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N° 230
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Nadia Lamlili

Reportage. Randomania

Plus qu’un sport, la randonnée
est un art de vivre.
(DRISS OUZZANI)

La randonnée est de plus en plus à la mode. Une communauté de croq'nature investit les coins reculés du Maroc et s'investit dans des actions sociales. Plus qu'un sport, c'est un art de vivre. Plongée dans un univers très cadré mais pas fermé.


La route vers Imlil est escarpée et très étroite. À 1300 m d'altitude, Nourreddine Bennani a l'œil sur tout. Il conduit le convoi des “Rangs d'honneur”, le nom de l'association qu'il préside, en regroupant tout son troupeau. “Allez ! tout le monde derrière moi. Je ne vais pas passer mon temps à suivre chacun de vous”. “Il est dur le chef”, lance
mi-offensée, mi-amusée une retardataire. En fait, tout le monde se prête au jeu. La parole du chef est sacrée. Pour arriver à bon port, le groupe doit avancer d'un seul pas sans broncher. Nous sommes à 64 km de Marrakech, au pied du mont Toubkal qui culmine à 4165 mètres. Imlil, le point de départ des randonneurs de l'Atlas, est très animé ce week-end. Les gens de Casa, comme on les appelle ici, investissent toutes les auberges du petit village. La randonnée a développé une activité touristique remarquable. Bazars, refuges et guides de montagne sont à l'affût de ces touristes new wave. L'activité de la marche ne s'est en effet installée que depuis une dizaine d'années. Les petits groupes qui partaient tout seuls à l'aventure ont grandi à tel point qu'ils se sont structurés en associations. Pour des raisons de sécurité, beaucoup se formalisent. C'est aussi l'opportunité de développer d'autres activités autour de la randonnée.

Le mouvement des randonneurs est devenu plus mûr, plus structuré et socialement responsable. Il y a six ans, les “Rangs d'honneur” s'appelaient simplement randonneurs et prenaient plaisir dans la marche. Leurs excursions les ont sensibilisés sur les carences sociales des douars marocains et les ont motivés à s'investir pour changer cette réalité. Maintenant, l'action médico-sociale, qui accompagne toujours la randonnée, en est devenue le moteur principal sans perdre de vue la découverte des paysages et des populations du Maroc. Le sport fait partie aussi du programme social. Ce dimanche 10 juin, il a fait très chaud en montagne. Pourtant, les habitants sont venus nombreux pour assister et participer au premier Marathon de l'Atlas, organisé par l'association dans le but développer la région. La compétition était rude même si la victoire du champion Ahensal était acquise. Sans grande surprise, ce dernier a terminé premier.

Rando spirit
Qui sont-ils ? D'où viennent-ils ? Pourquoi marchent-ils ? Les randonneurs incarnent une nouvelle forme de communautarisme centrée sur l'amour de la nature. Il est très difficile d'évaluer leur nombre. Tout le monde n'adhère pas à une association pour marcher. Ce qui est intéressant à noter en revanche, c'est que “l'esprit randonnée”, qui était au départ une simple escapade entre copains, a évolué vers un engagement pour le développement et la survie de la planète Terre. Les randonneurs sont des écolos apolitiques, de fervents défenseurs de la biodiversité et des éclaireurs pour le tourisme rural puisqu'ils défrichent des circuits encore peu pratiqués. Ils permettent aussi une formidable remontée d'information de la situation réelle dans chaque coin visité du Maroc. Les consultations médicales de l'association à Imlil ont ainsi montré une inquiétante prévalence de maladies résultant de mariages consanguins, comme des stérilités et des maladies génétiques rares. “Dans ce petit douar, j'ai eu trois cas d'ichtyose lamellaire (maladie dégénératrice de la peau) alors que la moyenne mondiale parle d'un seul cas sur 2 millions d'habitants !”, souffle d'angoisse Selma, dermatologue et randonneuse. Dans ce douar enclavé, des mariages qui frôlent l'inceste se sont tenus depuis des siècles. Les chirurgiens de l'association ont aussi opéré 6 personnes ayant une tumeur graisseuse sous la peau depuis 10 ou 15 ans, dont une, plus grosse qu'une balle de tennis, pesait 600 grammes !

La remontée d'information sociale concerne aussi les dangers climatiques. Ahmed Boukil, “colonel forestier” à la retraite, explique à chaque personne qui l'approche que la vallée Imlil risque de subir les mêmes inondations tragiques que l'Ourika car les habitants ont construit leurs maisons dans le lit du fleuve.

Chassez le naturel, il revient en rando
Avant de verser dans le social, les randonneurs cultivent d'abord l'esprit de Coubertin. “L'important, c'est de participer”. Dépassement de soi, respect des règles, fair-play… Parmi les randonneurs à l'initiative de ces groupes, se trouvent beaucoup de coureurs de fond. Ce sont souvent eux qui donnent une ambiance sportive aux programmes. Même la régularité des sorties rappelle celle des entraînements. “Si je ne sors pas une fois par mois, je flippe”, précise une accro de la randonnée.

Les sorties en groupe sont vite un facteur de distinction entre ceux qui ont l'esprit de partage et ceux qui ne l'ont pas. “Très vite, les gens qui sont centrés sur leur petite personne finissent par lâcher le groupe d'elles-mêmes”, témoigne Ghizlane qui a derrière elle 12 ans de randonnée. Ce n'est pas le lieu pour s'exhiber ou pour rentrer en rivalité avec les autres. “Ceux qui veulent rester individualistes n'ont pas leur place parmi nous”, dit Noureddine Bennani, président des “Rangs d'honneur”. Tout le monde est sur un pied d'égalité et apporte quelque chose en fonction de ce qu'il sait faire. “Plusieurs fois, Noureddine, le chef, nous a fait dormir par terre à la belle étoile”, rigole Kenza, directrice d'une agence de voyage. Pour des citadins issus de classes sociales différentes, la cohésion se fait d'elle-même. Mais gardons à l'esprit que la randonnée n'est pas à la portée financière de tous. Il y a tout de même une sélection sociale à la base. Sans généraliser, “ces pèlerins” partagent un certain niveau social : Professions libérales pour beaucoup, francophones et attentifs à leur bien-être.

Un pour tous…
Dormir par terre, se réveiller à 5 h du matin, manger ce qui est proposé chez l'habitant, nettoyer là où l'on passe, se contenter de peu : un mot d'ordre militaire unit le groupe. D'où la nécessité de suivre un chef. Et un chef, c'est quelqu'un qui veille sur “son troupeau”, le booste et prend des décisions pas toujours populaires ou parfois même erronées. Une fois, André Martin, président de l'association les Joyeux randonneurs de la Chaouiya, s'est trompé de circuit. Il a entraîné son groupe sur un parcours de 30 km au lieu de 22 parce qu'il avait perdu la route. “Bon, il arrive que je me trompe. Mais tout le monde m'a suivi ce jour-là sans dire quoi que ce soit”, rigole cet ancien militaire qui a 58 ans de randonnée derrière lui et ajoute : “Dans la randonnée, je suis considéré comme le grand frère. Je conforte les plus faibles et je freine les chevaux fougueux”.

La relation doit être basée sur la confiance. “Les gens savent que quand je gueule, c'est pour l'intérêt général”, explique sérieusement Noureddine Bennani. La randonnée comporte une grande part de risque. Les relations humaines sont dès lors déterminantes pour faire face aux dangers.

Souriez, vous êtes à pied !
Pourquoi randonnez-vous ? Cette question pousse souvent les gens à marquer une pause de réflexion. Ils ont du mal à expliquer une démarche qui est évidente pour eux. “Grâce à la randonnée, j'ai pu découvrir des coins du Maroc que je ne soupçonnais pas”, témoigne une mordue de rando. Beaucoup de Marocains se réapproprient ainsi leur pays dans toute sa diversité. C'est un bol d'oxygène loin du stress de la ville. “Il y a un esprit très sain ici. Les gens sont simples et ouverts d'esprit”, remarque Ghizlane. “J'ai pu parler et rigoler avec mon patron en randonnée. Incroyable mais vrai !”, s'exclame une jeune cadre. “Moi, je cherche des amitiés désintéressées”, dit Abdellatif, un avocat qui a très peu l'occasion de tisser des relations autres que professionnelles en ville. “Tu ne viens pas en randonnée pour critiquer les gens mais pour les comprendre, les écouter, les aider à se relever s'ils trébuchent. On ne laisse jamais quelqu'un derrière”, estime Nidae. Cette ambiance fait de la randonnée un moment propice pour des partenariats professionnels et même pour des unions à vie. En discutant et en marchant, beaucoup de couples se sont constitués dans ce genre de sorties. Club de rencontres, de développement personnel et de sport, la randonnée a un code bien simple : le grand sourire. Il n'y a pas de règles de conduite claires. Disons que ce sont les grandes valeurs de l'humanité qui sont appliquées instinctivement : le respect et l'humilité. Cependant, chaque groupe a une ou deux lignes rouges qui le distinguent. “L'alcool est interdit. Si j'en sens l'odeur sur une personne, je la renvoie illico presto”, affirme Bennani. “Moi, j'ai horreur du téléphone portable. Je vais bientôt devoir réglementer tout ça”, s'insurge André Martin. Par pudeur, on demande aux femmes de ne pas porter de shorts ou de vêtements courts dans certains endroits reculés. Idem pour les gens qui fument.

Si le bitume est synonyme de course et de vitesse, les chemins de terre appellent au partage et à la patience. Randonner, c'est marcher d'un seul pas sans imposer sa cadence à l'autre. Cette randomania reste avant tout une quête d'harmonie entre la nature et soi. La marche pousse ainsi à l'humilité et à la curiosité. Elle invite au silence pour mieux s'entendre.



Communication. Partenaire social, mais pas politique !

Les randonnées ont tellement de succès qu'elles peuvent être la proie de récupérations politiques. Il ne faut pas se leurrer ! Le travail social mené par certaines associations de randonneurs est essentiel pour les populations concernées. Les soins et les séances de sensibilisation répondent à des besoins urgents. Ces associations partagent la notoriété de leurs actions avec leurs sponsors et les autorités locales qui leur facilitent la tâche. Mais en période électorale, c'est une arme invincible pour rallier des voix. C'est pourquoi, les “Rangs d'honneur” arrêtent toute action en période électorale.

 
 
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