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N° 233
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Mehdi Sekkouri Alaoui,
envoyé spécial à Meknès

Société. Horreur à Meknès

Brahim Hsitou et son épouse
Maria Bennani. (DR)

L'avocat meknassi Brahim Hsitou et son épouse Maria Bennani ont été assassinés et leurs corps dépecés ont été jetés au fond d'un oued. Une sauvagerie au mobile anodin : un différend de voisinage. Retour sur un fait divers des plus morbides.


Plus de trois semaines après avoir appris le meurtre de l'avocat Brahim Hsitou et de son épouse Maria Bennani, les Meknassis sont encore sous le choc. La fin sordide de ce couple sauvagement assassiné par ses voisins, les frères Bouami, est sur toutes les lèvres. “Mais ce n'est pas le meurtre en lui-même qui nous a choqués, nous en avons pris
l'habitude par ici. Pour vous dire, rien que le mois dernier, on en a dénombré une bonne dizaine. C'est plutôt la manière dont il a été commis qui a donné froid dans le dos à tout le monde”, précise ce chauffeur de taxi. Du côté de Hay Tirbaine, dans l'ancienne médina, où vivaient les victimes, même son de cloche. “A ce jour on n'arrive toujours pas à s'y faire. Ça dépasse tout ce que l'on pouvait imaginer”, souligne ce commerçant décontenancé et visiblement lassé par les incessantes questions des enquêteurs, des journalistes mais surtout des nombreux curieux friands de détails macabres. Reste alors à comprendre comment, ce qui s'avérait n’être qu'un simple différend de voisinage, a pu se terminer en un horrible bain de sang ?

Un simple différend pour mobile
Si Brahim Hsitou n'habitait Hay Tirbaine que depuis 2002, date à laquelle il a épousé Maria Bennani, le différend qui l'opposait aux frères Bouami dure depuis bien longtemps. La famille Bennani installée à cette adresse depuis la fin des années 70, se souvient s'être toujours plainte des désagréments que lui cause le restaurant des Bouami qui se trouve au rez-de-chaussée. “Nous étions tout le temps envahis par de la fumée et des odeurs désagréables provenant de leur cuisine. Et puis le bruit continuel nous rendait, jour et nuit, la vie impossible”, raconte le frère de Maria. Or nul ne pouvait y changer quoi que ce soit. “Il est de notoriété publique, d'après les voisins, que les Bouami ont toujours eu des appuis au sein des autorités, sans oublier qu'ils graissaient la patte à pas mal de monde”. Ils pouvaient se le permettre, surtout que leurs affaires semblaient bien marcher, si bien même qu'au bout de quelques années, ils sont arrivés à s'approprier les pas-de-porte de trois des quatre appartements que compte l'édifice, puis un peu plus tard, à racheter un grand restaurant qu'ils ont entièrement réaménagé. Coût de l'opération, nous dit-on, quelques millions de dirhams.

Mais les choses commencent cependant à se compliquer pour eux avec l'arrivée de Hsitou, le mari de Maria. Homme de loi, il est beaucoup moins facile à berner. En 2004, il arrive à attirer l'attention d'une commission technique qui conclut qu'il y a bien préjudice pour son épouse et lui-même mais plus encore - ce qui probablement décidera de son sort - il découvre quelques semaines avant le crime que, si le restaurant a pu demeurer ouvert, ce n'est que grâce à un document falsifié dans lequel le défunt père de Maria déclarait qu'il ne voyait aucun inconvénient à ce que les Bouami exploitent leur restaurant et que cela ne lui causait aucun préjudice. Or ce document légalisé se trouve être un faux, puisqu'il n'est nullement consigné dans le registre de la commune. Ne restait plus qu'à divulguer au grand jour cette découverte salvatrice mais les Bouami n'ont pas voulu voir leur gagne-pain leur filer entre les doigts.

Un crime presque parfait
Depuis fin 2004, Abdeljabar, le frère aîné des Bouami, entretient une liaison avec Malika sans savoir qu'elle est mariée à Aziz qu'elle lui a présenté comme “un ami important qui a beaucoup de relations”. Les deux hommes se voient régulièrement, et comme Brahim Hsitou devient très gênant, Aziz propose de lui régler son compte contre la somme de 240 000 DH. S'ajoute alors au groupe, en plus des autres frères Bouami, Badr, un pompier de Meknès qui doit de l'argent à Abdeljabar. Après trois ou quatre tentatives ratées, ils vont réussir leur coup, le 16 février 2006. Ce jeudi-là, dans l'après-midi, Brahim Hitsou et sa femme referment la porte de l'immeuble derrière eux. En arrivant au premier étage, ils sont surpris par leurs voisins qui leur assènent des coups de barres de fer sur le crâne. Pour étouffer leurs hurlements, le volume d'une radio amenée pour la circonstance est réglé au maximum. Aussitôt à terre, probablement déjà mort, le couple est transporté à l'intérieur d'un des appartements des Bouami. Grâce à une scie, les deux cadavres sont entièrement désossés. La viande, broyée à l'aide d'un hacheur à viande, est diluée avec de l'eau pour être déversée dans les égouts. Quant aux os, ils sont mis dans des sacs en plastique qui sont à leur tour rangés dans une grande valise. On s'applique finalement au nettoyage tout en aspergeant un peu partout de l'eau de rose pour se débarrasser des odeurs dégagées par ce massacre. Très tôt le matin, Aziz et Badr quittent la médina, une valise à la main. Arrivés à la gare Emir Abdelkader, les deux accusés prennent tranquillement un café, avant de prendre le train en direction de la capitale. A Rabat, après avoir loué une voiture, ils se rendent à l'Oued Cherrat où ils déversent ce qui reste de Brahim Hsitou et Maria Bennani du haut d'un pont. Voilà en tout cas ce qui ressort des aveux recueillis par la police judiciaire.

L'enquête révélatrice
Lundi 20 février 2006, une certaine angoisse s'installe au sein des familles Hsitou et Bennani. Aucune nouvelle du couple. Au cabinet de l'avocat, les clients s'inquiètent également. Il n'est pas du genre à s'attarder. Le lendemain, après une tournée infructueuse dans les hôpitaux de la région, des plaintes pour disparition sont déposées par les deux familles. “À ce moment-là, nous étions vraiment loin d'imaginer que ça prendrait autant d'ampleur. Au pire des cas nous pensions qu'il pouvait s'agir d'un enlèvement”, raconte la sœur de Brahim. Et puis il y a le portable de Brahim qui semble toujours en marche. “Ils sont partis en Algérie régler une affaire d'héritage pour mon mari”, explique, à l'autre bout du fil, une inconnue qui se dit d'Oujda et qui veut conserver l'anonymat. A Hay Tirbaine, le gardien de nuit confirme : “Oui, je les ai vus sortir mercredi matin (le 15 février), une valise à la main”.

À l'intérieur de l'appartement, tout porte aussi à croire que le couple est bien parti en voyage : le salon marocain est relevé, leurs vêtements ne sont pas là… Mais la famille Hsitou est convaincue que quelque chose ne tourne pas rond : “Non seulement Brahim ne disparaît jamais plus de 48 heures sans nous prévenir, mais il n'a pas non plus de passeport”. Et les Bouami dans l'histoire ? Il existe ce différend, sans oublier que Brahim avait déposé une plainte à l'encontre de ses voisins, six mois auparavant, pour menaces de mort. Ces derniers, une fois convoqués, confirment l'existence du conflit avec le couple mais affirment par la même occasion n'avoir aucune idée du lieu où il se trouve. Crime parfait ? Pas si sûr ! Reste la piste du portable de Brahim. Cette inconnue qui prétend être d'Oujda commet l'erreur d'appeler à nouveau. La police remonte alors jusqu'à une femme qui se souvient avoir reçu un coup de fil provenant de ce même numéro : “Oui, bien sûr, c'est même une amie à moi qui habite à deux pas d'ici”. L'amie en question n'est autre que Malika, la femme de Aziz. Grâce à ses aveux, il ne reste plus qu'à recoller les morceaux du puzzle. Au total, ce sont près de 16 personnes qui sont présentées au parquet le 18 juin dernier, dont Malika, les trois frères Bouami, Badr le pompier ainsi que le gardien de nuit. Les autres personnes arrêtées l'ont été pour non-dénonciation de malfaiteurs ou recel d'objets volés suite à un crime. Quant à Aziz, le chaînon manquant de l'histoire, il est en cavale en Espagne et un mandat d'arrêt international a été émis contre lui. Les aveux n'ont cependant pas encore permis de retrouver les corps, ou du moins ce qu'il en reste. Seules des traces de sang ont été découvertes sur le lieu du crime. Leur ADN serait conforme à celle du père de Brahim. La police locale s'accroche à cet indice pour tirer ses conclusions et s'appuie également sur les aveux des seize prévenus.

Consternation des proches
Du côté des deux familles, la rage est omniprésente. “Après toutes les plaintes, tous les appels au secours de mon frère, comment se fait-il que personne n'ait réagi au bon moment ?”, se demande l'un des frères de Brahim avant d'ajouter : “Est-ce qu'il va falloir, dorénavant, prendre les armes pour se défendre ?” Quant à son père, il se dit profondément blessé : “J'ai sacrifié ma vie pour ce pays. Résistant, j'ai été condamné à mort par l'occupant et c'est comme ça que me remercie mon pays, en me prenant mon fils !”. Du côté des avocats, on est également en colère et on le fait savoir. Les sit-in, manifestations de soutien, ou simples réunions se transforment très vite en réquisitoires contre les autorités qui, d'après de nombreux avocats, “de par leur passivité se seraient portées complices du meurtre d'un des leurs”. Dans ce climat d'indignation générale exacerbée, la justice va avoir bien du mal à travailler dans la sérénité.



Meknès. Criminalité en progrès

Sur la base du nombre d'affaires traitées par les différentes préfectures de police du pays en 2005 (14 209, recensées par la DGSN), la capitale ismaïlienne n'arrive qu'en 6ème position dans le top ten des villes marocaines après Casablanca, Marrakech, Fès, Rabat et Oujda. Meknès demeure cependant une ville à haut risque à cause notamment d'un fort taux de crimes de sang, d'agressions et de coups et blessures entraînant la mort. Rien que pour le mois de juin dernier, on ne dénombre pas moins de 10 cas d'homicide. “Ce chiffre ne porte que sur ceux qui ont été découverts. Il se pourrait qu'il soit encore plus important”, souligne un avocat installé sur place. Sans oublier que si Meknès fait aussi souvent la une, cela est dû aux grands criminels qu'elle a pu produire. Le cas de Mjinina par exemple est toujours dans les esprits. Pour expliquer cette situation, ce même avocat l'impute “à un exode rural et à une pauvreté des plus accrus dans le pays”.

 
 
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