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N° 233
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Ahmed R. Benchemsi

Au secours !

Ahmed R. Benchemsi
Plutôt que d’aller en justice, les citoyens préfèrent raconter leurs problèmes à la presse


Ce n’est que la millième fois que ça arrive. Cette semaine encore, nous avons reçu, à TelQuel, deux “dossiers” volumineux, chacun traitant d’un problème particulier vécu par un citoyen lambda. Ils ont rejoint la pile qui monte, depuis maintenant cinq ans, dans un de nos placards. Tous ces “dossiers” se ressemblent : bourrés de documents légaux (quittances, attestations, récépissés, reçus divers, et toujours – le must – la photocopie de la carte d’identité nationale de la “victime”), ils
donnent les plus infimes détails des “injustices” qu’auraient subi leurs expéditeurs : expulsion de domicile, héritage mal réparti, escroquerie, harcèlement, abus de gestion dans tel office public ou telle entreprise privée, etc., etc., etc.

Plutôt que d’être proposés à la presse (tous nos confrères subissent le même phénomène), ces problèmes individuels devraient, normalement, trouver des solutions en justice. Mais une fois sur deux, nous recevons ces dossiers avant même qu’ils aient fait l’objet d’une plainte. Ce qui signifie que ceux qui nous les envoient estiment, d’avance, que leur problème a plus de chances d’être résolu si la presse en parle que si un magistrat s’en saisit. Cela en dit plus long que tous les discours sur la confiance des Marocains en leur justice… Mais il y a pire : l’autre moitié des dossiers nous sont envoyés après qu’un procès a donné tort à leurs expéditeurs. Des mauvais perdants ? Voire… Parfois, l’examen du dossier met en lumière un jugement criant d’injustice. Le plus souvent, il y a à boire et à manger, et le cas du plaignant n’est pas si défendable que cela. Mais le plus intéressant, c’est qu’à tous les coups (je dis bien à tous les coups) on trouve dans le dossier des vices de forme, voire de fond, flagrants, de nature à invalider le jugement prononcé – même si ce jugement allait, grosso modo, dans le bon sens. Moralité : attaquer une décision de justice prise au Maroc est toujours justifié, parce que les procès ne sont jamais irréprochables. Jamais. Comment, dans ce cas, reprocher aux “victimes” d’appeler la presse au secours ?!

Ni nos confrères ni nous, à TelQuel, ne pouvons évidemment publier des articles sur ces dossiers. Défendre des citoyens qui s’estiment lésés dans des affaires civiles n’est pas notre vocation. On en a envie, parfois, tellement certaines injustices sont révoltantes. Mais impossible d’ouvrir cette porte, sous peine de nous retrouver, en un clin d’œil, ensevelis sous les plaintes.

Il existe bien un recours, pour les citoyens auxquels les tribunaux ont failli à rendre justice : le fameux Diwan al Madhalim. Mais comment ce “cabinet des doléances” fonctionne-t-il ? Depuis son instauration par dahir, en 2001, on n’en sait pour ainsi dire rien. Tout au plus sait-on que ses “avis” sont purement consultatifs, donc qu’ils n’ont rien de contraignant. Mais quel type de plaintes a-t-il vocation à traiter ? Quel est le processus à suivre ? Combien cela prend-il de temps ? Et puis, surtout : comment un simple “cabinet” de Rabat, aussi informatisé puisse-t-il être, pourra-t-il traiter la masse des injustices qui grossit chaque jour dans ce pays ?! Rien qu’avec les “dossiers” reçus par TelQuel, il en aurait pour une bonne année de travail !

N’en jetons plus, tout cela est aberrant. Désespérés par la justice de leur pays et faute d’alternative sérieuse, les citoyens ont fini par considérer la presse comme une sorte de chevalier blanc dont la mission est de redresser les torts, tous les torts. Autrement dit, faute de troisième pouvoir crédible, les citoyens reportent tous leurs espoirs sur le quatrième. Certains prétendent que le Maroc vit actuellement une “transition démocratique”. Rien n’est plus faux. La démocratie suppose un équilibre entre les pouvoirs. Nous en sommes loin. C’est anormal et c’est dangereux.

 
 
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