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Par Cerise Maréchaud
Spéctacle. Le cirque des enfants pirates
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(CHRISTOPHE RAYNAUD DE LAGE)
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Kan ya makan Salé, cité corsaire. Pour faire revivre la ville et prolonger son projet de développement, le cirque Shems'y des enfants en difficulté s'est lancé dans une fantastique biennale, Karacena, avec l'Académie Fratellini. À l'abordage !
Cest presque le soir. Le soleil fléchit sur Sidi Moussa, terrain vague en périphérie de Salé qui s'étend sous des hectares de bâtiments aux briques nues. Au milieu, un minaret, unique construction achevée, se fait aisément remarquer. Mais pas autant que le chapiteau bleu battu par le vent qui lui fait face, de l'autre côté de la piste, au plus près de |
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l'océan, si près que ses tendons de métal ne peuvent rien contre l'iode qui les ronge. Mais il tient bon, le chapiteau. Depuis sept ans, la Kasbah des Gnaouas, bâtie il y a plus de trois siècles par Moulay Ismaïl, le protège comme un écrin.
Sept ans que l'école de cirque Shems'y y a élu domicile, sous la houlette de l'Association marocaine d'aide aux enfants en situation précaire (Amesip), créée en 1996. Autour du chapiteau, c'est l'effervescence. Nous sommes au deuxième jour de Karacena, la première Biennale des arts du cirque et du voyage de Salé, fruit du partenariat entre l'Amesip et l'Académie Fratellini de Saint-Denis (Paris) grâce à laquelle l'école Shems'y a vu le jour en 1999.
À peine arrivé, il faut repartir : artistes, techniciens et bénévoles convergent vers le jardin Firdaous de la ville, où se joue la première étape de la soirée. Dans la voiture, Touria Bouabid, chignon tiré en arrière et paroles coulant à flots, égrène accomplissements et projets : la piste refaite, le récent centre de désintoxication, le prochain spectacle sur le Bouregreg
Pourquoi une biennale ?, anticipe la présidente de l'association : deux années sont indispensables pour amener l'aventure Karacena à bon port. Vous allez comprendre pourquoi, souffle-t-elle, mystérieuse.
Cirque initiatique
Impossible de rater le jardin Firdaous. Des dizaines de Slaouis sont amassés tout autour, les mains agrippées aux grilles en attendant l'ouverture. A l'intérieur, une dizaine de jeunes au corps robuste et souple s'échauffent sur un tapis de mousse noire : nuques pliées, dos cambrés, épaules enroulées et corps tendus à la verticale sur les épaules d'un partenaire. Certains s'élancent, vrillent ou flippent deux mètres au-dessus du sol puis disparaissent. Cinq minutes plus tard, un essaim d'enfants se déploie à tire-d'aile. C'est à qui s'assiéra au plus près des acrobates. Hicham, T-shirt blanc, troisième rang, n'a jamais vu de cirque. Son pote Lahcen, à gauche, était déjà là hier soir. C'est la troupe du cirque Shems'y, des enfants abandonnés je crois
Il a vu un reportage sur 2M.
Vêtus de costumes couleur terre, les apprentis artistes reviennent en procession et se répartissent autour de Bartal, cet Enfant qui voulait devenir grand dont parle le conteur au fil des voltiges où les corps s'entremêlent. Créé par Laurent Gachet, successeur de la célèbre femme clown Annie Fratellini et directeur de l'académie du même nom, Bartal raconte le parcours initiatique des enfants en difficulté, matérialisé par des tableaux de cirque dont la difficulté va crescendo.
Au centre de ce ballet d'agilité, Mourad Bouchettouche, 16 ans, dont la petite taille n'enlève rien à la robustesse, est un des acrobates les plus prometteurs des dix-sept jeunes formant la compagnie Shems'y Junior. Il fait chaque jour cinq kilomètres à pied pour venir s'entraîner à Sidi Moussa, explique Touria Bouabid. Un jour, il demande un vélo. Lorsque Touria s'enquiert de ce qu'il sait en faire, il répond d'un trait : Si je peux rouler sur une roue, alors je roulerai sur deux ! Avec moins de trois années d'entraînement, Mourad fait partie du collectif bascule, parti à Paris en avril dernier pour l'avant-première de Karacena, seconde étape de cette biennale interprétée par les académiciens de Fratellini. Ce soir au jardin Firdaous de Salé, quand Mourad est projeté à quatre mètres au-dessus du sol par ses partenaires acrobates, quelque deux mille personnes s'emportent dans des applaudissements frénétiques, une foule qu'a certainement contribué à amasser la fanfare des pirates de la veille, cette parade de rue lancée à l'abordage de la médina slaouie, ancienne cité corsaire, pour faire bondir le cur de la ville, réveiller son passé, envoûter ses habitants en les détournant du réel de leur quotidien. Les deux tribus Fratellini et Sidi Moussa se rencontrent dans la médina et y créent des incidents artistiques, décortique Alain Laëron, directeur délégué de la biennale Karacena. Hier, un vieux monsieur qui marchait à peine a suivi la fanfare jusqu'à la fin pour effleurer la main de la fiancée du pirate en tête du cortège puis est reparti. On aurait dit qu'il voulait s'assurer que tout ceci était réel. Aussi déluré soit-il, L'appareillage de ces artistes flibustiers qui escortent la fiancée du pirate obéit à une règle qui n'en est pas vraiment une : La parade est impromptue. On veut à tout prix éviter le syndrome des gens qui attendent les bras croisés à un endroit précis. Hier, on était dans les ruelles, demain, on va au marché au cuir, puis on paradera dans des Honda entre les différents centres de l'Amesip.
La renaissance de la rue
Il arrive que l'impromptu n'ait pas que du bon : hier, sous le chapiteau, la fiancée du pirate s'est blessée pendant son tableau de trapèze. Risques du métier. Mais au-delà de sa joyeuse spontanéité, l'art vivant est un pilier du projet Karacena. Des enfants des rues qui réinvestissent la rue comme pour contrer la fatalité, pourrait-on penser hâtivement, sauf que tous les enfants du cirque Shems'y ont une famille, ce qui n'empêche pas leur situation d'être extrêmement précaire - pauvreté, parents en prison, déscolarisation
Je n'aime pas cette expression enfants des rues, tranche de toute façon Touria Bouabid. La rue n'a jamais enfanté.
Tandis que l'art, lui, peut contribuer à la renaissance de la rue. Ainsi, à travers Karacena et sa transversalité artistique (entre théâtre, danse, musique, arts vivants
), le tandem Shems'y-Fratellini entend offrir une lecture poétique de la cité (pour laquelle le spectacle est conçu sur mesure), détourner le regard des gens vers leur propre ville, les associer à la dynamique socio-artistique et plus largement au développement de la ville, à son avenir. Salé souffre beaucoup de la proximité de Rabat, déplore Touria Bouabid. Les gens la réduisent à un faubourg de la capitale, alors qu'il y a ici plus d'un million d'habitants. J'ai envie de sortir cette belle endormie de sa léthargie.
Karacena, loin des pillages et de l'anarchie, veut au contraire rimer avec développement, et ne garder des flibustiers du passé que la fougue et l'inventivité. Avant l'installation du cirque, il n'y avait ni eau ni électricité à Sidi Moussa, illustre Alain Laëron. Le partenariat Shems'y-Fratellini se fonde sur la passation de savoir-faire entre artistes chevronnés et novices, se veut une plate-forme d'insertion professionnelle artistique à même de susciter des vocations, d'entretenir des carrières et de mobiliser de nombreux métiers différents autour de la biennale.
Quelque chose en plus
De retour à la Kasbah des Gnaouas, dernière heure avant le Banquet de cirque sous le chapiteau piqué de lampions, les apprentis de Fratellini squattent des marches à l'extérieur, en sarouel et sandales de cuir achetés dans les souks rbatis, pour fumer la dernière cigarette avant de se maquiller. Ils sont là, pour la plupart, depuis déjà deux semaines, pour préparer la biennale avec leurs jeunes disciples marocains. Laure Brancillon, 22 ans, diplômée de Rosny (Ecole nationale de cirque de Rosny-sous-bois) et spécialisée en balançoire - ce soir, elle s'élancera dans les airs pour atterrir dans une grande voile de bateau déployée - ne cache pas son admiration pour les jeunes de la compagnie Shems'y. Compte tenu de leur expérience douloureuse, ils ont un niveau vraiment pas mal. Je crois surtout qu'ils ont ce quelque chose de plus que nous, une envie de se battre, un instinct de persévérance. Physiquement, ils sont impressionnants. Ils devraient d'ailleurs faire attention. Ils sont encore jeunes et ne s'échauffent pas assez.
Des cris s'échappent de la grande salle du centre Sidi Moussa, où les artistes grappillent quelques images du match France-Espagne avant de filer endosser les costumes. Ambiance détendue, sauf pour Marti Soler-Gimbernat, apprenti espagnol de Fratellini : il s'arrache les cheveux depuis le but de Zidane qui envoie les Bleus en quart de finale. Mais dehors, les spectateurs commencent à s'engouffrer sous le chapiteau où des tables ont été habillées comme pour un mariage. Une demi-heure plus tard, l'espace est envoûté par l'esprit magique d'un improbable banquet aux ambiances foisonnantes, où l'on voit défiler ombres chinoises, échassiers maîtres d'hôtels empressés, une fanfare déglinguée, un hercule ridicule, des funambules éméchés...
Ludique, loufoque, impressionnant, Karacena tourne en dérision tours de passe-passe et folklore, tout en rendant hommage au cirque traditionnel. Ayoub Lamrabet, 17 ans, en boléro pailleté, s'étire la nuque avant de jongler en marchant en équilibre sur une grosse sphère. A Sidi Moussa, il apprend l'arabe et le français, souhaite un jour intégrer une compagnie de cirque, probablement dans l'esprit de Fratellini, celui du cirque nouveau. Pour lui et les autres gamins de Shems'y, cirque rime encore mieux avec renouveau. |
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Shems'y. C'est quoi ce cirque ?
Créée en 1999 par l'Amesip et l'Académie Fratellini, l'école de cirque Shems'y est la première au Maroc. Fondée sur le principe que les acquis du cirque ont leur pendant psychologique - équilibre, estime de soi, solidarité, confiance - elle est centrée sur la rescolarisation des enfants (plus de 500 ont réintégré l'école depuis 1996), conformément à l'esprit des cinq centres de l'Amesip (Salé Sidi Moussa, Salé Hay Inbiâath, Salé Moulay Ismaïl, Rabat Youssoufia et Aïn Atiq, centre de désintoxication) qui hébergent actuellement un millier d'enfants. L'école offre une formation professionnelle longue pour les plus doués (quatre artistes ont suivi des cours à l'académie Fratellini) et une plus courte dans le but de devenir animateur. La compagnie Shems'y Junior déplacera son spectacle Bartal au Moyen-Atlas du 20 au 30 juillet entre Ifrane, El Hajeb, Azrou, Khenifra, Kasbat Tadla, Beni Mellal, Fquih Ben Salah, Bejaâd, Oued Zem, Khouribga et Benslimane, une tournée financée par la Semaine du film européen et le Festival Jazz au Chellah. |
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