|
Par Cerise Maréchaud
Production. La fièvre des téléfilms
|
Lofficier de la police scientifique,
Zineb Hajjami, héroïne magnétique
de Al Kadia, série réalisée par
Noureddine Lakhmari pour 2M,
qui sera diffusée pendant
le prochain Ramadan. (DR)
|
Nerf de la guerre pour le petit écran, la fiction télé est la cible de toutes les attentions. Chaînes, Etat, réalisateurs, boîtes de prod', tous concourent à la joyeuse explosion de la production de téléfilms marocains.
Cest l'hiver. Une belle jeune femme, les yeux exorbités par la peur, détale entre les arbres d'une sombre forêt, le souffle haletant, fuyant un danger imminent. Musique stridente, montage nerveux, ambiance polar sous la neige. Puis le visage d'une autre femme, scalpel en main, penchée avec concentration sur un cadavre. Noureddine Lakhmari presse pause sur sa télécommande.
|
|
Dans son appartement du Maârif, le réalisateur vient de visionner les premières images de Al Kadia. Cette histoire, dont l'héroïne, Zineb Hajjami, est un officier de la police scientifique traquant les criminels autant que son propre passé, n'est pas le nouveau long métrage de l'auteur du Regard. Décliné en neuf épisodes, dont le premier a été tourné à Aïn Leuh en février-mars derniers, L'Affaire, co-production 2M-Sigma Technologies, est le téléfilm-choc qui promet de secouer les soirées de Ramadan 2006.
Dans la veine de Profiler, Al Kadia est fait de plans travaillés au corps, de dialogues forts, d'un jeu précis, d'une atmosphère glauque et d'une forte intensité dramatique. Exemple d'un net saut qualitatif dans la production télévisuelle, Al Kadia est aussi révélateur de l'effervescence dont fait preuve, depuis quelques années, la production de téléfilms marocains.
Un autre indice est la récente exigence, inscrite noir sur blanc dans les cahiers des charges des deux chaînes publiques dans le contexte de libéralisation, de quotas pour la production et la diffusion de téléfilms nationaux. Ainsi, la TVM comme 2M sont désormais tenues de produire au moins quinze téléfilms marocains chaque année. La production nationale de téléfilms est certes encore concentrée sur le mois de Ramadan, estime le ministre de la Communication Nabil Benabdellah, mais il y a un créneau pour le reste de l'année, à l'échelle du pays mais aussi pour l'exportation, à l'image de ce que font Mexicains, Egyptiens et Brésiliens.
L'impulsion Saïl
Cette institutionnalisation de la production de téléfilms, aussi fraîche soit-elle, s'inscrit en fait dans le prolongement d'une dynamique impulsée il y a six ans, avec l'arrivée de Noureddine Saïl à la direction de 2M. La chaîne de Aïn Sebaâ a ainsi déjà produit une soixantaine de téléfilms depuis lors, à raison, aujourd'hui, d'une moyenne d'environ dix-huit par an, et cela devrait aller crescendo : vingt-deux nouvelles productions marocaines sont en court pour le premier semestre 2006.
La TVM, qui n'a pas misé aussi tôt sur ce créneau, fait un score plus modeste : dix téléfilms marocains produits en moyenne depuis 2000, sachant que 2004-2005, période de transition, a été une période quasi creuse. Un retard qui ne devrait pas tarder à être comblé, explique Brahim Benbouya, chef de service de la production dramatique à la TVM : Dix-sept projets sont en prévision pour 2006, dont quatre en phase finale, ainsi que cinq feuilletons et séries. Du reste, aucune des deux chaînes ne semble estimer avoir davantage vocation à produire et diffuser des téléfilms, en admettant qu'elle puisse assumer l'investissement de taille que cela représente, à raison de 600 000 à un million de dirhams pour 90 minutes.
C'est une orientation irréversible, selon Noureddine Saïl. Le directeur du Centre cinématographique marocain (CCM). La fiction, c'est le nerf de la guerre, la vie de la chaîne en dépend. Produire et produire encore, c'est une garantie d'indépendance, d'audience, mais aussi la meilleure façon de lancer les talents locaux. Dès son arrivée à 2M en 2000, Noureddine Saïl décide d'augmenter la production de téléfilms, jusqu'à vingt-quatre par an.
En 2001-2002, le cinéphile parvient à rassembler quelque trois millions d'euros pour vingt productions télévisées, soit le budget d'un téléfilm de TF1, note une journaliste belge en novembre dernier, lors du Festival du film indépendant de Bruxelles dont Noureddine Saïl préside une table ronde sur Le cinéma marocain aujourd'hui. Il y précise d'ailleurs que cette émergence du téléfilm a permis aux producteurs de se remettre dans le circuit de l'élocution fictionnelle et, en substance, de continuer d'exercer leur métier en attendant que la vague de production cinématographique déferle.
Car 2001, année de naissance de la production de fiction télé nationale, est aussi celle du Festival du film de Marrakech, dont Saïl est aujourd'hui président délégué, qui a créé un besoin et une effervescence autour de l'image directement liés au renouveau de la production cinématographique mais aussi télévisuelle. Mais si la dynamique est là, elle se trouve tout d'abord plombée par un obstacle essentiel : le manque de réalisateurs et, surtout, de scénaristes adaptés aux exigences du petit écran.
Les enfants de la télé
Ce manque, l'Unité fiction de 2M, mise en place il y a cinq ans et dirigée par Najib Refaïf, s'est donné pour mission de le combler par un appel à candidature pour écrire des scénarios destinés à la télé, auquel ont répondu, entre autres, les réalisateurs, Hakim Noury, Farida Belyazid et Daoud Oulad Syad. Reste qu'en grande partie, ce sont des apprentis qui envoient leurs copies, soit une vingtaine par mois que lisent les huit membres de l'Unité fiction au cours de réunions bimensuelles. Il y a beaucoup d'écrémage, on ne garde qu'un dixième des scénarios, explique Najib Refaïf, dans son bureau d'Aïn Sebaâ, dont les placards débordent de dossiers reliés. Mais maintenant qu'on a de la réserve, on peut se permettre d'en développer certains.
En effet, l'exigence de quantité, dans la production de téléfilms, serait un bon moyen de révéler des talents. Des enfants de la télé, comme les appelle Najib Refaïf, ces jeunes d'une trentaine d'années à peine qui connaissent bien le petit écran et s'affirment sans passer par le cinéma, à l'instar de Mohamed Chrif Tribak. Originaire de Larache, le réalisateur pour 2M du téléfilm, Les Chevaux hennissent avant de tomber, est en train de préparer son premier long La métrage de cinéma. Najib Refaïf évoque aussi ces Marocains de l'étranger, rodés aux ficelles du téléfilm, qui apportent un regard original et une bonne technique, comme le jeune Smaïl Saïdi, de Belgique, avec Rhimou, comédie rocambolesque sur fond d'histoire d'héritage malmené.
Adil Fadili, pour sa part, s'est formé au Conservatoire libre du cinéma français à Paris, mais c'est à la télé marocaine qu'il a fait ses armes, introduit par sa sur Hanane, humoriste. A son premier téléfilm Ould Hammaria (2001) ont succédé La mission (TVM), Dem el Maghdour (TVM) et Chahida (2M). Adil Fadili - actuellement sur le plateau du dixième épisode de La Brigade, qui concurrencera Al Kadia sur la TVM pendant le Ramadan - reconnaît avec humilité le besoin de travailler la structure de ses scénarios et voit en la télé une grande école en plus d'un bon laboratoire pour exercer sa technique et se faire connaître auprès du public. Il nous promet de belles choses au cinéma, avance Noureddine Lakhmari.
Des téléfilms pour le fric ?
Le cinéaste venu de Norvège ne cache pas son enthousiasme quant à cette poussée de croissance de la fiction télé marocaine. En plus d'employer une soixantaine de personnes en moyenne sur chaque téléfilm et de faire bouger, même relativement, les petits bleds où s'installent de nombreux tournages, la réalisation de téléfilms est un gagne-pain conséquent, moyennant entre 50 et 100 000 DH pour six à huit semaines de tournage et post-production, pour les cinéastes marocains qui ne tournent pas plus d'un long-métrage tous les deux ou trois ans.
Rien qui toutefois avoisine les revenus de la publicité. Aussi la motivation des réalisateurs de cinéma pour s'adonner un téléfilm n'est-elle pas que financière : On doit exister au cinéma mais aussi à la télé, aller y chercher le public. Si on ne le fait pas, ce sont les Egyptiens qui le feront. Il faut qu'on arrête de laisser d'autres satisfaire nos besoins, tranche Noureddine Lakhmari. Comme lui, Saâd Chraïbi, Jilali Ferhati, Narjiss Nejjar ou encore Hakim Belabbès ont travaillé ou travaillent sur des téléfilms pour 2M ou la TVM.
Télé ne veut pas dire rabais, revendique-t-on, exemples à l'appui. Adil Fadili rappelle les débuts de Spielberg avec le téléfilm Duel, et Noureddine Lakhmari évoque Twin Peaks de David Lynch, qui fut série culte avant le film. Je pars avec l'idée de faire du cinéma à la télé, affirme l'auteur de Al Kadia. Une qualité pourtant difficile à assurer sans des moyens conséquents, précise Dino Sebti, co-directeur de Sigma qui a complété le budget initial de 2M (1 100 000 DH) en injectant 400 000 DH. En revanche, à la télé, le scénario peut se permettre des situations un peu plus clichés : Le cinéma n'aime pas les personnages moralistes mais la télé a une responsabilité éducative auprès des gens. La société a besoin de modèles, des héros aux causes nobles.
Principe à double tranchant des quotas oblige, la qualité des téléfilms produits à l'avenir par les deux chaînes risque de ne pas être homogène. Mais la quantité vise notamment à booster la production audiovisuelle en général. Le téléfilm est une très bonne niche, confirme Ahmed Belghiti, président de Vidéorama, qui a inscrit la production de fiction télé à son ordre du jour même si l'accès aux télévisions est plus difficile que prévu. Certes, seules une dizaine de boîtes de production sur la centaine existante sont considérées comme professionnelles. Mais l'un des écueils à éviter est que la télévision ne se substitue aux producteurs et ne phagocyte la création cinématographique, avertit Noureddine Saïl. Comment bien accompagner cette production marocaine de téléfilms et jeter des passerelles constructives avec le Septième art, telles seront les questions posées le 4 juillet, lors de la Journée sur la production télévisuelle nationale à Casa. Parce que même le petit écran mérite qu'on y voie les choses en grand. |
 |
Téléfilms amazighs . Les balbutiements
Le cahier des charges 2006 est clair : en respect d'une convention entre l'Institut royal de la culture amazighe (Ircam) et le ministère de la Communication, chaque chaîne devra produire douze téléfilms, pièces théâtrales et films en amazigh par an. A ce jour, seulement neuf fictions télé ont été produites depuis 2001, explique Ahmed Assid, du centre des études artistiques et littéraires et de la production audiovisuelle de l'Ircam. Les deux chaînes ont donc du pain sur la planche. Mais en soi, précise Noureddine Saïl, tout réalisateur peut faire un téléfilm amazigh, cela n'a rien à voir avec l'enracinement culturel, dès lors que le scénariste et les acteurs sont amazighophones et que le film a un propos. L'Ircam assurera le 15 juillet à Rabat une formation pour douze auteurs amazighs en partenariat avec le CCM. |
|
|