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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Abdellatif El Azizi

Portrait. Une féministe sur le tatami


Bio express.

1964. Naissance à Casablanca
1988. Bac sciences maths
1990. Deug en physique chimie
1983-1993. Championne du Maroc de karaté
1994. Première femme arbitre du monde arabe et d’Afrique


(DR)

Issue d'une famille sans garçon, Selma El Attar a cherché à s'imposer dans le monde des hommes par le karaté. Elle ambitionne même, comme unique arbitre femme arabe et africaine, de mettre les deux sexes sur un pied d'égalité !


“Je voulais prouver à mon père qu'il ne devait pas avoir honte de n'avoir engendré que des filles”. Cette jeune femme qui ne mâche pas ses mots, a été championne du Maroc de karaté pendant plus de dix ans, elle est aujourd'hui la seule femme arbitre international de karaté dans tout le monde arabo-africain. C'est qu'elle a sympathisé très tôt
avec le tatami. “A l'âge de quatorze ans, je me suis lancé ce défi de devenir meilleure que les hommes dans un sport que l'on considérait comme essentiellement viril. Faire du karaté lorsque vous êtes une fille n'est pas toujours bien vu au Maroc”. L'aînée de cinq sœurs avait du pain sur la planche. A l'époque plus qu'aujourd'hui, vivre, exister dans une famille traditionnelle composée essentiellement de filles, n'était pas une tâche de tout repos. “Je sentais qu'il était vraiment dur de supporter le regard d'une société qui voit dans l'absence d'un héritier masculin comme une sorte de malédiction du ciel. Je comprenais mon père même s'il faisait tout pour nous rendre heureuses”. Gagner, battre ces mêmes hommes sur leur propre terrain, coiffer au poteau les machos de tous bords, Selma en a fait une question d'honneur.

Le parcours sans faute d'une mordue
Par pur défi, la jeune lycéenne va se lancer dans le circuit professionnel. Son père ne sera pas déçu. Elle démarre l'entraînement en 1980 et trois ans après, sa ceinture noire arborée fièrement, elle s'attaque au championnat national. Elle décide ainsi de porter les couleurs du royaume sur le podium. Les professionnels, comme le grand public, ont vite fait d'avoir “le coup de foudre” pour cette karatéka attachante et souriante. Coup sur coup, elle ne lâchera plus la médaille d'or de 1983 à 1993. “C'est un véritable phénomène, on n'a jamais vu un sportif qui évolue d'une manière aussi foudroyante. Cette dame a une capacité remarquable à intégrer les katas, à utiliser les failles de l'adversaire pour gagner en beauté”, s'enthousiasme un de ses compagnons de route.

Non seulement la jeune fille excelle dans l'art des katas mais en plus, elle dévore tout ce qui lui tombe sous la main sur le karaté. Elle disserte sur les arts martiaux avec l'aisance d'un maître chinois “Les karatékas marocains ont derrière eux de longues années de pratique de l'art martial. Beaucoup ont atteint un niveau technique élevé digne des compétitions sportives internationales. On croit souvent et à tort que l'essor des arts martiaux au Maroc remonte aux années 80 à l'époque où les films de Bruce Lee faisaient exploser le taux de fréquentation des salles de cinéma. Alors que la discipline est largement implantée dans le royaume depuis bien longtemps”.

Une femme arbitre au milieu des hommes
Comment passe-t-on du championnat à l'arbitrage international ? Selma a trouvé la recette : “Tout d'abord, il faut se maintenir sur le podium. J'ai eu mon troisième dan en 1994, c'est au cours de cette même année que j'ai passé avec succès l'examen de passage à l'arbitrage international”. Elle débarque ainsi dans un monde complètement masculin où le mot maître n'a pas d'équivalent au féminin. Qu'à cela ne tienne, en 2001, son quatrième dan en poche, elle gagne son billet pour le championnat du monde d'arbitrage disputé à Athènes. Avec l'objectif d'être la première femme arabo-africaine à siéger au sein de la Commission mondiale d'arbitrage. Là encore, elle réussit le concours qui ressemble à un véritable parcours du combattant.

Gagner son billet d'avion, ce n'est pas un jeu de mots. Jusqu'à présent, la jeune femme déboursait de sa poche pour sillonner le monde à la recherche de la gloire. “Le karaté n'est malheureusement pas un sport pour déshérités. L'entraînement, les tenues et les déplacements sont à la charge du sportif”. Elle se permet au passage d'épingler ce qu'elle considère comme une aberration : “alors qu'en Tunisie, les karatékas confirmés touchent un salaire qui est l'équivalent de l'échelle 11 dans notre fonction publique et qu'en Iran, ils ont des cachets confortables, ici, la plupart de nos champions ne rêvent que d'une seule chose, trouver l'occasion de disparaître en Europe !”. Elle fait ainsi référence au championnat d'Espagne de 2005 où sept karatékas ont faussé compagnie à la fédération marocaine.

Militante de l'égalité des sexes
Sur la pratique proprement dite, la championne va plus loin. Elle veut carrément révolutionner le métier. Dans la pratique, le combat oppose deux adversaires pendant une durée de trois minutes pour les hommes et deux minutes pour les filles. “Rien que pour cela, nous militons pour que l'égalité soit établie à ce niveau. Contrairement à l'idée reçue, les femmes sont beaucoup plus résistantes que les hommes. Et cela vaut aussi pour les arts martiaux”. L'explication qu'elle en donne est assez originale. “Le travail d'un kata est lent, fastidieux, ça peut prendre plusieurs années, voire la vie entière. Pour le maîtriser, il faut d'abord créer l'automatisation d'une suite de gestes techniques mais il s'agit également de provoquer une réalisation parfaite des formes et des mouvements. Les femmes ont pour cela la patience qui manque souvent à leur alter ego masculin”.

Bagarreuse, Selma ? “J'ai une vie incroyablement pacifique. Le contrôle de soi est la qualité essentielle d'un karatéka. Je n'ai jamais pris part à une bagarre. Si quand même, une fois j'ai été agressée par un colosse qui a volé mon sac. Je l'ai suivi au pas de course. Il s'est arrêté et a essayé de me menacer avec un gros coutelas. Je lisais dans ses yeux la stupéfaction de voir une femme lui courir après. Il ne m'a pas fallu plus de trois minutes pour le terrasser. Je n'ai eu qu'à reprendre mon sac. La profonde humiliation qu'il ressentait était suffisante comme punition”, raconte-t-elle avec un grand éclat de rire.

Aujourd'hui, les sœurs ont remporté leur défi : Selma dirige une école de sport à Casablanca et est reconnue à l'échelon international, Houda est à Euronews, Leïla officie au Club Med en France, Sanae occupe un poste à responsabilité dans le tourisme en Espagne. “Mon père est comblé” conclut la jeune femme d'un air malicieux.

 
 
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