Mondial 2006. Pagaille à la télé
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Nadia Lamlili

Mondial 2006. Pagaille à la télé

La somme demandée par ART
équivaut à… tout le budget de
production de la RTM ! (AFP)

Petit soulagement. Nous aurons droit à une retransmission des principaux matchs de la Coupe du Monde. Mais les Marocains ont vécu deux semaines d'enfer, en raison du refus du groupe ART de nous vendre les droits de retransmission. Et comme un malheur ne vient jamais seul, TPS a disparu de nos écrans. Comment est-ce arrivé?


Le Cheikh Saleh Kamal a cédé. Il a fallu une intervention du roi en personne pour faire plier le magnat de l'audiovisuel saoudien et le convaincre de concéder gratuitement la retransmission d'une partie des
matchs de la Coupe du Monde, dont il détient les droits au niveau du monde arabe. Décidément, les voies du seigneur “Palais” sont impénétrables…

Faut-il pour autant crier victoire ? Les Marocains n'auront droit qu'aux matchs d'ouverture, aux demi-finales et à la finale. Bon, c'est mieux que rien. Face à une Algérie qui a fini par subventionner les cartes ART pour calmer une population frustrée et en colère, nous avons eu quand même un privilège. Grand ou petit ? Ce qui est certain, c'est que ce petit cadeau a nourri la spéculation sur l'éventualité d'autres bonnes surprises qui pourraient se produire à la dernière minute.

Avant que la semi-divine providence n'intervienne, le Maroc vivait dans la crise. Le mot n'est pas exagéré. Ce matin, des dizaines de personnes font le tour des échoppes de Derb Ghallef, munies de leurs cartes piratées ou de leurs récepteurs numériques qu’ils portent sur les bras comme des cadavres. Regard hébété, ils se posent mille et une questions sur cette malédiction des dieux du foot qui a frappé le célèbre souk. Que deviendront-ils si le bouquet français ne revenait plus ? “Regarde ce que tu peux faire à Khouya (mon frère). Je prendrai soin de toi”, demande un client désespéré à un réparateur de paraboles. “Mais je vous dis que ce n’est pas la peine de compter sur TPS. Je peux vous procurer un décodeur analogique ou un Sagem numérique si vous le souhaitez, mais il faut en payer le prix”, répond notre commerçant sur un air faussement désolé. Même en déclin, les rois du système D ne ratent pas l’occasion de faire des affaires. Des récepteurs analogiques “pourris” se vendent à 700 DH pour l’unique raison qu’ils captent encore TF1, M6 et Eurosports. Le prix de la marque française SAGEM, marque officielle du TPS, encore capable de recevoir “les bons signaux”, caracole à 3.000 DH. Qui dit mieux ? Vision Sat, Gold Vision, X Sat 410… les commerçants font circuler une dizaine de marques de récepteurs “prodiges” qui, disent-ils, “lisent tout”. Mais ils sont destinés à ceux qui y mettent le prix. Ceux qui n’ont pas d’argent, sont courtoisement invités à aller s’abonner au bouquet ART pour 1.200 DH par an. “Allah Ghalleb (on n’y peut rien)”, leur répond-on.

Reviens TPS, reviens !
Comment est-ce arrivé ? Les responsables de TPS France disent que la protection de leurs contenus est une action permanente qui prend en compte l'évolution des technologies cryptographiques et les nouvelles générations de cartes. “Notre parc de terminaux est majoritairement locatif, ce qui nous permet de proposer à nos abonnés des produits évolutifs et pour une très faible part à l'achat. Ces parcs doivent suivre l'évolution des moyens de protection que nous utilisons”, explique Ariane Esfandi du bouquet français. En plus clair, TPS est passée à une nouvelle génération de cryptage à la source. Il s'appuie actuellement sur la Buda Card, la dernière génération de cartes de Viaccess (contrôle d'accès). Derb Ghallef est très perturbé parce que ce cryptage change toutes les demi-heures. Difficile de rester lucides face à ce chamboulement constant.

La volte-face de TPS a mis le marché aux puces à genoux. Et la télé par ADSL qui arrive en grande pompe pourrait l’achever. Entre les deux, ART engrange les bénéfices. “Durant la période de la Coupe du Monde, les ventes du bouquet arabe au Maroc ont quintuplé”, déclare Farid Amrouni, représentant d’ART au Maroc qui dément toute augmentation des prix des cartes comme “l’aurait rapporté le marché”. “Au contraire, les prix ont baissé de moitié”, précise t-il. Une carte ART se vend à 1 200 DH pour un an et à 1.069 pour six mois, comprenant également les matchs de la Coupe du Monde. La différence est minime. En fait, le foot est déterminant dans le calcul. Comprenez que même sur les six mois, ART cherche à en profiter au maximum.

Chez Al Oumayma Invest, un des distributeurs de la carte, on se frotte les mains. Ils sont bien loin les déboires des bouquets Al Awayl et Canal+Horizons ! Une nouvelle phase de prospérité commence. Depuis le lancement de la carte en 2002, les pics de vente de cette société ont été toujours réalisés grâce au foot. “De la Coupe arabe à la Coupe d’Afrique en passant par la Champion’s league, les clients achetaient des cartes pour regarder parfois juste un seul match”, s’enorgueillit Issam Arradouane, directeur de la société. Le foot rend-il fou à ce point ? Oui. Et les businessmen du sport en profitent pour faire fortune. La Coupe du Monde est devenue une machine à gros sous, remettant sérieusement en cause les valeurs de ce sport populaire. Le site spécialisé en économie du sport, Sportcal.com annonce que la Fifa engrengera pour cette coupe plus d'un milliard d'euros de droits pour les télévisions, 120 millions pour les mobiles et Internet et entre 375 et 600 millions par partenaire officiel.

Cette coupe d’Allemagne battrait ainsi tous les records économiques. Au niveau mondial, les droits télévisés ont progressé du tiers par rapport au dernier Mondial en Corée et au Japon. Toutes les grandes chaînes ont cassé leurs tirelires pour s’adjuger les droits de diffusion. Que valent alors les protestations du Maroc et de l’Algérie face à une TF1 qui a acquis des droits à 100 millions d’euros (plus d’un milliard de dirhams) ? Rien. La concurrence acharnée des grandes chaînes mondiales a nourri une spéculation sans précédent et conforté la FIFA dans son train de vie somptueux. Derrière cette spéculation, il faut aussi compter les publicitaires et les sponsors qui sont prêts à miser gros, vu l’explosion des taux d’audience. Les pays du Sud dont beaucoup approvisionnent l’Europe en joueurs internationaux, ont du mal à comprendre sur quelle base la Fifa fixe ses droits de retransmission. Bonne question. La réponse est toute trouvée : C’est le nouvel ordre mondial.
Dieu FIFA, aie pitié de nous !

Dans ce combat de titans, le Maroc est un tout petit enjeu. Il aura droit à des résumés de 20 mn, transmis une seule fois en plus d’un petit reportage de 5 mn qui reprend les moments forts et qui est diffusable à volonté. Tout cela coûtera 1,5 million de dollars pour baby Maroc. Juste pour consoler les Marocains. Mais avons-nous le choix ?

ART, dont le président est le cheikh Saleh Kamel (qui n’est autre que le fondateur du groupe Dallah Al Baraka), a demandé dix millions d’euros pour céder ses droits de retransmission au Maroc. “Vous imaginez ! Cela représente tout notre budget de production au sein de la chaîne”, tempête Kader Bouazza, qui a négocié (le mot est exagéré puisqu’il n’y a pas eu de négociation) au nom de la SNRT.

Même avec cet arrangement “de misère” qui sert beaucoup plus à sauver la face, seule la RTM sera servie. 2M est d’office hors-jeu. ART a fait la loi dans le monde arabe. Résultat : A l’heure où nous mettons sous presse, aucun pays n’a pu obtenir la diffusion de la totalité des matchs, y compris la Tunisie qui joue dans cette coupe. Que gagnerait ART, elle qui aurait acquis les droits de la Fifa à 200 millions de dollars ? “C’est une question de prestige. C’est tout”, peste un responsable marocain en grinçant les dents. Commercialement parlant, il est quand même impensable qu’une société accepte de ne pas vendre, juste pour le prestige ! “Les droits sont chers mais il y a moyen de se rattraper à travers la publicité qui explose pendant la Coupe du Monde”, fait remarquer Arradouane d’Oumayma invest. Il faut dire qu’en matière de rattrapage, ART demeure championne puisque son refus de négocier a dopé la vente de ses cartes. N’est-ce pas cela finalement le véritable enjeu derrière l’intransigeance du groupe saoudien ?

Derb Ghallef : le jour d’après
Le coup du cheikh Kamal, le Maroc l’a visiblement pressenti en lançant la télé par ADSL. Les offres de Maroc telecom sont tombées comme du pain bénit en cette période de désespoir footballistique marocain. Entre un TPS décidément imprévisible et une ART qui affiche une assurance insolente, l’opérateur historique commence à se faire une place au soleil. Croire en un concours de circonstances est bien utopique. Qui ne capitaliserait pas sur cette poule aux œufs d’or, qu’est la Coupe du Monde ?

Officiellement, c’est le politiquement correct qui prime. “Il n’y a eu aucun accord entre nous et TPS sur le timing du lancement de notre offre, précise Maroc Telecom. Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que TPS brouille ses émissions à l’approche de la Coupe du Monde et même en dehors de cette période”, poursuit-on. Exact. Chacun a décelé le moment où il peut taper fort. C’est ainsi que les énergies se sont rassemblées finalement au même moment et autour de la même aubaine : le Mondial. Le marché est tellement en surchauffe qu’il exploite toutes les pistes pour étancher sa soif. Est-il satisfait ? Il est actuellement trop tôt pour établir des chiffres de vente. Mais, selon Maroc Telecom, le bouquet “Prestige” est de loin le plus demandé. Il englobe plusieurs chaînes de cinéma, de musique et de sport. L’option “Coupe du monde” qui se vend à 500 DH donne accès à deux chaînes dédiées au Mondial et qui diffusent en direct les 64 matchs.

La question lancinante est la suivante : la télé par ADSL arrivera t-elle à battre le piratage ? Tous les intervenants disent que les téléspectateurs marocains sont prêts à payer un abonnement pour ne pas être perturbé par les coupures répétitives des chaînes piratées. Rien ne vaut la tranquillité d’esprit. Mais ne généralisons pas ! Derb Ghallef restera le temple des technologies underground du moment qu’il s’adresse à la masse. “TPS reviendra”, affirme un responsable technique à 2M. Comment ne pas y croire face aux déclarations des responsables de TPS eux-mêmes ? “Nos actions de lutte contre le piratage n'ont pas pour but d'empêcher la réception dans le Maghreb mais bel et bien de protéger notre marché français”, signale Ariane Esfandi, de TPS France. C’est vrai. Le bouquet français n’a aucune emprise sur les pays du Maghreb du moment que les droits de diffusion qu’il achète aux producteurs ne sont valables que pour le marché français uniquement. Deuxième raison logique : “Il nous serait impossible de proposer chez vous une offre différente en prix de celle que nous proposons en France, soit autour de 27.90 à 43.90 euros par mois. Ce qui reste très cher pour la population maghrébine”, explique-t-on chez TPS. Finalement, qu’on reçoive leurs programmes piratés ou pas, ce n’est pas un souci.

Un jour, les nouveaux codes circuleront librement. Derb Ghallef, comme un saint aux sept vies, ressuscitera. Il revivra… jusqu’au prochain tournoi de foot !



Alternatives. Les télés de l’espoir

Fans de foot, tout n’est pas perdu ! Il est possible d’accéder à certaines chaînes satellitaires qui diffuseront les matchs de la Coupe du Monde. Leurs codes sont facilement trouvables sur Internet. Sur le hotbird, vous avez ainsi la télé suisse TSR et les allemandes ZDF, ARD et RTL. Les chaînes italiennes RAI diffuseront, en direct et chaque jour, un match de la coupe sans cryptage. De même pour TV5 en ce qui concerne les matchs de l’équipe de France. Des solutions existent bel et bien pour amortir le choc TPS. Dans un secteur qui ne manque pas de matière grise, les hackers sont arrivés à établir toutes les combinaisons possibles des codes TPS et ont développé un petit logiciel intelligent qui cherche la bonne combinaison chaque fois que le code change. Ils injectent après leur trouvaille dans un récepteur numérique. Ce sont les fameux récepteurs “prodiges” qui circulent à Derb Ghallef. La créativité des hackers ne cessera que si TPS change radicalement son système de cryptage. Or, actuellement il procède à travers des changements partiels. A-t-il vraiment intérêt à ce que ça change ?

 
 
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