Irak. Les dernières heures de Zarqaoui
Après plusieurs années de traque et quelques ratés spectaculaires, les Américains ont enfin réussi à éliminer celui que l'on considère comme le responsable de nombreux attentats et exécutions d'otages en Irak. Reconstitution d'une chasse à l'homme.
Bagdad, février 2005. Une voiture noire roule à tombeau ouvert sur une route qui longe l'Euphrate. Les voitures qui la poursuivent à toute allure sont celles de l'unité anti-terroriste américaine d'élite Delta Force. Quant au passager de la voiture noire, ce n'est autre qu'Abou Moussab |
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Al Zarqaoui. Après Oussama Ben Laden, ce Jordanien de 39 ans, chef du réseau Al Qaïda en Irak, est la personne la plus recherchée au monde. La voiture de Zarqaoui vient juste de forcer avec grand fracas le checkpoint où les membres du commando l'attendaient en embuscade. Maintenant, elle essaie de franchir un autre barrage où se sont positionnés les US Army Rangers, soldats d'élite qui sont là pour appuyer leurs collègues de la Delta Force. Les Rangers ont identifié le visage barbu de Zarqaoui qui, cédant à la panique, est en train d'invectiver son chauffeur de fortune. Il sait qu'il est sur le point d'être capturé. Pendant ce temps, un avion sans pilote Shadow survole la zone en rase-mottes en maintenant sa caméra braquée sur la voiture de Zarqaoui. L'étau se resserre de plus en plus sur l'homme traqué. Toute tentative de fuite semble impossible. Mais, coup de théâtre : l'un des agents secrets qui télécommande l'avion intelligent a commis une erreur. Ayant oublié que la caméra de l'avion Shadow se règle automatiquement, il déclenche le zoom au moment même où la voiture entre en ville., l'avion a fini par localiser de nouveau la voiture noire qu'il a perdue de vue pendant une seconde. Sa position est immédiatement communiquée aux membres de Delta Force. Mais il est déjà trop tard : une fois sur place, ils ne trouvent dans la voiture noire que le chauffeur et l'ordinateur portable de Zarqaoui. Le terroriste jordanien leur a échappé une fois de plus.
Les Américains ont été sur le point de capturer le chef d'Al Qaïda en Irak au moins une demi- douzaine de fois. En 2004, la police irakienne l'a arrêté près de Fallujah mais le terroriste les a persuadés qu'il était quelqu'un d'autre. Pendant plus de deux ans, il a semblé presque impossible de mettre la main sur Zarqaoui : le bluff, la ruse et la chance l'ont jusque-là sauvé des filets que lui ont tendus les meilleurs spécialistes de la chasse aux terroristes. Mais, ce 7 juin, la chance a changé de camp.
Fin de partie
18h12, heure locale. Deux chasseurs bombardiers de type F-16C volent en direction d'un corps de ferme à Hibhib, un petit hameau de la banlieue de Barquba, à 50 kilomètres environ au nord-est de Bagdad. La maison se trouve au milieu d'une palmeraie où ont pris position une demi-douzaine de soldats américains appartenant à Delta Force, ceux-là mêmes qui ont été à un cheveu de capturer Zarqaoui il y a plus d'un an. À l'intérieur, six personnes sont réunies autour d'un dîner : le Jordanien en personne, son courrier (aide qui transmet les instructions du chef à ses commandants sur le théâtre des opérations), son conseiller spirituel, cheikh Abdel Rahman, la femme de Zarqaoui qui est âgée de 16 ans et deux autres personnes non identifiées (il s'agirait probablement de ses deux autres femmes).
Les deux F-16 faisaient des rotations de routine au-dessus de cette zone aérienne lorsque les membres de Delta Force les ont appelés en renfort. Persuadés que le terroriste qu'ils ont longtemps traqué se trouve à l'intérieur de la maison, le commando a décidé de frapper vite et fort, préférant ne pas perdre de temps dans un assaut qui pourrait se solder comme les fois précédentes par la fuite de Zarqaoui. Cette fois-ci, les chasseurs n'ont pas pris de risque : l'un des avions lâche sur la maison-cible une bombe de 500 livres, guidée par laser. L'édifice est complètement détruit, mais pour ne laisser aucune chance au Jordanien, une autre bombe, cette fois-ci guidée par satellite, est larguée une minute et 38 secondes plus tard.
Lorsque le commando américain, rejoint par l'armée et la police irakiennes, a commencé l'inspection des décombres, il trouve, à son grand étonnement, le corps du terroriste grièvement blessé mais encore en vie. Le reste de la maisonnée a péri dans le raid. Zarqaoui est mis sur une civière mais, si affaibli soit-il, il rampe lentement dans une dernière tentative d'échapper à ses traqueurs. Deux soldats lui donnent les premiers soins tout en vérifiant les tatouages et les cicatrices sur son corps. Le Jordanien est identifié sans l'ombre d'un doute. Il marmonne quelques mots inintelligibles (une imprécation ? une dernière prière ?) à l'adresse des soldats qui l'ont capturé. Quelques instants plus tard, Abou Moussab Al Zarqaoui, l'un des plus redoutables terroristes du monde, pousse son dernier soupir.
Les raisons d'un succès
Pourquoi les Américains ont-ils réussi cette fois-ci ? Il semble que deux facteurs aient beaucoup contribué à leur succès. Le premier est sans doute l'implication des services secrets jordaniens. En effet, après les attentats sanglants contre les trois hôtels d'Amman en novembre 2005 (largement attribués au groupe Zarqaoui), le roi Abdallah II a lui-même donné à son armée l'ordre d'aider les Américains à trouver le plus célèbre criminel de Jordanie. Une unité spéciale les Chevaliers de Dieu a alors été mise sur pied avec pour mission d'infiltrer Al Qaïda en Irak. Les Chevaliers de Dieu ont pu mettre la main sur celui qu'ils appellent M.X qui n'est autre que le courrier de Zarqaoui. Le 7 juin, ils donnent aux Américains l'emplacement exact de M.X à Barquba.
Cette information vitale est liée à d'autres informations que les Américains ont collectées sur l'organisation de Zarqaoui en Irak. Selon elles, le cheikh Abdel Rahman était le conseiller spirituel et le confident du terroriste jordanien. Les services surveillaient les moindres mouvements du cheikh au moyen de filatures ou de mises sous observation grâce à un avion sans pilote. Lorsque la Task Force 145 - dernière appellation donnée à l'équipe ayant pour mission de trouver Zarqaoui et qui se compose du commando de Delta Force, des membres de la US Navy's Seal Team Six et des Army Rangers- apprend que M.X et cheikh Abdel-Rahman se trouvent tous deux dans la ferme de Barquba, ce soir du 7 juin, elle est sûre que Zarqaoui est bien avec eux..
Il reste à savoir comment les Américains ont pu être renseignés sur Abdel Rahman et sur ses relations avec Zarqaoui. L'argent y est sans doute pour quelque chose : une récompense de 25 millions de dollars était offerte contre la tête de Zarqaoui. Le Pentagone a même déclaré la semaine dernière que cette somme serait remise à qui l'a méritée sans donner de noms. Une autre hypothèse explique que, tout au long de l'année dernière, le terroriste jordanien a perdu beaucoup du soutien de ses chefs d'Al Qaïda car ils se sont mal accommodés de la mauvaise presse de leur organisation dans le monde musulman à cause des attaques sanglantes de Zarqaoui contre les chiites d'Irak. Ainsi, les services secrets américains ont intercepté une lettre d'Ayman Al Zawahiri, numéro deux d'Al Qaïda, où il l'exhorte de changer de tactique. Mais le Jordanien ne s'est pas exécuté, ce qui a précipité sa perte. Si tel est le cas, la victoire réalisée par les Américains en tuant Zarqaoui resterait moins significative que Washington veut le croire. Car si Al Qaïda a décidé que le temps était venu de se débarrasser d'Abou Moussab, elle a dû décider également de le faire remplacer par quelqu'un d'autre. |
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Chronologie. Les attaques revendiquées par (ou attribuées à) Zarqaoui
19 août 2003. Bombardement du Bureau des Nations unies à Bagdad, causant 23 morts. Les Nations unies ont quitté l'Irak après cette tragédie.
29 août 2004. Bombardement du sanctuaire chiite de Najaf, tuant le dignitaire chiite Mohamed Baqr Hakim et 85 autres personnes.
2 mars 2004. Attaques coordonnées de mosquées chiites en pleine célébration de l'Achoura : 181 morts.
11 mars 2004. Egorgement de Nick Berg, premier d'une liste d'au moins neuf otages étrangers tués par Zarqaoui et ses acolytes.
14 septembre 2004. Attaque à la voiture piégée de nouvelles recrues de la police irakienne
19 décembre 2004. Attentats à la voiture piégée dans les villes sacrées de Najaf et de Karbala faisant 60 morts. Les attaques sanglantes lancées par Zarqaoui contre les chiites en Iraq ont failli plonger le pays dans une guerre civile.
9 novembre 2004. Triple attentat contre des hôtels de la capitale jordanienne Amman. Bilan : 60 morts. |
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