Au secours !
Plutôt que daller en justice, les citoyens préfèrent raconter leurs problèmes à la presse
Ce nest que la millième fois que ça arrive. Cette semaine encore, nous avons reçu, à TelQuel, deux dossiers volumineux, chacun traitant dun problème particulier vécu par un citoyen lambda. Ils ont rejoint la pile qui monte, depuis maintenant cinq ans, dans un de nos placards. Tous ces dossiers se ressemblent : bourrés de documents légaux (quittances, attestations, récépissés, reçus divers, et toujours le must la photocopie de la carte didentité nationale de la victime), ils |
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donnent les plus infimes détails des injustices quauraient subi leurs expéditeurs : expulsion de domicile, héritage mal réparti, escroquerie, harcèlement, abus de gestion dans tel office public ou telle entreprise privée, etc., etc., etc.
Plutôt que dêtre proposés à la presse (tous nos confrères subissent le même phénomène), ces problèmes individuels devraient, normalement, trouver des solutions en justice. Mais une fois sur deux, nous recevons ces dossiers avant même quils aient fait lobjet dune plainte. Ce qui signifie que ceux qui nous les envoient estiment, davance, que leur problème a plus de chances dêtre résolu si la presse en parle que si un magistrat sen saisit. Cela en dit plus long que tous les discours sur la confiance des Marocains en leur justice
Mais il y a pire : lautre moitié des dossiers nous sont envoyés après quun procès a donné tort à leurs expéditeurs. Des mauvais perdants ? Voire
Parfois, lexamen du dossier met en lumière un jugement criant dinjustice. Le plus souvent, il y a à boire et à manger, et le cas du plaignant nest pas si défendable que cela. Mais le plus intéressant, cest quà tous les coups (je dis bien à tous les coups) on trouve dans le dossier des vices de forme, voire de fond, flagrants, de nature à invalider le jugement prononcé même si ce jugement allait, grosso modo, dans le bon sens. Moralité : attaquer une décision de justice prise au Maroc est toujours justifié, parce que les procès ne sont jamais irréprochables. Jamais. Comment, dans ce cas, reprocher aux victimes dappeler la presse au secours ?!
Ni nos confrères ni nous, à TelQuel, ne pouvons évidemment publier des articles sur ces dossiers. Défendre des citoyens qui sestiment lésés dans des affaires civiles nest pas notre vocation. On en a envie, parfois, tellement certaines injustices sont révoltantes. Mais impossible douvrir cette porte, sous peine de nous retrouver, en un clin dil, ensevelis sous les plaintes.
Il existe bien un recours, pour les citoyens auxquels les tribunaux ont failli à rendre justice : le fameux Diwan al Madhalim. Mais comment ce cabinet des doléances fonctionne-t-il ? Depuis son instauration par dahir, en 2001, on nen sait pour ainsi dire rien. Tout au plus sait-on que ses avis sont purement consultatifs, donc quils nont rien de contraignant. Mais quel type de plaintes a-t-il vocation à traiter ? Quel est le processus à suivre ? Combien cela prend-il de temps ? Et puis, surtout : comment un simple cabinet de Rabat, aussi informatisé puisse-t-il être, pourra-t-il traiter la masse des injustices qui grossit chaque jour dans ce pays ?! Rien quavec les dossiers reçus par TelQuel, il en aurait pour une bonne année de travail !
Nen jetons plus, tout cela est aberrant. Désespérés par la justice de leur pays et faute dalternative sérieuse, les citoyens ont fini par considérer la presse comme une sorte de chevalier blanc dont la mission est de redresser les torts, tous les torts. Autrement dit, faute de troisième pouvoir crédible, les citoyens reportent tous leurs espoirs sur le quatrième. Certains prétendent que le Maroc vit actuellement une transition démocratique. Rien nest plus faux. La démocratie suppose un équilibre entre les pouvoirs. Nous en sommes loin. Cest anormal et cest dangereux. |