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Propos recueillis par Driss Ksikes
Interview.
Rita El Khayat. "La pudeur tue lécrivain"
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Rita El Khayat, médecin
psychanaliste et écrivain.
(AIC PRESS)
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Vingt ans après avoir écrit La liaison, dix ans après l'avoir publié sous pseudonyme en France, Rita El Khayat revendique, enfin, son roman érotique (le premier d'une femme arabe) et le sort au Maroc sous son vrai nom. Retour sur un destin sinueux.
Votre livre a un rythme intérieur. On le dirait écrit dans l'urgence. Pouvez-vous nous raconter sa genèse ?
J'ai écrit La liaison d'un seul trait, en Espagne, l'été 1985. J'étais sur la Costa Del Sol et je ressentais un immense vide à voir les gens essayant de vivre au soleil. La chaleur était étouffante. Et le milieu |
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était aussi étouffant. C'étaient les années de la grande répression. Donc, j'ai eu un besoin irrépressible d'écrire quelque chose et La Liaison est sorti. Je me cachais pour l'écrire à la main. Et je cachais les feuillets sous mon matelas. Je n'avais encore publié aucun livre, puisque c'est en novembre 1985 que devait paraître un essai d'un tout autre genre, Le monde arabe au féminin. Je n'avais jamais écrit de fiction. Mais en 1984, j'étais abasourdie par L'Amant de Marguerite Duras (au Maroc, on l'a lu à l'époque comme un livre porno). Et on peut dire que La liaison est un pastiche de ce roman, dans la sphère consciente de sa conception.
Mais d'où vous est venu ce besoin irrépressible d'écrire sur une relation amoureuse impossible ?
C'est sorti de cette atmosphère étouffante dans laquelle je vivais. J'étais en psychanalyse à Paris et la libération par la parole a entraîné la libération à l'écrit. C'est au divan à Paris que j'ai retrouvé ma darija, que j'appelle la langue du lait. Elle était enfouie en moi, verrouillée. L'autre verrouillage concernait ma capacité à concevoir l'amour. Si je n'avais pas été en analyse, je n'aurais jamais été écrivain. C'est devenu pour moi une libération de la langue et des langues et une libération de l'écrit par voie de conséquence. Je m'étonne que La liaison soit mon premier travail de fiction. Jusque-là, je ne m'étais autorisé que des articles de type universitaire. Or cette écriture est toujours vide et dévitalisée.
De 1985 à 1994, vous avez attendu trop longtemps pour le publier. Etait-ce de la pudeur ?
C'était un problème d'éditeur. Je suis rétive à ce que me dicte l'éditeur. Je le refuse intégralement depuis le départ. Je ne crois pas au travail qu'il peut faire sur le texte. Pour moi, un écrivain a une langue, une plume ou il n'est pas écrivain.
Chez L'Harmattan, votre roman était signé Tywa Lyne. Pourquoi avoir choisi l'anonymat ? Un manque de courage ?
Je ne voulais pas être identifiée comme l'ayant écrit. Parce que je n'étais pas et ne me sentais pas libre. Parce que mon éducation a été férocement rigide, ce qui explique la violence du livre. Je peux dire que j'ai vécu une mutilation de ma sphère instinctivo-affective par mon éducation.
Dans un des textes que vous avez écrits en marge de La Liaison, vous confessez : Mes premiers viols datent du hammam. Est-ce la violence des femmes qui vous a inhibée ?
Cela me marque jusqu'à aujourd'hui. La violence des femmes, lorsque j'étais enfant, était telle que j'en porte des blessures définitives. Les hommes étaient pudiques dans leur répression. Les femmes étaient virulentes. J'en porte le fardeau jusqu'à maintenant. On ne se dégage jamais de son enfance. Et comme psychanalyste, j'en sais quelque chose en écoutant les autres.
Est-ce ce déficit de tendresse qui explique la violence des rapports sexuels dans La liaison ?
Oui, en partie. Par ailleurs, le partenaire dans l'histoire n'est qu'une brute, un voyou et un con. Sous des dehors de seigneur aristocrate, il n'a aucune sensibilité. Et c'est ça qui a abusé Tywa Lyne (NDLR : également le nom de la narratrice de La liaison).
N'aurait-ce pas été gratifiant de clamer, dès le départ, haut et fort, que c'était vous l'auteure ?
En cachant mon identité, j'ai jubilé. Sous pseudonyme, c'est le seul moyen de savoir ce qu'on vaut comme écrivain. Romain Gary avait écrit sous le nom d'Emile Ajar et a reçu un deuxième Goncourt. Il était définitivement rassuré sur son talent. Un spécialiste de la littérature maghrébine d'expression française, Najib Redouane, a appelé L'Harmattan demandant l'identité de l'auteur mais la maison d'édition a refusé de lui donner mon nom. Par ailleurs, j'étais amusée de voir que les Français avaient rebaptisé l'auteur virtuel, Lyne Tiwa. Il est vrai que le livre, entré tardivement au Maroc, n'a pas eu beaucoup d'audience. Les gens ne sachant pas qui était derrière n'ont pas accouru pour l'acheter. Mais en France, il a été épuisé.
Même si vous avez souvent écrit sur la femme, en tant qu'universitaire, vous n'êtes jamais revenue avec autant de force au thème du couple impossible
Il y a tout de même un couple qui se déchire à mort dans Les riches de Marbella. Pour moi, le couple n'existe pas. Je crois à la construction du couple par des gens de bonne volonté. En fait, ma mythologie du couple est tellement parfaite que je ne peux pas l'incarner dans la réalité. J'ai surtout vu des échecs ou des couples standard autour de moi.
Dans la description des ébats, vous ne vous imposez aucune limite. D'où vous vient ce rapport libre au corps dans l'écriture ?
Mon rapport au corps est spécifique. Je suis médecin. J'ai à ce titre palpé, ausculté, disséqué. Le corps pour moi n'a pas de secret. Donc, physiquement, je sais tout du corps. Et puis, la psychologie m'a expliqué le psyché qui porte ce corps. Elle m'a surtout permis de comprendre une évidence : chez un être normal, on mange, on dort et on fait l'amour. Si l'une de ces fonctions végétatives ne fonctionne pas, on est névrosé. Au fond, la sexualité n'est qu'une fonction végétative sur laquelle se sont greffées plus tard la société et la religion.
Vous êtes un être double. Libre dans le propos, mais suffisamment pudique pour cacher votre identité
Quand je suis marocaine, je ne suis que stigmates et morale. Et quand je fais mon métier, j'applique la rigueur scientifique. Ecrivain, je revendique la plus extrême liberté, même si je sais qu'elle n'existe pas. J'ai tout le temps été réprimée et me suis réprimée pour ne pas affronter les instances répressives masculines. Je suis donc maladivement pudique et pudiquement maladive. J'aime la pudeur. Mais je n'aime pas qu'elle tue l'auteur, l'homme ou la rencontre.
En effaçant votre nom il y a dix ans, n'avez-vous pas tué l'auteur ?
L'exhibitionnisme, on n'en a pas besoin pour exister. Si j'avais assumé la paternité du livre, il y a dix ans, j'aurais été une célébrité. Mais ceci n'est pas l'essentiel. Seul compte le livre lui-même et ce qu'on pense au fond de soi.
En intentant un procès à L'Harmattan, n'avez-vous pas cherché à réhabiliter l'auteur ?
Il est exact que l'éditeur avec lequel j'ai eu un procès écrase l'auteur. Ce n'est donc pas le fait que ce livre soit sous pseudo qui l'a empêché d'exister. C'est la politique de L'Harmattan comme maison d'édition qui se met plus en avant que ses auteurs, quels qu'ils soient, qui les met à l'ombre.
Et qu'est-ce qui vous a décidée à mener ce procès, puisque vous vous accommodiez de l'anonymat ?
Quand un sociologue marocain, Ali Benhaddou, a intenté, au côté de 40 auteurs, un procès au même éditeur, cela m'a encouragée. Il m'a poussée à le faire. Que mes livres ne me donnent pas de droits d'auteur, je veux bien. Mais le fait de ne pas pouvoir en disposer librement m'indispose parce qu'au fond, je ne suis ni l'arabe de service ni la beurette du coin. Je n'avais donc rien à perdre.
Récupérer le livre est une chose mais décider de le republier à visage découvert en est une autre. D'où vous est venu le courage subit
d'assumer ce roman érotique ?
2005 a été une année où j'ai décidé de faire quelque chose d'inouï pour la personne réservée et timide que je suis. J'ai tourné dans un film sur le viol. J'étais dans une sorte d'escalade dans la désinhibition. Donc, en revoyant le texte, je me suis dit que ce serait dommage de continuer à se dissimuler derrière. D'autant qu'il y a une liberté nouvelle de presse et d'expression. Ma décision de sortir de l'anonymat découle de la même logique.
En franchissant ce pas, vous êtes-vous sentie plus libre ?
Je ne me sens toujours pas libre. Parce que la liberté dans mon pays est en train de basculer devant d'autres types d'impossibilités.
Impossibilité d'écrire librement sur le sexe ? Mais vous venez de prouver le contraire
Plus on réprime une instance, plus elle s'exprime violemment. Mon roman ne change pas complètement la donne. Le premier problème des sociétés maghrébines demeure le sexe. Je vois ça tout le temps dans mon cabinet. Je l'observe dans le monde arabe, l'interdit implicite sur la création touchant à la politique, à la religion et au sexe n'est absolument pas levé. Aujourd'hui, si quelque apparence de liberté politique commence à apparaître, le tabou religioso-sexuel est implacable.
En tant qu'éditrice, publieriez-vous un texte érotique d'autrui ?
Une journaliste m'avait apporté L'Amande. J'ai lu deux pages et j'ai trouvé ça nul. Je publierais un texte érotique si c'est un bon texte ou un grand texte. Mais je ne publierais pas de l'érotisme pour l'érotisme. Ça ne m'intéresse pas.
Quel effet la pratique de la psychanalyse a-t-elle sur votre propension à écrire sur le sexe ?
Mes amies femmes médecins me demandent d'écrire sur le sexe. Parce qu'elles sont incapables de verbaliser elles-mêmes leurs frustrations. Et par une espèce de triangulation, je prescris tellement de viagra que le mythe de l'homme viril s'effondre à mes yeux. Professionnellement, j'ai essayé avec un confrère obstétricien d'établir un rapport Masters & Johnson et Kinsey sur l'état sexuel des Marocains. On a envoyé 150 questionnaires, on n'a reçu que 10 réponses.
Sortir de l'anonymat pour assumer La liaison est aussi un acte optimiste. Qu'est-ce qui vous permet d'avoir de l'espoir ?
Je crois que le Maroc est le phare intellectuel et artistique des pays arabes, qu'il est en train de se tailler une place à part dans le concert des peuples arabo-islamiques par sa plus grande réalisation sociale (le changement de la Moudawana), par la volonté farouche de quelques hommes et femmes de la presse, de l'édition, du cinéma, des arts en général, de modifier la teneur de leur milieu social à n'importe quel prix. À condition qu'on les laisse
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Le roman. Le plaisir d'être enlacés
Lamour est-il impossible ? L'étreinte est-elle une fausse promesse de bonheur infini ? La liaison est-elle tout juste une ébauche imparfaite d'une union en suspens ? C'est avec des questions aussi essentielles qu'on sort du roman, si libre et si pudique à la fois, de Rita El Khayat. Elle y (d)écrit l'attachement obsessionnel de la narratrice au corps de son amant, qu'elle découvre, dont elle se lasse, qu'elle retrouve, et auquel elle s'agrippe plus par dépit que par passion. Elle insinue, à coups de coïts ininterrompus suivis de distance mal explicitée, le sadisme de cet amant, à la limite de l'homosexualité. Dans l'intervalle, le récit suit le chemin sinueux de la liaison, parfois d'une intensité divine, et d'autres fois, dans l'indifférence, sans romantisme, sans fièvre. En signant son roman Tywa Lyne (petits yeux en berbère), écrit François Zabbal dans la revue Qantara, en 1994, l'auteur s'est condamnée à affaiblir l'impact de sa parole. Mais cela n'a pas empêché des férus de littérature, comme Abba Rihab, d'y déceler les signes d'un roman universaliste. |
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