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Par Armandine Penna
Mémoire.
Tanger. Cinéma Rif, le retour
Ce cinéma tangérois des années 50 s'offre une nouvelle vie, en se transformant en cinémathèque au service des spectateurs mais aussi des réalisateurs. Inspection des travaux en cours avec Yto Barrada, artiste à
l'origine de cette aventure.
Elle nous a donné rendez-vous au milieu des travaux du cinéma Rif, dans le hall encombré de sacs de ciment et parcouru par des ouvriers empressés. Yto Barrada, effervescente photographe et plasticienne tangéroise, nous a trouvé une petite case dans son planning très |
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chargé. Le temps d'un entracte, assez pour en savoir enfin un peu plus sur le scénario de Cinéma Rif II, le retour
Actrice de premier rôle de ce nouvel épisode dans l'histoire du vieux cinéma, Yto Barrada est une franco-marocaine trentenaire, fraîche et franche. Elle confesse : j'ai toujours trouvé les salles obscures propices aux conversations, je ne peux m'empêcher de parler pendant les films. En France, où elle a fait ses études, elle se faisait rappeler à l'ordre à grands coups de chut. Elle s'excusait : Je n'y peux rien, c'est plus fort que moi car je suis de Tanger. Mais dans les derniers cinémas de Tanger, là où l'on peut y aller de ses commentaires à voix haute, Yto ne s'y rend plus, faute de trouver des films à son goût. On n'y voit que des bollywood indiens et des films d'action américains. Alors, où aller pour pouvoir se laisser emporter par son penchant devant un bon film ?
L'artiste (qui utilise aussi la vidéo) et quelques-uns de ses amis amoureux des images et tout aussi créatifs - le producteur parisien Cyriac Auriol, les réalisateurs Latif Lahlou et Irina Prentice, la vidéaste, professeur à Paris, Bouchra Khalili - se prennent à imaginer un autre cinéma de ce côté-ci du détroit. Un espace de connaissance, de réflexion, d'échanges et de création cinématographiques. Lorsqu'en 2001 le bail du vétuste Rif est mis en vente par son propriétaire, leur rêve trouve enfin un lieu où s'incarner. Ce cinéma était à sauver et en plus situé à l'un des meilleurs emplacements de la ville, sur la place centrale du Grand Socco. Yto quitte bientôt Paris pour s'installer à temps plein à Tanger et travailler en tant que directrice sur le projet de la Cinémathèque de Tanger (CDT). Une structure aux objectifs à la fois simple et ambitieux : archiver et valoriser le patrimoine cinématographique marocain, sensibiliser le spectateur à l'histoire du cinéma, lui faire découvrir des films exigeants et à vocation grand public.
Le chantier de rénovation est bien lancé. La coquille est restée intacte. Les architectes Khattabi et Lalo, ce dernier est spécialisé dans les cinémas, ont travaillé pour mettre la structure aux normes techniques et installer le décor, dans l'esprit du Tanger-Zone internationale des années 50. Ce cinéma avait un charme fou, on pouvait parler et fumer pendant le film, l'entracte coïncidait avec l'appel à la prière du muezzin venant de la toute proche mosquée. Et puis il y avait un café, raconte Yto, accoudée au comptoir tout en longueur du futur ex-café, un espace où l'on pourra continuer de disserter du film avec son voisin de siège, devant un expresso. La cinémathèque comportera surtout une grande salle de projection de 360 places avec un équipement sonore performant, une petite salle conçue pour 50 spectateurs, une salle de montage, une salle de consultation et une bibliothèque. Mais la pièce maîtresse est un petit bijou d'innovation et de technologie : un serveur numérique employé pour stocker et diffuser les films, ce qui ne relèguera pas la pellicule au placard, puisqu'on prévoit de continuer à projeter des films dans leur format original.
Certes le projet a pris un peu de retard car la cinémathèque est portée par une association à but non lucratif fonctionnant grâce à de généreux donateurs. L'avancement des travaux dépend des financements obtenus (déjà la fondation ONA, la fondation FORD, l'association TAMAAS et bientôt le ministère de la Communication, l'Agence de développement des provinces du Nord
). L'équipe de la cinémathèque se démène pour réunir les deux millions de dirhams encore nécessaires (un quart du budget total). Certains membres ont même été dépêchés au Festival de Cannes. Yto, sollicitée par la presse à l'occasion de son exposition-photo à Paris au Jeu de Paume, en a elle aussi profité pour médiatiser le projet. On suscite beaucoup d'enthousiasme mais les lourdeurs administratives font que l'argent met du temps à arriver, explique-t-elle.
Bien sûr, il y a des sceptiques. Comme l'écrivain et chroniqueur Lotfi Akalay, pourtant amoureux du grand écran. Un cinéma d'art et d'essai à Tanger ? C'est jouable à condition de ne pas en faire son gagne-pain car il n'y a plus de public : la tradition du cinéma est finie dans cette ville. Ce Tangérois de 62 ans se souvient avec nostalgie de ses séances au Rif : Ce n'est pas l'amour du cinéma qui a fait sa réputation, mais celui de l'Inde, très présente dans l'imaginaire des gens. On y passait des films indiens non-stop. La salle chantait en chur avec les acteurs. Mais il se remémore aussi le déclin : A la fin, on se grattait pendant le film à cause des puces qui avaient élu domicile dans le velours élimé des sièges ! Aujourd'hui, il n'y a plus que les fauchés qui vont au cinéma, les bourgeois restent chez eux et regardent des DVD piratés. Il n'y a plus de cinéphiles
C'est avant tout un cinéma de proximité, pour tous les spectateurs, rétorque Yto, Nous nous battrons aussi pour avoir Spiderman mais le film sera présenté avec une explication sur le pourquoi des super-héros dans le contexte de la guerre froide. Autrement dit, pas seulement du film à consommer mais du film à cogiter : Il faut donner du gingembre aux ânes (elle se comprend dans les ânes). Ses associés et elle savent bien que le public local n'est pas facile et ça ne date pas d'aujourd'hui. Mohamed qui travaille au Rif depuis les années 60, raconte cette fois où une mauvaise manipulation des bobines a mal tourné : Nous projetions César, avec Richard Burton et Elisabeth Taylor. A un moment du film, César mange une pomme et elle lui reste coincée en travers de la gorge (il meurt). Durant la séance, quelqu'un a remarqué qu'on n'avait pas vu César manger la pomme. Une femme a dit : c'est le projectionniste qui l'a mangée ! Alors tous les spectateurs se sont déchaînés contre moi.
On va essayer de satisfaire un maximum de monde, convient Yto. Les films à l'affiche seront aussi éclectiques que le public attendu. Séance matinale pour les petits porte-monnaie, séance jeune public les jours où il n'a pas école, comédies musicales le vendredi soir, journée du dimanche consacrée aux documentaires, cycles avec débats, voire rencontres avec les réalisateurs.
Une fois par an, l'écran sera tendu sur la place du Grand Socco, le projecteur crachera ses images en plein air. 4000 spectateurs pourront danser sur une comédie égyptienne à l'heure du traditionnel paseo. Pour l'instant, la place du Grand Socco est autant en chantier que le cinéma mais tout devrait être fini pour l'été. Peut-on espérer voir aussi un jour Tanger ville culturelle, le retour ? |
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Cinémathèque. Une mission de service public
À Tanger comme dans tout le Maroc, de plus en plus d'écrans restent définitivement noirs. 12 des 14 salles de la capitale du détroit ont fermé en trente ans. Les DVD et VCD sont passés par là, analyse avec dépit le responsable de l'action culturelle de l'Agence de développement des provinces du Nord. Cet organisme public a décidé de soutenir le projet de la cinémathèque, un outil pédagogique au service du cinéma mais aussi de l'animation culturelle de la ville. Le responsable souhaiterait que cela aiguise des talents et attire des cinéastes dans la perle du détroit.
Nous allons oeuvrer tout particulièrement en direction des enfants pour les former au goût du cinéma, insiste le producteur et réalisateur Latif Lahlou. Il précise avec enthousiasme : C'est la toute première cinémathèque numérisée de l'histoire du Maroc. On peut même dire qu'il n'y a pas d'autres endroits comme ça en Afrique. Une fois qu'elle aura pris son envol, on espère qu'elle fera des émules. Nous serons prêts à partager notre expérience.
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