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N° 230
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Réda Allali

Pour ZB, tout est logique, y compris notre 123ème rang en développement humain.

Nom : Boualem
Prénom : Zakaria
Né en 1976 à Guercif
Signe particulier : Marocain à tendance paranoïaque



La vie professionnelle trépidante de Zakaria Boualem vient de connaître un nouveau tournant. La direction de l’informatique a déménagé. Du coup, toute l’équipe se retrouve dans de nouveaux locaux tout neufs. Problème : Zakaria Boualem n’a pas de bureau. Il est arrivé comme d’habitude vers neuf heures moins le quart-dix heures et demie, et il a constaté que tout le monde était installé, sauf lui. Apparemment, tout le monde était au courant qu’il fallait se pointer tôt, sauf lui. Ceux qui sont près de la fenêtre sont heureux, ceux qui sont près de la fenêtre avec un siège visiteur en face du bureau jubilent. Cette nouvelle donne offre une belle occasion de jauger l’importance de chacun dans cette noble structure bancaire. L’idéologie locale, c’est une sorte de makhzen néo-libéral plutôt violent. On attribue les bureaux importants et on laisse les gueux s’entretuer pour les quelques miettes de lumière du jour qui restent. Et les gueux s’entretuent pour avoir accès à un semblant d’importance, un début de commencement de statut… Dans cette échelle hiérarchique, Zakaria Boualem se situe tout en bas. On l’a oublié. Même s’il se garde bien de placer son nefs dans de telles futilités, il doit bien avouer qu’il est vexé. Il s’est rendu chez son chef qui lui a expliqué que le bureau arrivait. C’est une autre spécificité de l’organisation locale : la livraison par paquet, obligatoire. Avec une mauvaise foi implacable, il a répondu : “mais comment je fais pour bosser, moi, hein ?” Réponse : “La salle de réunion, Monsieur, en attendant”. Se retrouver de façon miteuse
offert au regard de tous, en salle de réunion, c’est une humiliation de plus. C’est facile de faire semblant de bosser en face d’un PC, mais en salle de réunion… Il a beau étaler les papiers, prendre l’air absorbé, aller et venir, ça ne marche pas. De temps en temps, il a besoin de passer un coup de fil. Il squatte un bureau et le titulaire officiel du bureau fait la gueule, comme s’il l’avait trouvé installé dans sa chambre à coucher. Ils sont insupportables, les titulaires officiels de bureau. Ils mettent des mots de passe partout, ils rigolent très fort pour montrer qu’ils sont chez eux. Ils sont fiers d’avoir un bureau. Ils jouent le jeu du système, qui a réussi à leur faire passer un outil de travail pour un privilège sans prix. Après trois jours, il revient chez son chef, qui a la particularité d’être installé comme un super caïd sous Basri. Même réponse : il faut être patient, les bureaux arrivent, on ne l’a pas oublié. Il est intéressant de constater que chez nous, on ne réclame de la patience que pour couvrir l’incompétence. La patience, sbar en version originale, c’est un signe de noblesse. L’impatient, c’est un gamin qui ne comprend rien, il faut le rééduquer. Zakaria Boualem, évidemment, refuse ce schéma. Du coup il a choisi de ne pas se pointer ce matin au bureau – puisqu’il n’existe pas. Tout simplement. Du fond de sa bettania, il ne ronfle que d’un œil. Il attend le coup de fil du chef. Rien, oualou. Il n’existe pas lui non plus. Il ne manque à personne. C’est affreux. La première demi-journée passe puis la seconde, sans plus d’effet. Il retourne à la banque : personne n’a remarqué qu’il avait pris une journée de congé. Que faire ? Une manif, une grève de la faim ? Appeler 2m, qui ne manquera pas de consacrer une émission en direct à “la marginalisation de l’ingénieur marocain” ? Non, non, non. Il choisit de ne pas faire de bruit, de profiter de la situation en assurant un minimum d’heures de présence tout en refusant la moindre tâche professionnelle sous prétexte qu’il n’a pas de bureau. Il arrive le matin, dit bonjour à tout le monde, puis va regarder la Coupe du monde. Au café, il se rend compte qu’il n’est pas le seul à avoir choisi cette option. Seul le chef a gardé son poste : c’est normal, il regarde le Mondial depuis son bureau, grâce à une connexion ADSL…
Décidément, tout est logique, y compris notre 123ème place à l’indice de développement humain.

 
 
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