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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Abdeslam Kadiri

Guantanamo. Trois suicides de trop

(AFP)

Le suicide simultané de trois détenus à Guantanamo Bay, à Cuba, a relancé le débat sur la fermeture de la prison extra-territoriale américaine décriée de toutes parts. A quand l'échéance ?


Ce sont les premiers suicides à Guantanamo, depuis l'ouverture du camp en janvier 2002, peut-être bien aussi les derniers. Ils ajoutent en tout cas une note sinistre au procès intenté par le monde entier aux Etats-Unis contre le maintien de cette prison de la honte où sont incarcérés 460 prisonniers sans jugement et hors de toute loi.

Les décès des deux Saoudiens, Yasser Talal Al Zahrani, 22 ans, et Manii ben Chamane Al Otaïbi, 19 ans, et du Yéménite, Ali Abdullah Ahmed, 33 ans, ont été enregistrés dans la nuit du vendredi 9 au samedi 10 juin. Pourtant les trois détenus étaient gardés au camp 1, l'unité la plus stricte, celle des cellules grillagées parcourues en permanence par les patrouilles. Ils se sont pendus à l'aide de leurs draps et de leurs vêtements.

Droit dans ses bottes, l'armée américaine, a refusé de se remettre en cause. Pour elle, ces suicides, comme les tentatives passées, sont… des actes de résistance. “(Les détenus) sont rusés, créatifs, résolus, a argué le contre-amiral Harris. Ils n'ont aucune considération pour la vie, que ce soit la nôtre ou la leur. Je crois qu'il ne s'agit pas d'un acte de désespoir, mais d'un acte de guerre asymétrique contre nous”.

Vague de suicides
Les tentatives de suicide ont été très nombreuses à Guantanamo depuis l'arrivée des prisonniers de la guerre antiterroriste : 45 au total. Rien qu'en août 2003, il y en a eu 23, dont dix le même jour. Jumah Al Dossari, détenu originaire de Bahreïn, en a une douzaine à son actif. Les avocats des prisonniers et les ONG affirment, eux, que ces vagues de suicides sont synonymes du désespoir d'hommes à qui est promise une détention indéfinie, même sans inculpation. Les détenus veulent condamner par leur acte leur isolement, les mauvais traitements, la détention arbitraire et les techniques d'interrogatoire.

À Guantanamo, le suicide est devenu une arme de pression psychologique et fait l'objet d'une lutte tenace entre les détenus et les autorités militaires. Jusqu'à présent, les gardiens avaient toujours réussi à les empêcher, craignant l'impact de la mort de détenus dans le monde arabe. Les geôliers multipliaient les rondes, ôtaient tout objet tranchant des cellules, lisaient des passages du Coran condamnant le suicide… Le 16 mai dernier, l'unité 4, le quartier où les détenus sont les plus “coopératifs”, a même été fermée à la suite d'une tentative de suicide. Quand ils ne parviennent pas à se donner la mort, les prisonniers utilisent massivement la grève de la faim. Un nouveau mouvement était en cours ces dernières semaines, mobilisant 70 prisonniers. Les gardiens ont tenté d'éviter des issues fatales, en alimentant de force les grévistes par le nez.

Appels à la fermeture
Le Comité international de la Croix-Rouge a été le premier à mettre en garde Washington contre l'existence hors-la-loi de Guantanamo: l'écho est maintenant universel. Aux antipodes des déclarations américaines, des voix innombrables condamnent l'aveuglement américain : Tony Blair, Angela Merkel, le juge espagnol Baltasar Garzon, Kofi Annan, la Commission de l'ONU contre la torture et toutes les ONG… D'ailleurs, une ONG saoudienne a réfuté les arguments de l'armée américaine sur ces suicides et avance l'hypothèse de morts sous la torture… Amnesty International a souligné que ce triple suicide était “un nouveau rappel tragique que les Etats-Unis doivent mettre fin à l'état d'illégalité” à Guantanamo. C'est également l'avis du rapporteur des Nations unies sur la torture, Manfred Nowak, auteur en février d'une synthèse accablante sur le traitement des prisonniers à Guantanamo. Le sommet Union européenne-Etats-Unis du 21 juin “serait une excellente occasion de demander la fermeture immédiate” de cette prison, ajoute-t-il. Et le Royaume-Uni s'est désolidarisé de Washington : “C'est un trou noir juridique. Il faut soit le déplacer aux Etats-Unis, pour que la justice américaine s'applique à ces gens, soit le fermer”, a ainsi déclaré Harriett Harman, ministre des Affaires constitutionnelles. Acculé, George W. Bush a exprimé sa “profonde inquiétude”. Il sait que Gitmo (surnom de la prison) est en train de se transformer en abcès de fixation de l'antiaméricanisme dans le monde entier.

Que faire des détenus ?
Le problème est que, juridiquement, Guantanamo évolue en eaux troubles. Le sol relève de la souveraineté de Cuba mais les Etats-Unis ont le contrôle complet sur ce terrain. Ils peuvent donc arguer que la Convention de Genève ne s'y applique pas et traiter leurs prisonniers comme bon leur semble…

Sentant le vent du boulet international, Bush junior a laissé entendre à plusieurs reprises qu'il songeait à fermer Guantanamo. Il a lâché du lest : près de 300 détenus ont été libérés en quatre ans mais ils sont toujours 460 dans le camp. Seuls 10 hommes ont été inculpés et aucun n'a encore été jugé ! “Nous voudrions voir Guantanamo vide”, s'est défendu Bush.

Mais le gouvernement estime que les détenus considérés comme “dangereux” doivent être jugés. Et là, se pose une autre question : devant quelle instance ? Les tribunaux militaires d'exception mis en place par les Etats-Unis pour éviter de déférer les prisonniers devant des tribunaux civils, sont très critiqués et sont présentés par les ONG comme illégaux.

L'un des détenus de Guantanamo, le Yéménite Salim Ahmed Hamdan, l'ancien chauffeur de Ben Laden, a d'ailleurs déposé un recours devant la Cour suprême pour contester leur validité. La décision devrait intervenir d'ici le mois de juillet. Elle sera très importante car si elle allait dans le sens du prisonnier, elle remettrait tout le dispositif américain en question.

Au fond, le vrai problème qui se pose aux sécuritaires est le suivant : que faire des détenus ? Où les renvoyer ? Dans leurs pays qui pratiquent la torture ? C'est déjà ce qu'on reproche aux Américains de faire en envoyant les détenus dans des “petits Guantanamos”. Aujourd'hui, Washington se trouve prise dans un piège qu'elle a elle-même mis en place. D'abord, les prisonniers ne peuvent être jugés sur le territoire américain car ils ont été soumis à des traitements interdits par le droit international. Ensuite, les Etats-Unis ne peuvent non plus les renvoyer chez eux car Washington exige qu'ils soient incarcérés. Or les pays d'origine n'ont aucune base légale pour garder prisonniers des gens qui n'ont même pas été inculpés par les Etats-Unis ! Enfin si les Américains gardent les détenus en vie jusqu'à la fin de leurs jours, c'est en claire violation du droit international… Plus que jamais, ils sont sommés de trouver une solution à ce que qualifie AI, de “goulag de notre époque”.



Embarras. La toile de la CIA

Les suicides de Guantanamo surviennent une semaine après le rapport accablant du sénateur suisse Dick Marty sur les prisons secrètes de la CIA. Selon le parlementaire, les Etats-Unis ont “tissé une toile d'araignée mondiale de détentions secrètes et de transferts illégaux de détenus, grâce à la collaboration ou à la tolérance des Etats membres du Conseil de l'Europe”. Marty dévoile que seize pays européens ont participé au transfert de terroristes présumés et les invite à “faire la vérité” sur ces éléments. La Roumanie et la Pologne sont soupçonnées d'avoir abrité des centres secrets à Timisoara et à Szymany. La Suède, la Bosnie-Herzégovine, le Royaume-Uni, l'Allemagne, l'Italie et la Turquie sont aussi visés. Pour Washington, ce rapport est sans fondement.
Les Européens n'ont pas obtenu jusqu'ici d'explications jugées satisfaisantes. Une délégation de 13 députés s'est rendue aux Etats-Unis et n'a été reçue ni par la CIA, ni par le Pentagone, ni par les élus républicains. Elle a juste obtenu un rendez-vous au département d'Etat où elle s'est vu contester le nombre de “1000 vols secrets” avancé par Claudio Fava, rapporteur de la commission d'enquête européenne.

 
 
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