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N° 232
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Aziza Kamal

Art contemporain. Qui dit mieux ?

Les amateurs d’art dans la salle
des ventes de la CMOOA. (CMOOA)

C'est une première. L'art contemporain marocain, figuratif, abstrait, a fait l'objet d'une vente aux enchères inédite. Entre choix subjectifs de collectionneurs, appréhensions d'artistes et chuchotements de connaisseurs, découvrez l'ambiance d'un événement à rééditer.


Les plus belles voitures de Casablanca se garent rue Essanaâni, quartier Bourgogne, en cette fin d'après-midi du samedi 24 juin. Ce n'est pas l'enfilade de boutiques qui a provoqué cette concentration de véhicules mais une salle de vente aux enchères. À l'entrée, un vigile, en
uniforme et casquette, ouvre et referme une porte en verre, au fur et à mesure que les visiteurs arrivent. Des collectionneurs, des amateurs d'art, des peintres et une poignée de journalistes ont dédaigné la rencontre-choc du Mondial entre l'Argentine et le Mexique pour ne pas rater le rendez-vous de la plus grande vente publique de peintures marocaines, intitulée Cent ans de création au Maroc, l'opération, organisée par la Compagnie marocaine des oeuvres & objets d'Art (CMOOA), regroupe 77 artistes. Un test pour savoir si la peinture marocaine peut faire l'objet de vacations, sans l'appui des orientalistes qui ont la faveur des collectionneurs.

Chaïbia et Ben Allal ouvrent le bal
En peu de temps, toutes les places assises ont été occupées. Plusieurs personnes restent debout. Au bout de la salle, une table et un pupitre ont été dressés sur une estrade. Assis derrière la table, le directeur de la CMOOA, Hicham Daoudi, en chemise rayée, col blanc, cravate noire, fait une petite introduction sur “l'importance historique de l'événement”, avant de passer les rênes au commissaire-priseur, Françoise Caste-Deburaux. Le marteau tombe avec les premières adjudications des peintres naïfs. Cinq personnes, téléphones portables collés à leurs oreilles, se disputent les lots. Elles achètent les œuvres pour le compte de mystérieux collectionneurs. La salle ne réussit pas à suivre les enchères par téléphone. Une toile de Chaïbia Tallal est adjugée à 150 000 DH, un tableau d'Ahmed Louardiri à 365 000 DH. Une œuvre de Ben Allal est très disputée. De 100 000 DH, les enchères s' envolent à 180 000 DH, avant que l'un des acheteurs par téléphone ne lance 200 000 DH. “Qui peut suivre un acquéreur qui surenchérit à coups de 20 000 DH ?!”, se plaint un assistant, désespéré de voir le Ben Allal lui échapper.

L'art abstrait en rade
Les artistes, présents dans la salle, se sont raidis à l'annonce des lots de peinture figurative. On reconnaît Miloud Labied, Mohamed Nabili, Saïd Qodaïd, Tibari Kantour et Lahbib Lamseffer. Très vive, la commissaire-priseur réagit au moindre geste de l'assistance. Ceux qui ont salué une connaissance de la main sont immédiatement repris : “Est-ce une enchère ?” La commissaire essaie aussi de galvaniser l'ardeur de la salle quand elle sent un flottement. “Vous êtes sûrs de laisser passer cette belle pièce sans regret ?” Hicham Daoudi pousse aussi à l'achat. Il lance à propos d'un tableau de Saâd Hassani, intitulée “Hammam” : “Personne ne veut du hammam ici ?”. “On veut un massage”, répond du tac au tac une voix masculine. “Vous vous êtes trompé d'adresse. Les massages, c'est loin d'ici !”

Le figuratif et les pionniers d'abord
Retour aux adjudications. Les figuratifs réalisent de bons scores. Un tableau de Meriem Mezian est adjugé à 400 000 DH, une œuvre de Ben Ali Ali Rbati à 420 000 DH et un tableau de Hassan El Glaoui, très âprement disputé, part pour 245 000 DH. En peinture abstraite, Jilali Gharbaoui déchaîne les passions. Personne ne veut lâcher prise avant que le tableau n'atteigne 290 000 DH, soit le double de son prix d'estimation. Une œuvre d'Ahmed Cherkaoui a longtemps tenu la salle en haleine. Les cinq téléphones lancent des chiffres à tour de rôle. “260 000”, “265 000”, “270 000”, “275 000”, “280 000”. Tout le monde retient son souffle. La magie d'une vente aux enchères, ce sont ces moments de silence, rompus par la voix de collectionneurs qui rivalisent à mort pour acquérir des œuvres. L'un d'eux finit par avoir le dernier mot : 375 000 DH.

Toutes les adjudications n'ont pas été à la seule portée des gens qui ont acheté par téléphone. Deux lithographies de Belkahia se sont vendues, respectivement à 1600 et 1700 DH, et un émouvant hommage a été rendu à Abdelmajid Hannaoui, peintre et critique d'art, récemment décédé. Non seulement son tableau, adjugé à 80 000 DH, a fait l'objet de belles enchères, quadruplant le prix de son estimation, mais la salle a applaudi quand le marteau est tombé.

Déceptions artistiques d'un événement réussi
Avec les lots de l'école du Sud, la moitié de l'assistance a quitté la salle. Pourtant les peintres du Sahara se sont bien défendus. Tout particulièrement Taoufa El Aharah, dont les quatre œuvres mises aux enchères ont trouvé preneur. En art contemporain, seul Hicham Benohoud a tiré son épingle du jeu. Ses deux œuvres ont été acquises, respectivement à 19 000 et 20 000 DH. Les jeunes talents confirmés intéressent peu. Les photographies d'Yto Barrada ont laissé les collectionneurs indifférents. Hassan Darsi n'a pas été plus heureux.

À la fin de la vente, du chocolat a été offert. La satisfaction se lisait sur les yeux des organisateurs. “Cet événement entérine la naissance d'un marché d'œuvres d'art marocaines. Désormais, nous organiserons chaque année, au mois de juin, une vente de peintures marocaines”, affirme Hicham Daoudi.

Un chiffre d'affaires de sept millions de dirhams a été atteint, lors de cette vente consacrée à “100 ans de création au Maroc”. Ce chiffre peut sembler très encourageant. Nous sommes toutefois encore très loin des cotes internationales. Un tableau de Gustave Klimt a été adjugé, il y a deux semaines à New York, pour la somme de 135 millions de dollars. Il est difficile de rêver à des cotes pareilles pour nos artistes. Mais il est permis d'espérer le jour où Ahmed Cherkaoui, Jilali Gharbaoui ou Miloud Labied dépasseront la barrière du million de dollars. Leurs œuvres possèdent assez de vigueur et de tempérament pour y arriver.



Records. Les ventes publiques au Maroc

Le montant le plus élevé qu'un tableau d'un peintre marocain ait atteint dans une vente publique est 855 000 DH. Il s'agit d'Ahouach de Mohamed Ben Allal. Cette œuvre de grand format, (152 x 242 cm), a été vendue le 25 mars 2006 à la CMOOA.
En ce qui concerne la peinture orientaliste, c'est Jacques Majorelle qui détient le record. Son tableau, intitulé “La Guedra”, a été adjugé le 26 mars 2006 à la CMOOA pour un montant de 1 950 000 DH. C'est le chiffre record d'une œuvre d'art dans une vente publique au Maroc.
En privé, les prix dépassent souvent, en matière d'orientalisme, les montants enregistrés dans les ventes publiques.



Organisateur. Naissance d'une maison

La vente inaugurale de la Compagnie marocaine des oeuvres & objets d'art (CMOOA) a eu lieu en décembre 2002, à Marrakech. Pour la première fois, une maison de vente aux enchères, souhaitant se conformer aux exigences internationales, se lançait dans un genre inédit au Maroc. Elle n'a rien épargné pour atteindre cet objectif : publication d'un catalogue, présence d'experts internationaux, commissaire-priseur professionnel. La CMOOA a fondé sa réputation sur l'orientalisme, avant de s'ouvrir à la peinture marocaine. Aujourd'hui, elle en est à sa quinzième vente.
Le directeur de cette compagnie écrit dans un édito sur le site de la CMOOA (www.cmooa.com) : “la situation actuelle du marché est dangereuse et peut conduire à terme à un essoufflement”. Il reproche à l'Etat les difficultés douanières qui entravent la circulation des œuvres. Les artistes marocains ne sont pas exportables et les orientalistes difficilement importables. Le Maroc est aujourd'hui l'un des grands consommateurs de peintures orientalistes. Nombre de tableaux, vendus à Paris, sont acquis par des Marocains. Qui peut se plaindre du retour de ce patrimoine au pays ?

 
 
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