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Par Bart Schut
Irak. Un mini Sabra et Chatila
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Janvier 2005, une vieille
Irakienne quitte la ville dévastée
de Fallujah. (AFP)
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La presse américaine accuse l'armée d'avoir, en novembre 2005, provoqué un bain de sang dans la ville de Haditha et de l'avoir passé sous silence. Opération militaire justifiée ou massacre de civils innocents ? Des témoins oculaires ont relaté les atrocités qu'on a pu lire dans Newsweek.
Ce matin du 19 novembre, les unités de la compagnie Kilo appartenant au troisième bataillon de la première division du Corps des Marines marchent sur Haditha, une ville poussiéreuse de la province d'Al-Anbar. Cinq heures plus tard, un marine, le caporal Miguel Terrazas et 24 |
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Irakiens ont trouvé la mort dans l'opération. Les faits sont incontestables. Mais ce qui s'est réellement passé durant ces cinq heures demeure un mystère. La première version officielle nous apprend que 15 civils ont péri avec le caporal Terrazas lorsque des insurgés ont déclenché un engin explosif improvisé (IED). Huit autres Irakiens - tous des insurgés selon le Pentagone - ont été tués à la suite de l'échange de coups de feu qui a suivi l'explosion.
Time puis Newsweek
Cette version a été aussitôt mise en doute par la police irakienne et par les défenseurs des droits de l'homme. Les contestations étaient si vigoureuses à cause des témoignages qui s'inscrivent en faux contre la version officielle que l'armée américaine a ouvert une enquête préliminaire qui a donné une nouvelle version des faits : les quinze civils irakiens ont été accidentellement tués par les marines ! Mais même ce rapport, compromettant sur ce qui s'est passé à Haditha le 19 novembre 2005, ne semble pas dire toute la vérité. A la faveur d'investigations plus poussées effectuées en mars dernier par l'hebdomadaire américain Time, le Pentagone a enfin annoncé l'ouverture d'une enquête criminelle à l'endroit des marines de la compagnie Kilo.
Plus de six mois plus tard, voilà que Newsweek, autre grand magazine américain, publie les propos atroces de témoins oculaires dont certains ont perdu proches et amis dans ce qui semble être maintenant un massacre perpétré de sang froid. Or, s'il s'avère qu'il s'agit effectivement d'un massacre de civils, cela aura des conséquences incalculables sur l'opinion publique américaine et sur le moral des Américains. Voici quelques témoignages terrifiants rapportés par des habitants de Haditha.
Témoignages accablants contre les marines
Taher Thabit al-Hadithi, un journaliste de la presse locale, se souvient de l'énorme détonation causée par l'IED. Depuis sa fenêtre et malgré un écran de fumée et de poussière, il a pu voir des soldats américains se diriger vers la maison de son voisin Abdel Hamid Hassan. Il a entendu des marines proférer des jurons avant de tirer des coups de feu. Un peu plus tard, la maison a été couverte par un gros nuage de fumée. Le lendemain, Thabit a retrouvé à la morgue les corps de ses sept voisins dont le plus âgé, handicapé et aveugle. Il semble qu'on les a tous tués à bout portant. Selon Thabit, les marines ont attaqué deux autres maisons de la même rue.
L'une d'elles appartenait à Jamal Ayed Ahmed, un Irakien de 40 ans. Selon sa femme Asmaa, les Américains qui cherchaient des armes ont fait irruption chez eux en criant à tue-tête : Erhabi ? Erhabi ? (terroriste) Quand son mari a volontairement remis aux marines les deux fusils d'assaut AK-47 qu'il gardait à la maison, les soldats sont devenus fous de rage. Selon Asmaa, Jamal et ses trois frères ont été exécutés. Les marines ont ensuite quitté la maison.
Les témoignages horribles rapportés dans l'article de Newsweek vont plus loin encore. Hiba Abdullah dormait à côté de Rachid son époux lorsque l'explosion a eu lieu, juste en face de chez eux. Les marines sont entrés dans la maison; ils ont commencé à interpeller les membres de sa famille. Hiba a entendu deux coups de feu suivis par un Mon Dieu poussé par sa belle-mère. Plusieurs autres coups de feu ont éclaté. Rachid cria : Ils ont tué ma mère ! Hiba tentait de le calmer lorsqu'elle a entendu un soldat américain interpeller son beau-père : Toi.., oui, toi ! Il lui ont tiré un coup en pleine poitrine alors qu'il essayait de se mettre debout, se souvient Hiba. Les soldats riaient. Leurs rires étaient ponctués par des okay, good, car ils comptaient en même temps les corps de ceux qu'ils ont tués. Hiba, les mains en l'air, regardait le corps de sa belle-mère étendu par terre. Les Américains, dit-elle, l'ont achevée.
Le témoignage le plus poignant reste incontestablement celui rapporté par Safa Younis, une fille de 12 ans. Quand les marines ont fait irruption dans la maison, elle s'est enfuie avec sa mère dans la salle de bain. Un soldat, dit-elle, les a poursuivies en leur tirant dessus. Quand les soldats sont partis, Safa a essayé de parler à sa mère mais celle-ci, inerte, baignait dans une mare de sang. Maman, maman criait la petite fille jusqu'à ce qu'elle se soit rendu compte de sa mort. Son père, qu'elle a retrouvé gisant par terre à côté de la porte de la cuisine, a subi le même sort. Sa tante ainsi que ses cinq frères et surs ont tous été tués. Je regrette d'être restée dans la salle de bain. J'aurais dû mourir comme eux. dit la jeune fille et d'ajouter : Les Américains sont des assassins, des criminels. Ils n'ont aucune pitié.
Silence assourdissant des soldats
De pareils événements ont-ils vraiment eu lieu ? Les jeunes Américains sont-ils capables de telles atrocités ? Si oui, la question est de savoir pourquoi. Les témoignages des marines impliqués dans les incidents de Haditha n'ont pas encore été rendus publics bien que la Maison Blanche ait promis de faire toute la lumière sur cette affaire. Jusqu'ici, seul un marine de la compagnie Kilo a fait part aux médias américains de sa propre version des faits. Le Caporal Scott Jepsen a été dépêché sur place après la tuerie pour évaluer les préjudices subis par les foyers irakiens et indemniser les civils qui ont perdu des membres de leurs familles.
Avec son équipe, Jepsen s'est rendu dans les maisons que les marines ont visitées ce matin-là. Il se souvient s'être entretenu avec un habitant, avocat de son état, qui ne laissait paraître aucune émotion sur son visage, ce qui semblait à première vue étrange. Selon Jepsen, même les Irakiens auxquels il a parlé reconnaissaient que les insurgés ont utilisé les maisons des civils pour lancer leurs attaques. Le chauffeur de taxi et les quatre hommes tués par les marines alors qu'ils fuyaient la zone où l'explosion avait eu lieu étaient eux aussi des terroristes, à en croire Jepsen. Cette équipe a versé au total quelque 38 000 $ aux familles des 15 tués de Haditha. Le marine est persuadé que les habitants de la ville mentent pour ne pas éventer l'activité des insurgés : Il n'y a pas eu d'exécutions.
Cependant, les supérieurs de Jepsen au Pentagone voudraient en avoir le cur net. A présent, ils ont ouvert une enquête criminelle en bonne et due forme. Il se peut que les témoins mentent ou exagèrent car il est vrai que les insurgés bénéficient d'un grand soutien dans la province d'Al Anbar, notamment de la part de la population sunnite qui constitue le noyau dur de la résistance contre l'occupant américain. Si l'on fait le total de toutes les victimes citées dans les témoignages, il y aurait plus de 24 tués.
Les scénarios d'une dégénérescence
Si l'on admet que ces témoignages sont (au moins) partiellement vrais, quel sens donner à la mission militaire américaine en Irak ? Et quelles conséquences sur l'opinion publique américaine ? Difficile de répondre. Le moral des soldats américains en Irak semble plus bas que jamais. On est passé d'un affrontement conventionnel rapide et victorieux contre l'armée affaiblie de Saddam Hussein, à une guérilla pour laquelle l'armée américaine n'a jamais été préparée. Le cas de la compagnie Kilo en est la parfaite illustration. Cette unité qui doit répondre aujourd'hui de crimes de guerre est celle-là même qui a combattu les insurgés irakiens dans la bataille de Fallujah.
En avril 2004, cette ville a été le théâtre d'une bataille traditionnelle où rebelles sunnites et marines se sont livré de féroces combats de rue. Mieux entraînés et mieux armés, les Américains qui disposaient d'une puissance de feu nettement supérieure ont réussi à chasser les insurgés de la ville en quelques jours. C'était là l'une des dernières opérations d'envergure entreprises par les rebelles contre l'armée d'occupation en Irak. Depuis la bataille de Fallujah, les rebelles ont changé de tactique en optant pour des attaques éclairs contre les forces américains et les chiites, tentant par là même de provoquer une guerre civile généralisée.
À Fallujah, les marines connaissaient les positions de l'ennemi et étaient en mesure de le détruire. Ils ont essuyé des pertes mais n'éprouvaient pas cette frustration due à cette interminable guérilla contre un ennemi invisible. La nouvelle tactique des rebelles a des effets dévastateurs sur le moral des soldats américains. Hormis ceux des marines qui obéissent au principe de tire d'abord, pose des questions ensuite, certains consomment abusivement drogues et médicaments. Clif Hicks, nouvellement rapatrié d'Irak, a indiqué que les soldats qui prennent des stéroïdes et du valium, sont devenus accros aux calmants et à l'alcool et qu'il leur arrive de circuler en patrouille, totalement défoncés.
Est-ce ainsi que les choses ont dégénéré à Haditha ? Les marines de l'US Marine Corps connu pour sa bonne conduite et son strict respect de la discipline, ont peut-être décidé de laisser ce qu'ils appellent, dans leur jargon, une carte de visite, un châtiment aussi rapide que sévère qui donne aux habitants une idée de ce que pourraient engendrer d'autres attaques à l'IED. Si tel est le cas, le courant anti-guerre fera de plus en plus d'adeptes aux Etats-Unis. Souvenons-nous du massacre de My Lai en 1968 (lire encadré). S'il s'avère que le bain de sang de Haditha est le résultat d'une bavure, l'opinion publique américaine se révoltera pour de bon contre cette guerre et contre ses architectes, réaction que même les atrocités de la prison d'Abu Ghraib n'ont pu susciter.
Cependant, l'ampleur du massacre de Haditha -aussi horrible et impardonnable soit-il- ne devrait pas être exagérée. Les milices sunnites et chiites commettent quotidiennement et à travers tout le pays des meurtres d'une plus grande ampleur. La coalition dirigée par les Etats-Unis a tenté de donner l'image d'une force disciplinée et humaine pour ne pas ternir sa réputation et affaiblir le soutien, déjà précaire, apporté à cette guerre. Seule une enquête rapide et impartiale et une peine sévère à l'encontre des coupables peuvent mettre l'honneur de ces milliers de soldats à l'abri. C'est le moins que les habitants de Haditha, le peuple irakien et le monde entier puissent accepter. |
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Comme au Vietnam
. My Lai, une leçon d'histoire.
Faisons un peu d'histoire. Le 16 mai 1968, des soldats de la Compagnie Charlie du 1er Bataillon attaché à la 11ème Brigade d'Infanterie légère, commandée par le lieutenant William Calley, font leur entrée dans le village sud-vietnamien de My Lai. Les soldats ont entendu de leurs supérieurs que tout habitant civil de la bourgade est, soit un membre du mouvement rebelle Vietcong, soit un sympathisant du communisme.
Les soldats de la Compagnie Charlie tuent au moins 347 villageois -hommes, femmes et enfants- en violant et torturant certains d'entre eux. En novembre 1969 seulement, le journaliste Seymour Hersh révèle ce forfait, d'abord passé sous silence par l'armée. L'opinion américaine est scandalisée.
A partir de là, le nombre des objecteurs de conscience qui ont refusé de combattre au Vietnam a augmenté et le mouvement pour la paix est devenu plus fort que jamais aux Etats-Unis. En effet, pour nombre d'historiens, My Lai a été un tournant décisif dans la guerre du Vietnam. Même si l'armée américaine n'a perdu aucune bataille en Indochine, elle été forcée de rappeler ses soldats parce que l'opinion publique américaine n'acceptait plus de voir de jeunes Américains envoyés combattre dans des contrées lointaines, dans une guerre considérée comme injuste.
Des 26 soldats de la Compagnie Charlie, accusés de meurtre après le massacre de My Lai, un d'entre eux seulement, le lieutenant Calley, a été condamné à la prison à vie. Il a toutefois été gracié par le président Richard Nixon. Il n'aura donc purgé qu'une peine d'emprisonnement de trois ans et demi. Le Pentagone gagnerait à tirer des leçons de l'Histoire et ne pas commettre la même erreur dans l'affaire de Haditha. Car les conséquences pourraient être aussi désastreuses qu'elles l'ont été après My Lai
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