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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Driss Bennani

Religion. Téléprédication

Le jour où Saâd El Alami est sorti
de ses gonds. Mohammed VI
donnant le coup d’envoi du
programme, à la mosquée
Ahl Fès de Rabat, le 19 juin. (DR)

2000 postes de télé dans les mosquées, des imams producteurs-animateurs, une grille de programmes religieux politiquement corrects… La télévision devient décidément une religion d'Etat. Avec toutes les dérives qui vont avec.


La fièvre de l'audiovisuel a fini par rattraper tout le monde. Après les premiers porteurs de projets de radio et de télé, Maroc Telecom et sa télévision par ADSL, c'est au tour du ministère des Habous et des Affaires islamiques de faire son show. En grande pompe et en présence du roi en personne, le ministre de tutelle, Ahmed Toufiq, a enfin lancé
le programme de “prédication télévisée” qu'il peaufinait discrètement depuis plusieurs mois. Le principe est simple : équiper à terme 2000 mosquées de téléviseurs qui serviront à la diffusion de programmes quotidiens d'éducation religieuse et de prêches… politiquement corrects. Objectif avoué du ministère : “rendre accessible aux citoyens la parole des oulémas éminents et intègres, au sein des mosquées, seul lieu légal pour la prédication et l'orientation”. En d'autres termes, couper court aux réunions de prédication informelle dans les caves, les garages ou sur Internet (les séances du dimanche d'Al Adl Wal Ihsane, par exemple). Le programme vise trois catégories de téléspectateurs. Le grand public, les femmes et les imams pour qui le département des Affaires islamiques a concocté des programmes de formation continue “on air”.

Imams en studio
En tout, le projet coûtera aux caisses des Habous l'équivalent de 11 millions de dirhams qui serviront à l'achat de téléviseurs, de paraboles et à la production de programmes télévisés. Original ? Pas si sûr. Ahmed Toufiq n'a en fait rien inventé. Il a tout juste eu cette idée (discutable, de l'avis de plusieurs observateurs) de faire entrer Assadissa (la chaîne religieuse) dans les mosquées. “Désormais, la chaîne diffusera des programmes plus ciblés, plus riches, et conformes aux orientations du programme de prédication télévisée lors des horaires de diffusion dans les mosquées”, affirme un cadre de la SNRT. D'ailleurs, les imams ont déjà commencé à se relayer pour enregistrer les premières émissions dans un “studio sophistiqué”, installé dans un bâtiment du ministère des Habous.

Des imams producteurs ? C'est l'autre trouvaille du programme. En tout, 2000 imams et muezzins (selon le communiqué officiel) devraient produire les émissions diffusées par Assadissa dans différentes mosquées du royaume. Sauront-ils faire de la télévision ? Sauront-ils “accrocher” le téléspectateur ? Pourront-ils concurrencer des télévangélistes prisés comme Amrou Khalid, Sheikh Hidaya et Youssouf Qaradaoui ? La réponse, même poétique, du ministre des Habous laisse perplexe. “Au Maroc, la chose religieuse est prise très au sérieux, ce qui amène à éviter l'excitation et à préférer le soleil du grand jour aux stars luisantes de minuit”. Goupillé dans l'urgence, de l'aveu même de certains cadres au ministère des Habous, le programme n'a donc logiquement eu le temps de dispenser qu'une formation de base à nos futures stars du petit écran. Les 2000 imams producteurs pourront tout juste s'inspirer de deux manuels édités par leur département de tutelle : L'amour de la patrie fait partie de la foi , et Le guide de l'imam, du prêcheur et du prédicateur .

Prédicateurs et mécontents
Avant même son inauguration par le roi, le programme de prédication télévisée a déjà fait des mécontents. En quelques semaines, trois incidents ont fait les choux gras de la presse quotidienne. Cela a commencé par le vol d'un téléviseur dans la région de Casablanca, la chute d'un autre à Salé, provoquant des blessures à nombre de fidèles et enfin, la destruction d'un troisième par un salafiste, refusant jusqu'à la présence de porteurs de voix dans la maison d'Allah. Des incidents isolés qui ne doivent pas entamer la détermination des responsables du programme ? Soit, mais le mécontentement gagne aussi certains responsables religieux. Pour cet imam r'bati par exemple, “l'idée en soi n'est pas mauvaise mais tout cet argent aurait pu servir à réhabiliter des centaines de mosquées qui tombent en ruine, à améliorer la situation misérable des auxiliaires religieux. A titre d'exemple, un écran Plasma équivaut au moins à six mois de salaire d'un auxiliaire des Habous”. Ahmed Toufiq affirme que l'augmentation des salaires des imams n'est pas à l'ordre du jour et que le ministère cherche plutôt à améliorer “les performances des prédicateurs en les amenant à s'aligner sur le discours offert par une élite d'oulémas”. Encore faut-il trouver un moyen (autre que matériel) pour les motiver …

Cet autre observateur, spécialiste des médias, va encore plus loin. “On ne peut malheureusement pas parler d'industrie télévisuelle qui réponde à un réel et légitime besoin en spiritualité. Ce programme équivaut à équiper des mosquées en téléviseurs plutôt qu'en mégaphones. De plus, comme pour toutes les nouvelles chaînes du PAM, la finalité reste le nombre de chaînes plutôt que la production de sens. J'ai peur que ces programmes n'intéressent pas leur cœur de cible, à savoir les jeunes (puisque l'endoctrinement des vieux croyants ne prête pas à conséquence), habitués aujourd'hui à des standards télévisuels plutôt élevés”.

Un marché négocié dans l'urgence
Dans les couloirs du siège du ministère des Habous, certains cadres affirment que ce projet est simplement venu remplacer (en urgence encore une fois) celui du raccordement des mosquées au réseau Internet, d'un budget équivalent (11 millions de dirhams), aujourd'hui définitivement abandonné. Selon le ministre, “il a directement été négocié sur le budget des Habous, pour cause d'urgence”. Jusqu'à preuve du contraire, ce programme ne relève pas de la sécurité de l'Etat ou de la défense pour être budgétisé, préparé et financé dans l'urgence. Y a-t-il eu appel d'offres pour l'achat de 2000 téléviseurs et paraboles ? Où et quand a-t-il été publié ? Mystère. Un haut cadre du ministère des Habous se contentera d'expliquer que la société qui a fourni les équipements a été choisie sur la base de trois critères : “une large présence sur le territoire, la livraison en masse dans de brefs délais et les prix comparés sur la base de quelques consultations”. Une procédure qui scandalise déjà plusieurs militants associatifs et spécialistes des marchés publics pour qui, “il n'y a pas lieu de parler d'urgence puisque même les marchés publics pour la fourniture de médicaments par exemple, passent par des appels d'offres”. Quelques organisations non gouvernementales se sont déjà saisies de l'affaire et devraient prendre position dans les jours à venir. À suivre.

 
 
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