qu'on est venu trop tôt pour parler du pardon. C'est vrai que le travail de l'IER est remarquable mais au Maroc, on n'a pas parlé des tortionnaires, il y en a encore qui sont en service et surtout on n'a pas clairement martelé, plus jamais ça !” Réponse de El Yazami : “On a préféré reconnaître la responsabilité institutionnelle, on n'a pas privilégié la désignation individuelle. Une fois les solutions de transition réglées, la question de la réconciliation peut être posée. Bien que le pardon ne signifie pas l'oubli”.
Le bilan de cette édition du Festival de Fès, alors ? Une volonté réelle de faire avancer le débat citoyen malgré une coupure nette entre les discussions des rencontres et le ton des concerts. En tout cas, une fois les portails de Bab Makina fermés, les jardins du musée Batha réinvestis par les oiseaux, il faudra espérer que les artistes et les spectateurs ramèneront dans leurs bagages, la voix de ce Maroc porteur de ces valeurs de paix universelle et de tolérance pour lesquelles se battent avec plus ou moins de bonheur les acteurs du festival.



Retombées. Et Fès, dans tout ça ?

On a souvent reproché au festival de ne pas s'intéresser assez à la ville de Fès. Les promoteurs se défendent de ce procès d'intention. Pour Faouzi Skalli, le directeur de la fondation Esprit de Fès, “le festival permet une meilleure valorisation du patrimoine de la région, le développement d'un tourisme culturel en milieu urbain et génère des retombées économiques réelles”. On distingue à cet effet, des rentrées directes, imprimerie, relations publiques, billetterie, locations de parcs de matériel, de lieux de spectacle et d'instruments de musique, communication et agence de presse. Et les retombées indirectes dans l'hôtellerie, la restauration, le transport, la sécurité et la santé .Le budget dépensé pour cela par les organisateurs est conséquent. Cette année, ce sont plus de 15 millions de dirhams qui ont été consacrés au festival, une enveloppe qui concerne aussi bien l'organisation du festival lui-même que celle des rencontres de Fès.

 
 
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