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Mémoire. Le fabuleux destin des Jajouka
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N° 231
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Ilham Mellouki

Mémoire. Le fabuleux destin des Jajouka


Dates-clés.

1964. Naissance de Bachir Attar à Jajouka.
1971. Enregistrement de l'album Brian Jones presents the pipes of Pan at Jajouka.
1980. Bachir s'installe à Paris tout en gardant un pied au Maroc.
1982. Décès de Hadj Abdessalam Attar, leader de la troupe. Son jeune fils, Bachir, prend le relais.
1988. Bachir quitte définitivement la France pour s'installer à New-York.
1989. Il rencontre les Stones à Tanger et enregistre avec l'ensemble des musiciens le morceau “Continental Drift”, qui figure sur l'album Steel wheels.
1999. Tournée des Master Musicians à travers le nord des Etats-Unis
2000. L'album The Master Musicians of Jajouka featuring Bachir Attar, produit par Talvin Singh, sort dans les bacs.
2006. Un documentaire sur la musique de Jajouka est en projet.


(DR)

À l’étranger, on les appelle “The master musicians of Jajouka”. Mais au Maroc, qui se souvient d’eux ? Gardiens d’une musique intemporelle, ils sont pourtant reconnus par les plus grandes stars mondiales du rock. Récit d'une épopée entre Paris, New York et le bled.


En ce week-end de mai, la petite ville de Ksar el Kébir, à cinquante de kilomètres de Larache, fleure bon le printemps et la nonchalance. Ici, pas ou très peu d'étrangers, c'est dire si la femme et l'homme assis à cette terrasse de café, sont remarqués. Eux ? Des journalistes
américains, habitants au Caire, qui ont récemment assisté au concert de ces zikos au festival Mawazine et sont ici sur invitation du groupe. Ce n'est pas tant pour leur musique elle-même qu'ils sont là mais plutôt pour son incroyable histoire (la Jajouka) si particulière et la destinée de ces artistes qui ont côtoyé, excusez du peu, Brian Jones, Mick Jagger, Paul Bowles, Brion Gysin, Ornette Coleman, Sonic Youth, Joe Struman des Clash, Peter Gabriel, les Sex Pistols, Aerosmith et tutti quanti. Un homme, assis non loin de là, s'approche et murmure : “Vous allez à Jajouka, n'est-ce pas ? Si vous voyez un 4x4 arriver, à n'en pas douter, c'est le patron venu vous chercher”.

Vraisemblablement, le monsieur est connu dans la région. Bingo, c'est lui, Bachir Attar, fils de Hadj Abdessalam Attar ! Après de rapides salutations, Bachir explique à ses invités qu'il leur faut prendre un grand taxi pour arriver au village, à quelques encablures de là. Aussitôt dit, aussitôt fait, le village se dresse devant leurs yeux. C'est incroyable de se dire qu'une musique aussi ancestrale et si encensée à l'étranger, est née dans ce minuscule endroit, où habitent à peine 300 âmes. Tous les musiciens de la troupe (10 au total dont certains ont plus de 70 ans) sont au rendez-vous. On peut imaginer qu'ils attendent de pied ferme les visiteurs pour une conférence de presse. Il n'en est rien, durant les moments passés là-bas, ils vaqueront à leurs occupations de l'après-midi : discuter, jouer aux cartes et boire du thé. The star, c'est Bachir Attar, à qui tous ses compagnons ont confié la diffusion de la “parole sacrée”.

Aux sources de la confrérie
Les principaux musiciens de Jajouka sont tous des descendants de la famille Attar. Ce mot d'origine soufi signifie “fabricant de parfums”. Bien avant la dynastie des Alaouites, les artistes de Jajouka étaient les musiciens officiels des sultans, voyageant avec ces derniers et annonçant leur arrivée dans une nouvelle ville. En plus de les accompagner, ils devaient jouer pour eux sans cesse, de jour comme de nuit, et même avant d'aller prier. Qu'importe l'âge de cet art, seules la spiritualité et la force de cette musique à base de ghaïta (hautbois arabe), nira (flûte de bambou), guembri et percussions, comptent. D'ailleurs, il faut de la dextérité pour maîtriser cette musique, aux accords extrêmement complexes qui ont bercé l'enfance de Bachir et des neuf autres membres de la troupe. “Jusqu'à l'âge de 7-8 ans, je n'ai entendu que du son Jajouka. Les premières musiques étrangères à mes oreilles ont été des morceaux des Stones que des Américains, venus au village, nous ont offerts”, affirme le leader du groupe. L'immuable rituel est conservé depuis des générations par la famille, où l'on se transmet le savoir de père en fils pour devenir maâlem. Là où un autre groupe marocain aurait pu continuer son bonhomme de chemin dans le simple but de perpétuer les traditions millénaires, les Jajouka, grâce à leur musique quasi mythique, sont entrés par la grande porte dans la légende. Le magicien, dans l'histoire, c'est Brian Jones, guitariste charismatique des Rolling Stones.

En route vers la gloire
Le hasard d'un concert a mis Paul Bowles, compositeur et nouvelliste, célèbre, entre autres, pour son fameux Thé au Sahara, et Brion Gysin, écrivain et peintre anglais trendy de l'époque, sur la route des Jajouka. Immédiatement, ils comprennent le petit quelque chose de cette transmusic qui la rend exceptionnelle. Gysin a parlé à Jones, son ami des « pierres qui roulent », d'une musique, née au Maroc et unique en son genre. Bachir Attar se souvient alors avec nostalgie, et avec sourire, de la venue de Jones en 1968. “J'avais quatre ans à l'époque, personne ne savait qui il était. Il s'est senti bien, c'est indiscutable. Il n'est resté qu'une seule nuit, le temps d'enregistrer et de repartir. Un an après, il était retrouvé mort dans sa piscine”. L'histoire ne s'arrête pas là, le disque a fini par sortir en 1971, sous le label des Stones, Brian Jones presents the pipes of Pan at Jajouka mais personne n'y a prêté attention.

Le destin met de nouveau le groupe marocain sur la route de Jagger et de ses complices. Cette fois-ci, Bachir, le fils, qui a repris le flambeau du père décédé en 1982, devient le héros de l'histoire. Le leader enchaîne alors avec ferveur sur les détails de cet évènement, entre une taffe de cigarette et une rasade de thé. “J'habitais à l'époque avec ma femme, Cherry Nutting (ndlr. Une photographe très intime de Paul Bowles et des stars des années 80) à New York. J'ai rêvé de Mick Jagger. J'ai dit à ma femme qu'il fallait contacter les Stones. Elle m'a répondu qu'ils n'allaient jamais répondre mais elle a tout de même rédigé une lettre. J'ai réussi à obtenir l'adresse de Keith Richards ! Au même moment, les Stones étaient en studio. Ils voulaient me rencontrer. Coup du hasard ou du destin, ils ont reçu ma lettre et m'ont contacté. Mick m'a dit qu'il voulait faire venir 60 musiciens à Jajouka. Malheureusement il a envoyé un road-manager. Ce dernier n'a pas compris la magie de notre village, c'était juste un businessman. Finalement, Mick m'a appelé et m'a annoncé que les Stones préféraient enregistrer à Tanger. J'ai dit ok. Nous avons enregistré la chanson “Continental drift” et sommes restés durant trois jours au Palais Ben Abbou, à Tanger en 1989. C'est là d'ailleurs que Mick est venu pour la première fois à Jajouka”. Il désigne l'endroit où la star s'est assise. Les deux Américains regardent la banquette avec une lueur dans le regard. Un homme, qui nous a rejoints, fait de même. Il s'appelle Tom, américain et écrivain de profession.

Souvenirs, souvenirs…
“Ici, ne sont bienvenus que les artistes. Personne d'autre n'a le droit de venir”, affirme Bachir à l'arrivée des invités. L'étranger lambda doit vite tourner les talons. Sans doute Bachir tente-t-il de recréer dans son bled paumé, l'esprit “beatnik generation” des années 70 qu'il a lui-même vécu. D'autres personnes ont rejoint le groupe, toutes attentives. Le leader aime être admiré, écouté : “Ah, Donovan (le chanteur américain), my best friend”, “Roger Vadim ? The best french director !”. Ivresse des sommets quand tu nous tiens ! Afin d'illustrer ses dires, Bachir montre avec fierté les différents clichés pris avec Bowles, Jagger, Ron Wood des Stones, Peter Gabriel, Steve Tyler d'Aerosmith. Une photo de Catherine Deneuve est posée en haut d'une armoire. Attar raconte malicieusement l'épisode : “De 1980 à 1986, j'ai habité Paris. Un ami photographe m'a dit de venir, un jour, pour la rencontrer. Nous avons un peu discuté. Il y a trois ans de cela, elle est venue à Jajouka car elle aimait notre musique. Quelle ne fût pas sa surprise de découvrir son portrait dans ma chambre. Portrait qui n'avait jamais été publié. Je lui expliqué qui j'étais et elle s'est souvenue de tout !”.

Le leader du groupe enchaîne pêle-mêle les souvenirs, passant de son séjour en France où il fréquentait le gratin de l'époque, Ravi Shankar, l'actrice française Miou-Miou, à ses années “States” (de 1988 à 2001). Il y a rencontré le jazzman Ornette Coleman (qui était déjà venu enregistrer dans le village un morceau “Midnight Sunrise” en 1973), Steve Tyler d'Aerosmith, Blondie, Peter Gabriel, les Happy Mondays, le musicien indien Talvin Singh, etc. “J'ai même eu l'occasion de passer une nuit incroyable, à jouer, rigoler, boire des bières avec Joe Strummer des Clash. Bizarrement, sa veuve m'a appelé récemment et m'a demandé l'autorisation de venir à Jajouka car Julian Temple (ndlr réalisateur de clips vidéos pour David Bowie et réalisateur du film sur les Sex Pistols, La grande escroquerie du rock'n roll en 1981) a idée de réaliser un documentaire sur Joe Strummer”, ajoute-t-il. Ultime souvenir auquel le musicien est particulièrement attaché : la venue de John Lennon et de sa femme, Yoko Ono, dans le village, à l'époque de son père. “Bryon Gysin m'a raconté que Lennon qui était à Gilbraltar avec sa femme, a fait un saut au Maroc pour rencontrer les musiciens. Evidemment, ces derniers ne savaient pas qui était John Lennon. Ce dernier est reparti illico”, conclut Bachir.

Relève, où es-tu ?
Une question reste néanmoins en suspens. Qui prendra la suite de Bachir Attar ? “J'arrêterai à l'âge de soixante ans. C'est la dernière génération des Master Musicians of Jajouka”, commente tristement le leader. De surcroît, aucun jeune à l'heure actuelle n'essaie de reprendre le flambeau. Néanmoins Bachir et ses musiciens gardent espoir “Nous souhaiterions construire ici une école de musique pour enseigner cet art aux Américains et aux Européens”. Pas de discussion, le chef a parlé. Vraiment dommage. Il aurait fallu transmettre ce patrimoine inestimable de notre culture, pas seulement aux étrangers mais aussi aux Marocains, afin qu'il ait une chance de subsister. En voulant trop exporter un art, il perd ses racines et se dessèche. Comme l'a dit William S. Burroughs, l'écrivain américain ami de Bowles : “Ecoutez la musique, les bruits primordiaux. Écoutez avec votre corps entier, laissez la musique vous pénétrer et vous déplacer, et vous vous relierez à la musique la plus ancienne sur terre”. À méditer longuement.

 
 
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