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N° 229
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Hassan Hamdani

Société. La saga Ousboue Al Farass

Moulay Rachid récompense
un jeune cavalier de fantasia.
(ZOUITNI H.)

“La Semaine du cheval”, qui a débuté lundi dernier, mêle depuis sa création fête populaire et sport confidentiel, ambiance people et opérations de communication. Une constante : elle encombre toujours les programmes week-end de la TVM.


La Semaine du cheval, symbole d'une époque antédiluvienne, a connu son heure de gloire dans les années 80, une décennie sans numérique, ni DVD pour les Marocains. C'était alors l'ère glorieuse de l'ennui généralisé où régnaient en maître à la TVM les sports de rois (à défaut d'être les sports-rois) : l'équitation et son pendant, le golf. “Les
souvenirs que j'ai d'Ousboue Al Farass sont liés à l'année de mon bac. J'étais enfermée dans ma chambre, bloquée entre mes bouquins de maths et des chevaux qui sautaient à la télé toute la journée”, raconte Wafae tout étonnée d'apprendre que l'évènement, qui a endeuillé son adolescence, existe toujours. Il a une santé de cheval même sans Ahmed Touil et son fameux destrier Saâda et a conservé ce générique musical reconnaissable entre tous, piqué aux jeux olympiques de Los Angeles de 1984. Et il est toujours porté aux nues à la TVM par l'intermédiaire d'un de ses journalistes vedettes, Mhamed Bhiri, qui est assigné à l'événement. Ce dernier a succédé à une autre gloire de la télé, Ali Hassan. A l'époque, on pouvait tout à fait déprogrammer un match de football pour diffuser les épreuves de saut d'obstacles de la Semaine du cheval. Lalla Amina, sœur de Hassan II, organisatrice de ladite Semaine et présidente de la Fédération royale marocaine des sports équestres (FRMSE), n'avait pourtant donné aucune instruction en ce sens, selon un ancien de la maison Brini qui qualifie le tout-canasson à la télé de “zèle des dirigeants de TVM”. On croisait cependant la princesse dans les locaux de la rue Brini, le jour où elle venait assister au montage de la bande annonce de la Semaine du cheval.

Lalla Amina, omniprésente, omnipotente
En effet, la princesse, deus ex-machina de Ousboue Al Farasse, supervise toujours l'évènement de A à Z, de l'organisation aux relations avec les médias. Ainsi, Lalla Amina commente elle-même au micro les épreuves pour le public de Dar Essalam : “Un jour, elle a houspillé un cavalier qui maltraitait un cheval récalcitrant devant l'obstacle, entraînant un tonnerre d'applaudissements”, se souvient Abdelwahab Hchouba, ex-producteur du cinéma marocain qui a assisté à plusieurs semaines du cheval au côté de la princesse. Najib Salmi, journaliste sportif, se souvient, quant à lui, du jour où Lalla Amina lui a téléphoné à propos d'un article qu'il avait écrit sur la FRMSE : “J'avais qualifié leur assemblée de réunion de gens ‘bien nés et bien élevés’ par comparaison avec les assemblées agitées qui se tenaient pour d'autres sports”, qualificatifs consacrés pour les chevaux, une simple formule de style journalistique qui a été jugée indélicate par la princesse pour qualifier les bipèdes. Un journaliste de la TVM qui avait déplu, a été également rappelé à l'ordre, mais de manière moins douce et moinspolie. C'est que ça ne rigole pas avec la communication à la Fédération. Lalla Amina la personnifie, ses faits et gestes en faveur du cheval sont couverts du sceau des activités royales. On ne s'étonnera pas donc d'avoir vu à la TVM, lors d'une édition d'Ousboue Al Farass des années 80, des panneaux de pub pour Ballantine's et Heineken sans que personne y trouve à redire. Un traitement de faveur télévisé qui aurait paradoxalement contribué à libéraliser le paysage audiovisuel marocain, selon Najib Salmi, qui se souvient : “Dans les années 80, les autorités faisaient la chasse aux premières paraboles en les taxant de manière exorbitante. Or, les téléspectateurs et les spectateurs en ont vu une installée sur le toit du club house de Dar Essalam Quelque temps après, on a vu exploser les paraboles dans le ciel marocain”.

Les flonflons de la fête
Cauchemar télévisuel pour la très grande majorité des Marocains, la Semaine du cheval fait pourtant le bonheur des spectateurs qui foulent en masse la pelouse de Dar Essalam, chaque année. “J'ai souvenir de ces bus bondés qui faisaient la navette gratuitement depuis le centre-ville jusqu'à Dar Essalam. La Semaine du cheval accueille encore aujourd'hui plus d'un million de spectateurs sur les quinze jours que durent les épreuves” raconte Najib Salmi. “Lalla Amina aura eu ce mérite : ouvrir le temple inaccessible de Dar Essalam au Marocain lambda. Les jeunes de moins de 14 ans peuvent même y faire de l'équitation gratuitement” surenchérit ce dernier. Le week-end, les Rbatis affluent de la ville et des douars voisins de Dar Essalam, la butagaz sous le bras, heureux d'avoir un terrain de pique-nique gratuit et verdoyant, où ils peuvent faire des tours de manège comme à la fête foraine. Mohamed Laraki, chroniqueur dithyrambique de la semaine du cheval au Matin du Sahara, affirmait même, dans les colonnes du quotidien, que Dar Essalam était devenu le Disneyland des Marocains. Espace de liberté aussi ? En tout cas, les amoureux s'y embrassaient (et s'embrassent) sans être importunés par les forces de l'ordre. A l'exception sans doute de ce personnage puissant de Rabat qui, saoul, importunait deux demoiselles du public. Le service d'accueil de Dar Essalam l'a enfermé dans une pièce en le menaçant de raconter ses agissements à Lalla Amina. Le puissant en aurait pleuré de peur.

La méthode Paris Match
Si le golf royal voisin reste inviolé du grand public, les pelouses du “Royal Polo Club Equestre” ont pris une tournure encore plus populaire depuis qu'on y a introduit, en 2001, le Trophée Hassan II des arts équestres traditionnels. Autrement dit, la bonne vieille fantasia des campagnes. La Semaine du cheval mixe désormais “la tradition et la compétition de jumping plus sophistiqué”, comme on se plaît désormais à l'écrire ou le déclarer, déclinant l'antienne officielle entre “tradition et modernité”. Ce n'est définitivement pas là l'originalité d'Ousboue Al Farass. Elle réside plutôt dans l'aspect précurseur de la semaine du cheval, qui a usé de la com sur papier glacé bien avant Mohammed VI et Paris Match. “La semaine du cheval a fait dans le people dès sa création. Des stars étrangères comme Alain Delon sont venues y remettre les prix aux vainqueurs”, raconte Ali Hassan. Dans une interview télévisée accordée à ce dernier, Alain Delon a d'ailleurs profité de l'occasion pour apporter son soutien à Hassan II qui était en froid avec François Mitterrand, à la suite de la parution de Notre ami le roi de Gilles Perrault. Quand Gina Lollobrigida est venue à Ousboue Al Farass, elle a tenu à visiter le mausolée Mohammed V, s'étant liée d'amitié avec Lalla Aïcha (fille de Mohammed V et sœur de Lalla Amina), quand cette dernière était ambassadrice du Maroc en Italie dans les années 60. “Passionnée de photo, elle se mêlait à la foule pour prendre des clichés. On était obligé de la chercher partout pour qu'elle remette les prix à la tribune officielle”, raconte Abdelwahab Hchouba, ancien producteur de cinéma qui a vécu quelques moments épiques avec la Romaine au sang chaud : “Gina Lollobrigida demandait l'âge d'une bague en argent à un marchand de bijoux de la rue des Consuls à Rabat. Ce dernier lui a répondu que la bague était une antiquité, elle avait au moins 60 ans. Gina s'est mis dans une colère rouge en lui criant des ‘va fan culo ! (C'est mon âge !)”. Abdelwahab Hchouba, travaillant entre l'Italie et le Maroc, et marié à une comédienne italienne, a donné un parfum de dolce vita à Ousboue Al Farass, millésime nineties. Après Gina, ce fut au tour d'Ornella Muti, suivie d'une cohorte de journalistes people du monde entier, pour des reportages vendus clé en main. Franco Nero, acteur de western spaghetti, et son compère Giulano Gemma, ont eu droit eux aussi à la remise des prix.

Un drink au club house
Franco Nero, qui venait de divorcer de Vanessa Redgrave, actrice anglaise, s'est senti comme un poisson dans l'eau au milieu de ses admiratrices, faisant de nombreuses conquêtes durant son séjour. L'acteur italien avait été invité car il représentait l'image du cow-boy. “Franco Nero savait qu'on avait tenté de faire venir Clint Eastwood avant lui. Alors, il m'a offert le chapeau que portait Clint dans Pour une poignée de dollars”, raconte Abdelwahab Hchouba qui a offert le fameux couvre-chef à un haut personnage de l'Etat. Le club house de Dar Essalam, avec son bar en forme de fer à cheval, signé Paccard, le décorateur hassanien, regorge d'anecdotes people du même tonneau. Prince, venu incognito depuis Marbella où il séjournait, “avec une femme superbe” se souvient un habitué des lieux, n'a pas sorti le nez du club house où se réunissent les happy few. Farid Chawki, décrit comme un homme délicieux, passait son temps à y raconter des blagues. Izzat Al Alayli, venu pour quelques jours, appelait sa femme sans arrêt pour avoir un état complet de l'avancement des travaux de peinture dans sa demeure cairote. Devant le retard pris, l'acteur égyptien a décidé de prolonger ses vacances chevalines. Adel Imam y a également traîné ses pénates mais l'engouement des Marocains, qui n'étaient pas prévenus de sa venue, n'a pas été de l'ampleur du raz-de-marée humain qui a accompagné la visite triomphale d'Adela Noriega, actrice mexicaine plus connue sous le nom de Guadalupé. L'héroïne de la telenovela mexicaine, qui a cartonné jusque dans le Maroc profond dans les années 90, a découvert, stupéfaite, une foule en délire à Dar Essalam. “Les gens, arrivés de tout le pays, scandaient Guadalupé” se remémore Najib Salmi. “C'était une seconde marche verte”, surenchérit Ali Hassan. Cette semaine-là, les Marocains ne sont pas venus à Dar Essalam pour fêter la plus belle conquête de l'homme. Ils étaient là pour faire leur pèlerinage à Guadamecqué.

 
 
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