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N° 231
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Nadia Hachimi Alaoui

Election patronale. Carnets d’une campagne solitaire

Moulay Hafid Elalamy (DR)
Moulay Hafid Elalamy, candidat unique et futur président de la CGEM “les doigts dans le nez” ? Voire… TelQuel l'a suivi depuis le début de sa campagne. Coulisses et enjeux, sous l'ombre (omniprésente dans les esprits) du Palais royal…


Nous sommes le 8 mai, à quelques jours du dépôt des candidatures pour la présidence de la CGEM. Dans les colonnes des journaux bruissent encore les noms des candidats potentiels au poste de patron des patrons. Mais au premier étage de la CNIA, dans le bureau du président de la compagnie d'assurances, le seul candidat à s'être
ouvertement déclaré, on semble déjà savoir qu'il n'y aura pas de bataille. “Vous risquez d'être déçu, la campagne devrait être moins palpitante qu'il y a trois ans”, glisse insidieusement Moulay Hafid Elalamy. Adversaires ou pas, quelle différence ? L'homme d'affaires affiche l'assurance de ceux qui n'ont pas pour habitude de perdre leurs combats. A moins que celui devant le conduire à la tête du patronat marocain n'ait été truqué : le Pouvoir n'aurait-il pas fait le choix, depuis des mois déjà, d'adouber ce quadra en patron des patrons ? Mi-agacé mi-amusé, l'homme esquive et renvoie la balle : “cela vous plaît-il de le croire ?”.

Vendredi 12 mai, les candidatures pour le remplacement de Hassan Chami sont closes, aucun candidat n'a relevé le défi. Moulay Hafid Elalamy est officiellement seul en course. Dans les rangs du patronat règne un goût d'amertume. “Tout le monde aurait bien aimé qu'il y ait une compétition”, explique un membre de la CGEM, “cela aurait donné une tournure plus démocratique à l'élection”. Personne, pourtant, n'a eu le cran d'aller au front. Partout, on affirme que le désaveu de Hassan Chami après sa virulente critique de la gouvernance sous l'ère Mohammed VI a refroidi les ardeurs, et fait du fauteuil cosy de patron des patrons un siège à risque. Le capital est lâche, enseigne-t-on dans les universités de sciences économiques. L'expérience marocaine montrerait-elle que les capitalistes le sont aussi ? “Non, mais nous nous sommes retrouvés dans un combat qui n'était pas le nôtre”, explique un habitué des arcanes du patronat. “Il faut savoir qu'aucun des ténors de la CGEM n'a désavoué Chami après son interview, tout le bureau est resté solidaire du président et donc de ses propos. Et ce, malgré le fait que des grands de la CGEM aient reçu des coups de fil de Rabat pour désavouer publiquement le président. Parce qu'à Rabat, malheureusement, on a pris cela pour une attaque frontale. Donc avec un candidat de la maison, l'élection aurait risqué de prendre la tournure d'un champ de bataille entre la CGEM et le Makhzen. Et ça, absolument personne au patronat ne l'aurait souhaité, encore moins les candidats potentiels”.

Mardi 16 mai, comme preuve de bonne foi, le bureau décide même d'apporter un petit coup de pouce au candidat unique : le délai pour le paiement des cotisations, condition exigée lors du vote, est reporté de deux semaines. Manière de donner du temps à Moulay Hafid pour séduire ses troupes et éviter ainsi l'affront d'une victoire sans électeurs. Car l'enjeu d'une élection pour un candidat unique n'est pas la victoire, mais le plébiscite. L'acte des 29 membres du bureau est symbolique et n'échappe pas au futur président : la CGEM ne lui mettra pas de bâtons dans les roues. Du moins pendant la campagne.

Lundi 22 mai. Plus pour la forme que pour le fond, Moulay Hafid Elalamy entre en campagne. L'homme a le sens des convenances, et une élection sans meeting électoral ressemblerait trop à un “putsch”. Premières étapes du road-show qui le conduira aux quatre coins du royaume : Tanger, puis Marrakech, ville dont il est originaire. Le détail a son importance : pour la première fois depuis plus de 20 ans, la tête de file du patronat marocain ne sera pas fassie. Hasard ou signe des temps ? Probablement un peu des deux, car dans le processus de renouvellement de ses élites, le royaume de Mohammed VI prend une distance de plus en plus affichée avec les symboles du règne précédent.

Dans les salons lambrissés de l'hôtel Sémiramis à Marrakech, quatre-vingts hommes d'affaires ont fait le déplacement pour écouter leur nouveau leader, ainsi que son alter ego Mohammed Chaïbi, DG des Ciments du Maroc et futur vice- président de la CGEM. Fiscalité, droit du travail... les grandes lignes d'un programme encore en gestation sont lancées. “Il est normal qu'à ce stade, un futur président n'arrive pas avec un programme totalement ficelé. Mais quand même, on aurait bien aimé qu'il nous propose plus de pistes de travail”, grommelle un entrepreneur marrakchi. “Nous parler de réforme fiscale, c'est quand même vague !”. Mais Elalamy n'est pas un homme de discours. Sa campagne, il l'organise à la manière d'un président de groupe fraîchement intronisé faisant le tour de ses filiales, et dont l'objectif est d'écouter les attentes de la base, diagnostiquer les forces et faiblesses du groupe, avant d'établir le business plan pour les trois années à venir. Qu'on se le dise : le futur président du patronat marocain sera d'abord et surtout un manager. Alors que quelques-uns en sont encore à s'éterniser dans les couloirs du 5 étoiles, Moulay Hafid est parti pour une autre rencontre. Mais cette fois, les patrons marrakchis ne seront plus qu'une poignée à être de la partie ; un dîner privé est organisé avec les autorités de la ville ocre. Là, Elalamy n'est plus un candidat en campagne mais… le président de la CGEM avant l'heure !

Jeudi 1er juin, retour à Casablanca. Déjà chargé, l'agenda du président du groupe Saham et de ses 25 filiales prend des allures ministérielles : parapheur qui déborde, rendez-vous minutés, invitations à dîner pour chaque soir de la semaine… Décrié par beaucoup il n'y a encore pas si longtemps, Moulay Hafid Elalamy est la nouvelle coqueluche des salons r'batis et casablancais. Recevoir le futur président de la CGEM (et qui passe, qui plus est, pour un homme du makhzen), ça fait chic ! Lui n'est pas dupe, mais semble s'en amuser. Non pas que la volonté de “paraître” en société l'anime particulièrement… Mais il reste difficile de percer ses motivations réelles, derrière la façade du brillant homme d'affaires. Les mauvaises langues lui prêtent une volonté acharnée de “revenir en cour”. Une explication sans doute un peu courte, pour un homme beaucoup moins lisse qu'il n'en donne l'impression... Mais pour l'heure, ses préoccupations portent sur la stratégie à mettre en place une fois assis dans le fauteuil de Hassan Chami. Plus un sprinter qu'un coureur de fond, Moulay Hafid compte bien imposer sa marque dès son intronisation.

Lundi 12 juin. Après les unions régionales de la CGEM, les deux dernières semaines de campagne seront consacrées aux présidents des fédérations. Et c'est tant mieux. Depuis un mois, tout le bureau, regroupant, entre autres, les 29 chefs de file des fédérations patronales, s'est donné le mot pour ne pas interférer dans la campagne du candidat unique. Réduits au mutisme par convenance, beaucoup rongent leur frein. Non pas que le candidat leur déplaise - tous saluent ses qualités managériales et son sens de l'écoute - mais beaucoup enragent de voir le travail fait par la CGEM (“leur” institution), ces dernières années, passer si vite aux oubliettes - le nouveau président faisant office, de surcroît, de “grand sauveur” d'un patronat ramolli. Alors, en off, on aime rappeler quelques “vérités”. Premièrement, la “maison” ne se réduit pas à son président. Deuxièmement, les statuts adoptés grâce à Hassan Chami ont fait de la CGEM l'institution la plus démocratique du Maroc. Troisièmement, aucune décision ne saurait être prise sans l'aval du bureau, dont 75% des membres sont issus des fédérations sur lesquelles le président n'a aucun pouvoir. Quatrièmement, les membres cooptés (les 25% restants) ne peuvent être imposés par le président sans l'aval des membres du bureau. Et cinquièmement, s'il s'agit, avec Moulay Hafid Elalamy, de ramener les grands groupes à la “maison”, c'est déjà fait depuis 2003 quand, au lendemain de l'élection de Hassan Chami après le putsch raté des “champions nationaux” sur la CGEM, le président réélu avait, pour calmer le jeu, coopté les “grands” capitaines d'industrie - sans, pour autant, que ces gens- là daignent assister aux réunions mensuelles du bureau…

Cela fait beaucoup de “vérités”, mais elles ont le mérite d'éclaircir le jeu : de par ses règles internes, l'institution CGEM a les moyens de rester indépendante, quel que soit son président. Le vrai danger pour l'indépendance du patronat n'est donc pas tant qu'un homme du Makhzen y prenne le pouvoir mais plutôt que les hommes qui portent l'institution n'aient pas l'audace d'actionner les mécanismes institutionnels pour le contrer, le jour opportun.

Le 30 juin prochain, Moulay Hafid Elalamy s'installera dans le fauteuil de Hassan Chami. A quelques jours du scrutin, l'homme a les traits tirés, physiquement fatigué par une campagne pas tout à fait comme les autres. Une sorte de “campagne à l'envers”, où c'est finalement le candidat qui a fini par être séduit par ses électeurs…

 
 
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