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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Nadia Lamlili

Scandale. Le bac à tout prix

(AIC PRESS)

Après “l'affaire du foot”, voici “l'affaire du bac”. Les Marocains vivent décidément un été riche en émotions. Des fuites localisées pour quelques épreuves ont ébranlé tout le système de l'Education nationale et nourri une compétition politique. Qui se bat contre qui ?


Tel un incendie de forêt mal maîtrisé, l'histoire des fuites lors certaines épreuves du bac continue à secouer l'opinion publique. Le feu a pris à Meknès et s'est étendu à d'autres villes du Maroc. Elèves, ONG et enseignants ont demandé la reprise des examens au niveau national et
“l'ouverture d'une enquête sérieuse sur les véritables responsables de ce scandale”. Face à cela, le Ministère de l'Education nationale a opté pour la thèse du moindre mal. Sur les 750 centres d'examen que compte le pays, il n'a autorisé la reprise des examens que pour deux lycées où les fuites ont été “prouvées”.

Le feu n'a pas été maîtrisé pour autant. Les partis politiques ont fait de ce scandale un terrain de compétition. Sept questions orales ont été programmées lors de la séance de mercredi 21 juin, émanant même de la majorité (RNI, USFP, Istiqlal, MP). Face à un tel scandale, impossible de ne pas prendre position. Et les partis ont vite choisi leur camp. Au nom de leurs électeurs, ils ont passé Habib El Malki à l'interrogatoire. Le PJD a carrément demandé la tête du ministre. “Dans les pays démocratiques, face à un scandale pareil, la moindre des choses est que les responsables déposent leur démission”, affirme sur un ton sec Abdellah Bouanou, député PJD de Meknès. Tolérance zéro. Le ministre socialiste devrait payer le prix de “l'honneur bafoué” de cette chère Meknès, unique ville dirigée par le PJD et laboratoire de la gouvernance islamiste new look.

L'USFP est intervenue. Et encore une fois, socialistes et islamistes ont fait leur show par presse interposée. Les premiers ne comprennent pas pourquoi “on cherche sciemment à impliquer leur ministre dans cette affaire purement régionale”. Les seconds dénoncent la dégradation des valeurs de l'éducation sous les socialistes et en profitent pour régler leurs comptes à “tous les hommes de gauche”. L'affaire a pris un tournant vraiment pathétique. Elle a par ailleurs posé des questions de fond. Comment un petit réseau de complicités au niveau de l'académie Meknès-Tafilalet a-t-il pu ébranler un système institué il y a à peine trois ans ? Plus critique, dans une organisation nationale où tous les élèves passent les mêmes épreuves et en même temps, une fuite peut-elle être limitée géographiquement ?

Tricher “branché”
Les témoignages des enseignants et des parents d'élèves montrent que le scandale est d'envergure nationale. Dans certaines villes comme Khénifra, on continue à soutenir que les fuites se sont propagées à El Hajeb, Errachidia et seraient même arrivées jusqu'à d'autres régions comme Laâyoune et Tanger. Bref, une bonne partie du Maroc aurait été servie grâce aux nouvelles technologies. “A Khénifra, les élèves ont reçu les copies la veille de l'examen par fax ou e-mail”, témoigne Aziz Akkaoui, enseignant et responsable de la section AMDH de la ville. A titre de preuve, il brandit une copie de l'examen de sciences naturelles qui lui est parvenue le vendredi 9 juin à 21h31 alors que l'épreuve était programmée pour le jour d'après, c'est-à-dire le samedi 10. Remarquez la précision de l'heure. La fuite qui a concerné trois matières (philo, sciences naturelles et anglais) s'est propagée comme un feu de broussailles. A Meknès, les copies détournées ont commencé à circuler deux jours seulement avant la date de l'examen. A Khénifra, un jour a suffi pour que la ville soit mise sens dessus dessous. Des protestations ont eu lieu devant le siège de la délégation de l'Education nationale.

Pourtant, le ministère de l'Education nationale est resté ferme. Pour Mohamed Sassi, directeur du Centre national des examens, les fuites ont été “prouvées” dans deux centres uniquement : le lycée Lalla Amina à Meknès et le lycée Al Khawarizmi à Moulay Driss Zerhoun. La version du ministère, “basée sur une enquête”, est la suivante : au lycée Lalla Amina, c'est un candidat qui a dénoncé le scandale, provoquant l'arrêt de tout l'examen et l'éclatement d'un mouvement de protestation spontané des élèves. La nouvelle aurait par la suite été rapportée au lycée Al Khawarizmi par “un ambassadeur des bonnes volontés”, ricane le responsable ministériel sans dévoiler l'identité de cette personne. Cet établissement a lui aussi été paralysé. “Tout ce qui a été dit à propos de fuites dans d'autres institutions n'est pas vrai. Le climat des examens est propice aux rumeurs les plus folles”, lâche Mohamed Sassi. Déclaration évidente. Comment le ministère peut-il accréditer la thèse de la fuite généralisée ? S'il le fait, cela revient à décrédibiliser tout le système national. Pire, le ministère se trouverait dans l'obligation de faire repasser les examens à tout le monde et de mettre sur le gril ses propres responsables. Ce serait de l'auto-flagellation. Impossible d'imaginer les dégâts d'une telle décision surtout face aux organismes internationaux qui accréditent les diplômes marocains.

Comme une gangrène
Politiquement, c'est très dangereux et très coûteux en terme d'image. Mais cela n'élude pas le fait que la fuite ne peut être limitée à une seule zone. Elle est insaisissable. A l'origine, ce sont deux fonctionnaires de l'Académie Meknès-Tafilalet qui en sont responsables. Profitant du moment où les épreuves étaient à la photocopie, ces personnes les ont fait sortir contre de l'argent. Combien ? 5000 DH ? 1000 ? 750 ? Les montants varient selon les témoignages. De toute façon, les prix ont été bradés au fur et à mesure que les copies changeaient de main. “A la fin, c'était ridicule. Les épreuves étaient carrément par terre”, témoigne une enseignante “écoeurée” de Lalla Amina. Tout de suite, la dénonciation s'est transformée en manifestation. Les candidats ont refusé de poursuivre les examens et ont observé un sit-in malgré les appels au calme de la délégation régionale de l'Education Nationale. En fait, ce qui différencie Meknès des autres villes, où il y aurait eu fuite, c'est que les examens ont été arrêtés par les élèves, ce qui a nécessité une intervention du ministère pour autoriser la reprise. Dans les autres villes, les examens ont continué, certes dans l'agitation, mais ont été menés jusqu'au bout quand même. Pourquoi le ministère s'inquiéterait-il alors ?

Les professeurs de Lalla Amina ont été solidaires de leurs élèves et ont refusé à leur tour de corriger les copies. Une pétition demandant que le directeur de l'académie soit limogé et que de nouvelles épreuves soient programmées pour tout le territoire national, a circulé. “Mais tout le monde a repris le travail après l'annonce de la reprise des examens pour éviter que les élèves ne soient privés d'une année scolaire. Nous ne pouvons rien faire de plus et nous ne voulons pas être embarqués dans des histoires partisanes. La balle est dans le camp du ministère”, témoigne toujours notre enseignante. Ceci dit, il faut garder à l'esprit que le corps enseignant est le fief traditionnel de l'influence syndicale et, par ricochet, politique. Lavolte-face des enseignants est-elle innocente ? Y a-t-il eu des pressions politiciennes pour les calmer ? C'est très probable, comme le laisse entendre cette réplique expéditive d'un enseignant affilié à la CDT : “Les examens ont été refaits à Meknès. Je n'ai rien à dire là-dessus. Il n'y a plus de boycott”.

C'est l’élève honnête qui trinque !
Les parents d'élèves, eux, sont toujours sur le qui-vive. Cette psychose généralisée a nourri les revendications les plus loufoques. On est arrivé même jusqu'à exiger que les résultats du bac de cette année soient bannis des critères de sélection pour l'accès aux instituts et écoles supérieurs. “Nous avons deux propositions : soit ces instituts évaluent l'élève en fonction de toutes les notes qu'il a obtenues au bac, c'est-à-dire au 1er semestre, dans l'examen régional et le national ou alors ils
ouvrent la porte à tous les bacheliers. Les concours de présélection ne devraient, de ce fait, pas se baser sur les notes obtenues dans les examens du bac mais sur la prestation de chacun au moment du concours”, suggère sérieusement Abdelmalek Ababou, de la Fédération des associations des parents d'élèves de Meknès-Tafilalet. Facile à dire. Mais c'est un coup dur pour la crédibilité de toute la machine de l'enseignement et encore plus pour le moral des élèves. Et en cette période d'annonce des résultats, celui-ci est au plus bas. Que feront-ils face à ceux de leurs condisciples qui obtiendraient 20/20 ?



Fuite des épreuves. Quatorze personnes incarcérées !

Au total, 14 personnes sont directement impliquées dans ce scandale. Elles ont été arrêtées par la police et traduites devant la justice. Elles sont accusées de corruption et de tricherie. A côté des deux fonctionnaires d'académie, le réseau de complicité se compose de huit élèves et quatre autres personnes (dont des parents d'élèves). “C'est un acte criminel. Et nous tenons à ce qu'il soit considéré comme tel. Aller jusqu'à remettre en question tout le système du bac, c'est l'oeuvre de personnes de mauvaise foi qui cherchent à semer la pagaille”, tonne-t-on au ministère d'El Malki. En tout cas, la section AMDH de Meknès compte faire le forcing pour demander la libération des huit élèves emprisonnés. La raison : éviter qu'ils ne soient “les boucs émissaires” d'une affaire qui touche tout le mammouth de l'Education nationale.

 
 
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