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N° 230
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Cerise Maréchaud

Musique.
Lazywall. Le mur du son


(JUAN LU VELA)

Alchimique trio de deux frères tangérois et d'un Anglais, le groupe Lazywall, tout droit venu du Berkshire au Boulevard, s'impose comme la nouvelle coqueluche de la scène rock alternatif britannique. Rencontre.


Tee-shirt noir sur jean noir, droit comme un “I” devant son micro, les mains bien accrochées à sa basse, Nao semble poser ses derniers regards sur la foule effervescente. Semble seulement, car comment savoir ? Un chapeau en cloche de tissu noir s'obstine à lui manger le haut du visage.

Qui, parmi le public de ce samedi 3 juin au stade COC de Casa, se doute que tel accessoire quasi obsolète pourrait bien devenir culte par delà la Manche ? Car c'est bien dans le Berkshire, Angleterre, que le trio post-grunge de Lazywall, nouvelle coqueluche de la scène rock alternative british, a entamé son irrésistible ascension.

Mais ce soir, Lazywall est au Boulevard. Plus que quelques minutes avant de céder la scène au trip punk déjanté de Dirty Fonzy puis au lugubre spectacle de Moonspell. Dernier morceau. Des riffs de guitare tranchants, sur lesquels la batterie se précipite en rafale, puis une voix intense et grave, et 26 secondes plus tard, un cri : “Back to the cradle”.

Sour el meegazine, l'hommage à Tanger
Nao, le chanteur, ne croit pas si bien dire. Jouer au Maroc est presque un retour aux sources pour lui et Monz, le batteur. Naofal et Mondher, ces deux frères qu'une seule petite année sépare, sont nés dans le quartier populaire de Béni Makada à Tanger. Lazywall, traduction anglaise de Sour el meegazine, ce “mur des paresseux” qui surplombe la baie et la médina tangéroises, sonne clairement comme un hommage aux racines. Un nom qui, s'il fait sens de ce côté de la Méditerranée, continue d'intriguer dans les salles où mûrit la nouvelle génération d' “alter rock” anglais. Car c'est bien là-bas que ça se passe.

Lazywall est né d'une rencontre, en 2003, entre le tandem fraternel Nao et Monz, débarqué un an plus tôt en Angleterre, et John, guitariste avec qui l'entente est immédiate. Tous trois ont la musique pour seul plan d'avenir. Ils emménagent ensemble dans une maison, pratique répandue chez les jeunes Anglais, et fondent le groupe.

Point de quartier branché londonien. Nous sommes à Reading, “moyenne” bourgade étudiante d'un demi-million d'habitants, mais surtout capitale du rock alternatif british et siège annuel d'un des plus gros festivals de Grande Bretagne, qui s'offre Pearl Jam pour invités. “Pourtant, au départ, on pensait que tout était centralisé à Londres, se souvient Monz. Tout mais pas le rock”.

Difficile, avec Lazywall, d'évoquer débuts hésitants et premières galères : le trio, bûcheur et bille en tête, démarre au quart de tour, enchaînant très vite les gigs (concerts) communautaires à Reading puis dans tout le Berkshire, partageant l'affiche et la scène avec les autres représentants de la nouvelle scène de brit rock. La presse spécialisée ne cache pas sa fascination pour la progression de ce groupe déjà si à l'aise après si peu de concerts ensemble.

Le style aussi intéresse. D'abord l'énergie, insondable et jouissive, que le groupe dégage sur scène. Puis les solos de guitare léchés et audacieux, la puissante solidité de la batterie, les thèmes travaillés qui font frémir l'échine et la voix profonde comme une morsure. Plutôt “postgrunge” que grunge, comme en témoigne la consistance et le naturel des accompagnements vocaux de John et Monz, Lazywall trouve ses influences à l'ouest, entre Seattle et Los Angeles, avec des groupes comme Staind, Soundgarden, Audioslave ou encore Alice in Chains.

Leurs textes, composés à trois mains, sortent des tripes, puisant leur dimension émotionnelle dans les prises de tête existentielles du quotidien, “auxquelles il est facile de s'identifier”, précise Nao. Des paroles sans grande originalité mais interprétées avec une envoûtante intensité. Ainsi cette fulgurante alchimie fait-elle saliver la critique, qui voit dans Lazywall, dès 2004 et à l'ère de Franz Ferdinand, un des groupes de rock indépendant les plus viables commercialement.

D'autant que ce succès précoce émerge quasiment ex nihilo. Quand ils quittent le Maroc après leur bac, il y a une dizaine d'années, Nao et Monz ne sont pas musiciens. Juste deux jeunes Tangérois bercés de “la même musique que tout le monde écoute”. Lazywall est leur première formation, après une initiation autodidacte. Monz, parti en France pour “essayer de faire des études”, s'est d'abord frotté à la gratte avant de faire ses armes à la batterie, entre deux amphis de maths et physique à Strasbourg, “belle ville mais ennuyeuse”.

Nao, lui, a choisi l'Espagne, où il parvient à tenir tête à des études de pharma tout en vivant la vie délurée de Grenade. “Il fallait bien qu'un des deux réussisse”, se marre Monz, qui attend que son petit frère termine son diplôme pour prendre leur destin musical en main. Un temps, ils hésitent entre Angleterre et Etats-Unis. Ce sera l'Angleterre. Moins loin et moins compliqué pour les visas, même si la nationalité espagnole, transmise par leur mère, leur facilite la tâche. Le reste est limpide, pragmatique : “On avait les idées claires, précise Monz. On voulait se consacrer à la musique, se développer”.

L'énergie rock chez Steve Albini
Promesse tenue. Quatre ans plus tard, après avoir abondamment tourné en terre anglaise, Nao, Monz et John posent leurs instruments à Chicago, Illinois, dans les Electrical Audios Studios du maître Steve Albini en personne, à qui ont auparavant fait appel Nirvana, PJ Harvey ou les Pixies. L'objectif en ce mois de mars 2006 : enregistrer quatre nouveaux tracks - “Back to the cradle”, “I erase you”, “Come undone” et “CYBL”, bluffante version rock de “Could you be loved” de Bob Marley. “On savait que la prochaine étape pour nous consistait à trouver un producteur. En Grande-Bretagne, la majorité sont très rock progressif, parfaits pour un enregistrement digital, piste par piste. Mais nous voulions capturer l'énergie d'un rock cru”, explique Nao. Pendant dix jours, le groupe bosse “en live recording, chacun dans une chambre d'où l'on se voyait. Tout est fait en analogique, se basant avant tout sur l'énergie”, complète Monz. “Entendre Steve Albini capturer notre son a donné vie à tout le travail qu'on a mis dans Lazywall comme on l'a toujours voulu”, raconte le groupe sur un blog pendant le séjour. Un séjour qui “marque leur futur”.

Tel bond en avant n'eut sans doute pas été possible sans la rencontre décisive avec leur manager Gary Field, ange blond d'une rare sympathie et disponibilité qui leur fait confiance depuis bientôt deux ans. “Quand un groupe cherche ses marques artistiques et doit en plus s'occuper de sa commercialisation, c'est très dur de percer ; je les présente à des gens du milieu, j'essaie de les aider à hisser leur musique au niveau supérieur”.

Un niveau en passe d'être atteint. A peine rentré de Chicago, Lazywall s'engouffrait dans les Studios Abbey Road de Londres pour le mastering des nouveaux titres. “Sur la même table que les Pink Floyd ont utilisée pour Dark Side of the Moon”, hallucine encore Monz, qui ne s'est pas fait prier pour prendre le cliché de l'objet fétiche. Fin prêt, leur premier album Primal Tapes est annoncé pour juillet prochain, en prolongement de la démo Barcode Disclosure mise en boîte l'année dernière, dont le titre phare “Superficial” a été sélectionné pour représenter la Grande-Bretagne dans les facs américaines et canadiennes, au sein du programme Visit Britain.

C'est également au retour de Chicago que le groupe est contacté par Hicham Bahou pour jouer au Boulevard, qu'ils avaient découvert auparavant, à leur grand étonnement, dans Ajial de 2M et la fameuse émission Tracks d'Arte. A l'époque où Nao et Monz ont quitté le Maroc, la scène underground était inexistante, a fortiori sur Tanger. “On a toujours voulu retourner aux sources, assure Nao, car jouer dans son propre pays est incroyable. Mais on était anxieux de la réaction du public marocain ; en fait, il est très réceptif et, sur scène, on a besoin de cette symbiose. Ce n'est pas toujours le cas en Grande-Bretagne, où le public est plus calme, intériorise davantage”.

Discrétion et audace : l'aura Lazywall
Monz, pour sa part, souligne cette “opportunité immense pour des groupes de jouer devant plus de 20 000 personnes avec seulement une poignée de concerts à leur actif, alors que dans l'évolution standard d'un groupe, ça n'est souvent possible qu'après quatre ou cinq ans”. C'est avec ces mêmes mots que John réconfortait, au dernier jour du Boulevard, un perdant de la scène tremplin. “Il n'y a plus de stadium rock band, complète Monz. Il faut jouer dans des festivals pour avoir un tel public aujourd'hui”.

Un public sûrement plus difficile, plus sollicité, moins acquis d'avance. Pour l'heure, en attendant le verdict du premier opus, Lazywall a acquis le respect. Notamment celui de la scène locale, “un peu fermée au début car on ne venait pas du même background”, rappelle Monz. Un respect forcé par une indéniable symbiose artistique entre trois frères du son “aux personnalités différentes mais compatibles”, partageant les mêmes influences, le même toit, la même assiduité, la même détermination. “Musicalement, on se renforce, on essaie tout, il n'y a aucune rivalité”. Mais aussi par cette aura bien spéciale, mélange d'humilité et de confiance, de discrétion et d'audace, parfaitement incarnée par Nao sur scène, dans le contraste entre son aisance magnétique au micro et son effacement quasi instantané quand les accords se taisent. Pas pour longtemps. Demain, Lazywall sera à Madrid, pour jouer à guichets fermés dans la fameuse Sala Caracol. Signe prémonitoire qu'ils caracoleront bientôt en tête des ventes ?

 
 
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