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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Bart Schut

Somalie. Les talibans africains

Les supporters des Tribunaux
islamiques participent à un
meeting à Mogadiscio, le 16 juin.
(AFP)

En Somalie, la milice des Tribunaux islamiques semble avoir remporté la lutte armée en chassant les seigneurs de la guerre soutenus par les Américains. Bien plus, cette milice semble maintenant prête à prendre le contrôle politique du pays. Les islamistes somaliens sont-ils infiltrés par Al Qaïda ?


Qui ne se souvient pas de “la chute du faucon noir”, le film, tourné à Salé, qui raconte l'histoire des Forces spéciales américaines et des rangers qui ont combattu et trouvé la mort pour rétablir l'ordre dans la capitale somalienne, Mogadiscio ? Mais qui, ces stars de Hollywood
survolant “Rabat” à bord de leurs hélicoptères, cherchaient-elles ? Réponse : Mohamed Farah Aïdid, le seigneur de guerre tenu pour responsable de la mort de milliers de personnes lors de la guerre civile qui a déchiré le pays. Aïdid est l'incarnation du mal pour tous les Américains qui ont vu les images des corps de leurs pilotes traînés par la foule dans les rues de Mogadiscio. Puissant seigneur de guerre, Aïdid symbolise, à lui seul, la destruction du pays et de son peuple.

Le bras armé US contre le terrorisme
Seulement, le monde a beaucoup changé en dix ans, depuis la mort de Aïdid, si bien qu'en 2006, l'on est à peine surpris d'apprendre que les Américains soutiennent une coalition de chefs de guerre dans cette même Somalie. La raison en est que les seigneurs de la guerre, unis dans le cadre de “l'Alliance pour le rétablissement de la paix et contre le terrorisme” sont en train de combattre une nouvelle force : les tribunaux islamiques. Washington de l'après 11 septembre semble tant redouter le terrorisme islamiste international qu'il contracte des alliances étranges.
Officiellement, l'administration américaine ne reconnaît pas aider financièrement les seigneurs de la guerre. Mais le porte-parole du Département d'Etat, Sean McCormack, confie que les Etats-Unis ont peur de l'emprise d'un mouvement islamiste sur la Corne de l'Afrique : “Nous ne voulons pas que la Somalie devienne le fief des terroristes. Il est vrai que c'est un sujet qui nous inquiète au plus haut point”. De fait, Washington craint sérieusement que, pour se soustraire à la pression militaire que l'armée américaine maintient sur eux en Afghanistan, les chefs d'Al Qaïda ne se rabattent sur la Somalie si les islamistes prennent le pouvoir, militaire et politique, du pays.

Un état islamiste en perspective ?
Les tribunaux nient évidemment tout lien avec le terrorisme islamiste de quelque type que ce soit. C'est ainsi que dans une lettre ouverte de leur chef, Cheikh Sharif Ahmed, on peut lire : “Nous rejetons catégoriquement toutes les allégations nous accusant d'abriter des terroristes ou des suppôts du terrorisme dans les régions où opèrent les Tribunaux. Nous ne partageons ni les objectifs ni les méthodes des groupes qui financent ou soutiennent le terrorisme. Nous n'avons pas d'élément étranger dans nos tribunaux ; nous sommes tout simplement au service de notre communauté”.

Qu'est-ce que les Tribunaux islamiques de Somalie ? Ils ont été établis au début des années 1990 pour mettre fin au chaos et à l'anarchie qui se sont emparés du pays durant les guerres tribales que se sont livrées les seigneurs de la guerre. Les Tribunaux ont vite gagné en popularité en combattant le crime et en ramenant l'ordre dans les régions contrôlées par leurs milices. Depuis quelques mois, leurs combattants ont continué de repousser les seigneurs de la guerre à l'extérieur de la capitale Mogadiscio. Aujourd'hui, les islamistes contrôlent théoriquement la totalité de la partie sud du pays en maintenant leur progression vers le nord. Les Américains ne manquent pas d'y voir des similitudes avec la montée des talibans en Afghanistan. Là aussi, un mouvement populaire, sous la bannière de l'islam, a ramené - quoique relativement- la loi et l'ordre dans un pays usé par des décennies d’insécurité. Mais, de son côté, Cheikh Sharif n'a pas fait d'effort pour calmer Washington quand, s'adressant à la foule, il a déclaré que sa milice “continuera de combattre jusqu'à l'instauration d'un Etat islamique”. La semaine dernière, les Tribunaux ont fermé toutes les salles de cinéma à Jowhar - provoquant la consternation de milliers de Somaliens qui y suivaient les matchs de la Coupe du monde de football. Selon un chef de milice, les Tribunaux sont en principe “contre le visionnage des films occidentaux”.

Doutes et suspicions régionales
Les Etats-Unis ne sont pas les seuls à craindre la prise de pouvoir par les Tribunaux islamiques. Les voisins de la Somalie en sont tout autant inquiets. Ainsi, l'Ethiopie qui partage une frontière de 1600 km avec la Somalie, redoute que cet islamisme émergent ne touche sa propre communauté musulmane qui représente 50% de sa population. L'on dit même qu'un groupe armé éthiopien, fort de quelque 500 hommes, opère en territoire somalien pour aider à endiguer la progression des milices des Tribunaux islamiques. Cette allégation a été pourtant démentie par un porte-parole d'Addis Abeba, qui a simplement reconnu que l'Ethiopie a le droit de surveiller ses frontières.

Dans le même temps, les Ethiopiens accusent l'Erythrée - avec laquelle ils ont eu une guerre de frontière entre 1988 et 2000 - de soutenir militairement les Tribunaux islamiques. Le Kenya, autre Etat voisin de la Somalie qui compte aussi une minorité musulmane, a peur que les seigneurs de guerre défaits ne se réfugient tout au long de ses frontières et y provoquent des troubles. La situation dans la Corne de l'Afrique présente donc tous les ingrédients d'une poudrière qui, si elle explose, déclenchera un grave conflit ethnico-religieux.

C'est là une raison suffisante qui doit inciter le gouvernement somalien de transition du président Abdoullahi Youssouf à solliciter l'intervention de la communauté internationale. Mais les Tribunaux islamiques s'y opposent fermement. De son côté, François Lonseny Fall, l'envoyé des Nations unies en Somalie, ne partage pas l'avis des Etats-Unis selon lequel les régions investies par ces tribunaux constituent un havre pour Al Qaïda. “Nous savons pertinemment qu'il existe des terroristes parmi eux mais nous savons aussi que les membres des Tribunaux islamiques ne sont pas tous des extrémistes”, a déclaré Fall la semaine dernière. L'envoyé de l'ONU prévient les voisins de la Somalie de l'élargissement du conflit s'ils n'aident pas à mettre fin aux hostilités qui déchirent ce pays. “Si l'on n'agit pas tout de suite, prévient-il, ce conflit s'étendra à l'ensemble de la région et le Conseil de sécurité sera contraint d'engager une action beaucoup plus ferme”.



Islamisme. L'effet Irak

Affaiblis à cause de la guerre en Irak, les Américains semblent ne plus prendre au sérieux leur plan visant à démocratiser le monde (musulman). Michael Hirsch, rédacteur en chef de la rubrique “affaires internationales” au magazine Newsweek, accuse, d'un côté, Bush de privilégier la lutte contre la terreur et d'un autre côté, les leaders du monde musulman, de “tirer avantage de la faiblesse de Washington”.
Ainsi, Hosni Moubarak, conscient que les agissements des frérots créent un climat de peur à la Maison Blanche, ferme les yeux sur leurs rassemblements. Partant, les Américains cessent de presser Moubarak d’apporter des réformes démocratiques à son pays. Pour comble, le Raïs profite de ce relâchement pour mettre en prison le libéral, Ayman Nour.
Le leader pakistanais Pervez Mousharaf fait de même. Sa stratégie : passer un deal avec les islamistes tout en marginalisant les partis libéraux de l'opposition, via leurs leaders, Benazhir Bhutto et Nawaz Sharif. Seule issue pour Washington, selon Michael Hirsch, “présenter le nouveau gouvernement irakien comme une force crédible”. Difficile d'y croire.

 
 
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