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N° 231
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Hassan Hamdani,
envoyé spécial à Salé

Reportage. Jailhouse Jazz* (*Le jazz du pénitencier)

À l’hôpital Ar-Razi, lors du
concert de Jil Jilala. (DR)

Le festival Jazz au Chellah délocalise chaque année ses concerts en investissant la prison et l'hôpital psychiatrique de Salé. Un loisir inespéré pour les détenus, et un défouloir formidable pour les internés. TelQuel y était. Reportage.


Samedi 17 juin, quinze heures, les portes massives de la prison de Salé s'ouvrent devant un cortège inhabituel de musiciens et de journalistes. Mouloud El Meskaoui et son groupe pénètrent à l'intérieur, suivis des équipes télé de 2M et TVM venues filmer le concert de ce maître de la musique filalie. Le public du jour, pour copier la formule marketing, est
on ne peut plus captif : il s'agit de détenus. “Aller vers tous les publics, c’est la philosophie de Jazz au Chellah”, souligne Rosamaria Gili, conseillère culturelle de la Commission européenne à Rabat, institution organisatrice du festival qui désenclave les oreilles des prisonniers de Salé pour la sixième année consécutive. Invité de la scène officielle du Chellah, Mouloud El Meskaoui a tout de suite adhéré à l'idée du Jazz hors les murs quand l'organisation lui a exposé le principe. “J'ai juste voulu distraire les prisonniers de leur ennui” commente ce dernier, sans trémolos futiles. Tandis que ses musiciens déballent oud, clavier, guitare, tam-tam, qraqeb (castagnettes) et percussions, se préparant à faire souffler un petit air chaud, désertique et gai entre les hauts murs glacials de la prison, les détenus conviés à la fête, arrivent par grappes, en file indienne, guidés par quelques gardiens à l'uniforme triste et informe. Sages comme des images car triés sur le volet par l'administration pénitentiaire, les prisonniers se posent sur des chaises en plastique. Un portrait géant et impressionnant de Hassan II en uniforme militaire les domine, au fond de la salle, réservée en temps normal aux visites. Le brouhaha des conversations des détenus, répercuté par la mauvaise acoustique, couvre la séance d'échauffement musical d'El Meskaoui, de Majid Bekkas et Adam Pieroncksyk, co-directeurs artistiques du festival, venus prêter guembri gnaoui et saxo au sextet du Tafilalet. Le directeur de la prison fait son apparition, franchissant la grille massive et grise qui sépare la salle du ciel extérieur bleu et ensoleillé, filmé par un employé de l'administration pénitentiaire et accueilli par des applaudissements qui le disputent aux sifflets. Le sourire ironique d'un prisonnier, claquant des mains à tout rompre, ne laisse aucune place au doute. Le second degré se développe à la vitesse d'un cheval au galop quand, paradoxalement, il est confiné entre quatre murs.

Jazz chez les prisonniers
“Lghiwane !” crie un prisonnier à l'adresse des musiciens sur scène. Il a de toute évidence confondu la formation hétéroclite avec un orchestre de mariage, spécialiste en reprises seventies. “C'est des prisonniers aussi ?” demande un autre détenu à son voisin, alimentant davantage le malentendu. Un prisonnier originaire d’Errachidia clarifie les choses : “Je les connais, ils sont de mon bled”, explique-t-il à propos de Mouloud El Meskaoui et de ses musiciens. Puis joignant le geste à la parole, il est le premier à se lever et danser, lançant à la volée des baisers à Mouloud El Meskaoui. Pour chauffer le public, pris entre réserve de circonstance et désir de bouger, le directeur de la prison donne l'autorisation aux prisonniers de se rapprocher de la scène placée à une distance bien trop raisonnable. Comme un seul homme, les prisonniers prennent d'assaut les sièges aux couleurs nationales, abandonnant, pour les plus rapides, leurs chaises de jardin en plastique. Deux journalistes femmes de la TVM, effrayées par ce petit raz-de-marée humain et soudain, filent se mettre à l'abri loin du public. “J'ai pris peur, je l'avoue. La script-girl de l'émission Moudawana a failli être agressée quand l'équipe est venue filmer à la prison de Salé”, raconte une de ces journalistes. L'assistance semble pourtant très calme, battant le rythme de ses mains, laissant la piste de danse improvisée à deux fils d’ Errachidia, bien esseulés dans leur nostalgie auditive, levant les bras au ciel sous les yeux d'un détenu barbu dodelinant discrètement de la tête. Ce dernier esquisse un applaudissement puis revient à la raison. “Mkhaltine koulchi yak ?” (ils mélangent tout ?) demande un détenu à son voisin de chaise, intrigué par le saxo jazz et la tête blanche et chauve d'Adam Pieroncksyk, inratable au milieu d'instruments marocains traditionnels et de visages moins exotiques. Un prisonnier gnaoui finit par craquer et rejoint aux qraqeb Majid Bekkas sur scène. Le maître gnaoui est aux anges, la case prison n'est pas sans issue musicale, et est de bon augure pour la suite des opérations du lendemain : un concert pour les gamins du cirque Shemsy, créé par l'Association marocaine d'aide aux enfants en situation précaire (AMESIP). Et un final, lundi, à l'hôpital psychiatrique Ar-Razi de Salé.

Vol au dessus d'un nid de qraqeb
Sous la tente caïdale dressée pour l'occasion dans la cour de l'hôpital Ar-Razi, les Jil Jilala, sans leur tenue de scène impayable, déballent leur matériel tandis que Abdelkébir Merchane, le maâlem marrakchi, tape la causette avec le guitariste tchèque David Doruzka. Tous deux, invités du festival, ont accepté d'être du voyage Jazz hors les murs, à l'hôpital Ar-Razi. Pour Abdelkébir Merchane, ce n'était pas une première. Il a déjà fait résonner tagnaouite dans des hôpitaux psychiatriques en France au début des années 90. Pour David Doruzka, par contre, c'est une défloration. “Mounadil hada !” (C'est un militant !) avait déclaré à son propos, Abdelkrim El Kasbaji de Jil Jilala, avant d'embarquer dans le car pour la “hafla”, ainsi que l'a définie, de manière assez blasée, une infirmière, en voyant débarquer les musiciens. Cette dernière en a vu défiler des saltimbanques, l'hôpital Ar-Razi abrite régulièrement des concerts pour les internés grâce à un partenariat avec les instituts français. “Ce n'est pas de la musicothérapie, juste un moyen offert aux malades pour évacuer leur stress et leur angoisse”, tient à nuancer Jalal Toufiq, directeur d'Ar-Razi. Quand les premiers accords acoustiques des Jil Jilala s'élèvent, une jeune fille en rose se lève en éclaireuse pour entamer une danse. Elle marche comme sur un fil imaginaire, “border line” encore, bien qu'en voie de guérison comme la soixantaine d'internés invités au concert. Une sexagénaire, qui a dû être belle, il y a une génération de cela, et refuse de vieillir, lui emboîte le pas. Dans sa robe noire, maquillée à outrance, elle entame un pas de danse, semblant écraser une colonie de fourmis imaginaires, tapant des pieds de manière saccadée et à contre-rythme de “Laâyoune Aâniya”, la chanson patriotique par excellence de Jil Jilala. La piste de danse en béton, avec vue sur le parking, est bientôt conquise par une dizaine de téméraires. Une jeune fille agite sa chevelure noire et généreuse à dix à l'heure, ralentie dans sa possible transe par l'effet du traitement chimique. Wafae et Amal, deux jeunes filles maquillées comme pour un rendez-vous, pimpantes au milieu des pyjamas dépareillés des autres patients, se sont mises à danser, debout sur un banc. Sloogy sport apparent sous son jean, Amal agite ses bras couvert de cicatrices au rythme des derniers accords de Jil Jilala. Ces derniers, pris de court devant une patiente qui s'est effondrée dans un état second, s'arrêtent subitement de jouer. “Nous étions dans la musique, nous voilà fi jnoune” (dans la possession) commente, laconique, une dame en djellaba. Depuis le début du concert, elle est aux petits soins pour la jeune fille en rose, lui tenant ses lunettes chaque fois que cette dernière file danser. La dernière danse sera la plus pénible pour elle : elle éclate en sanglots au milieu de la piste, bientôt consolée par Wafae qui lui demande, dans un anglais parfait, de lui faire un “big smile”. “La souffrance partagée crée cette solidarité entre les patients”, explique Jalal Taoufiq. L'air apaisée, la fille en rose essuie ses larmes. Elle et tous ses semblables auront oublié leurs souffrances le temps d'un après-midi dansant.

 
 
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