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N° 230
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Ahmed R. Benshemsi

Wa derrej a khouya !

Ahmed R. Benshemsi
Notre véritable identité ? Nous l’avons tous les jours sur le bout de la langue !


Mercredi soir, je suis tombé par hasard sur une émission sportive de 2M. Sur le plateau, il y avait trois animateurs. Le premier parlait en arabe classique, le second en arabe “médian” (cette langue bizarre qui consiste à fondre des mots d’arabe classique dans des structures grammaticales darijophones), et le troisième parlait en français. Si chacun avait animé un tiers de l’émission, à la limite, ça aurait ressemblé à quelque chose. Mais ces trois hommes ont choisi de…
discuter, chacun restant cantonné dans sa langue ! Imaginez la scène : le francisant pose une question malicieuse, l’arabisant classique lui fait une réponse humoristique… et c’est le troisième larron qui rigole ! Ces trois messieurs sont manifestement polyglottes, tant mieux pour eux. Mais imaginez le désarroi de la grande majorité des téléspectateurs qui, eux, ne le sont pas ! Au final, les seuls qui ont pu suivre cette émission sans problème sont ceux qui maîtrisent les trois langues à la fois. Soit une petite élite. Et le plus drôle, c’est que celui ou celle qui a fixé l’étrange fonctionnement linguistique de cette émission pensait, zaâma, “rapprocher la télé du peuple”, censé être “multilingue” !

Mais ne soyons pas nihilistes, pour reprendre un mot à la mode. Même franchement à côté de la plaque, cet effort de 2M était louable. On commence à comprendre, à la télé, que l’arabe classique tout seul (et a fortiori le français tout seul)… ça ne marche pas, tout simplement. Quelque chose est en train de bouger et ne serait-ce que pour ça, bravo ! Mais posons quand même la question : par quel cheminement tortueux la volonté de se rapprocher du peuple a-t-elle conduit... à s’en couper complètement ?! C’est sans doute le fruit de la désastreuse politique éducative et linguistique suivie depuis l’indépendance : faire simple et clair (“je parle à la télé comme je parle dans la vie”) est devenu au-dessus de nos forces. Faire pompeux et compliqué, par contre, est devenu notre seconde nature.

Il faut à tout prix que nous sortions de ce brouillard linguistico-indentitaire. Il faut trancher, et faire simple : notre seule langue commune, c’est la darija. Certains traduisent darija par “arabe marocain”. Je ne suis pas d’accord avec cette traduction. C’est “du marocain”, tout court. Oui, le marocain comporte une majorité de mots d’origine arabe. Mais une courte majorité. Dedans, il y a presque autant de mots d’origine berbère (sarout, lalla), d’origine française (tomobile, berouita), ou encore espagnole (scouila, couzina)… Mais attention : s’ils sont d’origines diverses, tous ces mots appartiennent sans ambiguïté à la langue marocaine. J’entends d’ici la question : “Alors le marocain, c’est du n’importe quoi ?”. Pas du tout ! Quelle que soit leur origine, tous les mots de notre langue ont un point commun : ils se conjuguent en marocain. Qu’on passe au pluriel (souaret, lalliyati, couzinat), au mode possessif (tomobilti, berouit’tou, secouilt’ha), ou à toutes les formes de conjugaison possibles, la structure grammaticale est marocaine, et rien d’autre. C’est quand même incroyable que nous nous interrogions encore sur notre véritable identité, alors que nous l’avons tous les jours sur le bout de la langue !

Mais il y a mieux encore : le marocain est une langue super flexible, prête à toutes les innovations et à tous les néologismes. C’est ce que les spécialistes appellent une “langue vivante”. En comparaison, l’arabe est – disons – moribond (bach nebqaou gentils). Exemple, l’informatique. Comment dit-on “clique sur la souris” en marocain ? “Cliki f’la souris”. Simple, non ? Et vous savez comment ça se dit en arabe classique ? J’ai vu ça dans un manuel technique, vous n’allez pas le croire : ça se dit “taq taq âla l’fara”. Vous riez ? Vous avez raison. Mais quand vous aurez fini de rire, s’il vous plaît, réfléchissez sérieusement à tout ça. Au fond, ça n’a rien de drôle. C’est même triste, de passer à ce point à côté de soi-même…

 
 
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