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N° 233
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Driss Bennani

Audiovisuel. Dans les coulisses de la Haca

Réunion du bureau de la HACA
De gauche à droite :
Ahmed Ghazali, Mohamed Naciri,
Noureddine Afaya et
Naïm Kamal. (TNIOUNI / AJO)

À part délivrer des licences de radio et de télévision, à quoi sert la Haute
autorité de la communication audiovisuelle ? Qui la fait tourner ? A-t-elle les moyens de ses ambitions ? Plongée dans une instance plutôt discrète.



Dans les couloirs de la Haca, au nouveau quartier des affaires de Rabat, on raconte qu'Ahmed Ghazali est un homme serein et lucide, un juriste qui joue au “grand sage” quand le ton monte au sein du conseil qu'il préside depuis bientôt quatre ans, une sorte de grand frère (ou big
brother). L'homme n'a d'ailleurs attendu personne pour affirmer (en substance) à un magazine arabe, qui l'interviewait au tout début de l'aventure, que la libéralisation n'est pas une partie de plaisir et que ce n'est que le début d'un travail colossal qui, seul, permettra de juger le travail de l'instance. Le président du conseil de la communication audiovisuelle ne s'est donc jamais fait d'illusions. En quittant le palais royal en été 2002, il savait que tout restait à faire : il fallait maintenant donner forme à des vœux pieux exprimés ici et là par des responsables trop enthousiastes, réguler un paysage audiovisuel anarchique, imposer l'autorité d'un conseil créé et financé par le roi et convaincre de son indépendance. Tout un programme. Mais avant, il fallait délivrer les premières licences radio et télé, fixer les cahiers de charges des différents opérateurs et surtout … créer la Haute autorité de la communication audiovisuelle, recruter les hommes, installer un organigramme … Bref, le basique ! Autant dire qu'au début, tout devait se faire en même temps, dans un joyeux bazar à l'officielle. “La Haute autorité n'a eu aucun mal à séduire des profils intéressants à recruter. Il y avait des journalistes, des lauréats en science politique, des juristes, des avocats, etc. Le lien direct avec le roi et son indépendance vis-à-vis du gouvernement permettaient à l'instance d'offrir des salaires confortables. Tous ces éléments étaient déterminants pour ramener tout ce beau monde”, confie un responsable à la Haute autorité, qui souhaite, comme beaucoup d'autres, rester anonyme. Signe de la précipitation et du “cafouillage” qui ont marqué les débuts de l'instance, ses membres sont logés pendant plusieurs semaines au siège de la Fondation Hassan II pour les Marocains résidents à l'étranger, ce qui fait dire à ce responsable dans une chaîne de télévision (lui aussi anonyme) : “Comme toutes les instances qui lui ressemblent, la Haca a été créée pour réfléchir à sa mission alors que ce genre de débat aurait dû précéder sa création”. “Faux, proteste énergiquement notre responsable de la Haca, sa création a été à l'ordre du jour de plusieurs gouvernements successifs, tout comme la libéralisation. En plus, le dahir portant création de l'instance fixe ses grandes orientations. À ses hommes et femmes ensuite de concrétiser cela en règlements et en décisions”.

Premier examen
Alors que le travail pour l'attribution des licences a été lancé, l'instance fait connaissance avec les opérateurs existants. S'il n’y a logiquement pas de problèmes pour obliger RTM et 2M à se conformer à un cahier des charges de service public, la tâche s'annonce beaucoup plus dure dès lors qu'il s'agit de l'énigmatique Médi 1 et de la puissante Sawa. La première, forte d'un appui officiel français, existe depuis plus de 20 ans. La seconde a été autorisée pour des “raisons d'Etat”, selon l'expression de Nabil Benabdellah en personne. D'ailleurs, de nombreux rounds de négociation réuniront les responsables de la Haca et ceux de Sawa. Aux arguments politiques des Américains, la Haca répond par les tout nouveaux textes juridiques. Résultat des courses : Sawa constitue une société de droit marocain pour continuer à émettre sur FM et Médi 1 signe un cahier des charges, presque similaire à ceux des deux chaînes de télévision. La Haca marque un point mais ne fait pas de tapage particulier. Idem lorsqu'elle annonce les résultats des attributions des premières licences audiovisuelles. Alors que tout le monde s'attendait à une réception royale et à une annonce tambour battant, la Haca se contente de diffuser un communiqué vague, où l'identité des élus n'a même pas été dévoilée. Pourquoi cette timidité presque maladive ? “C'est peut-être de l'élégance, confie un responsable de la communication au sein de l'instance. Nous arrivons dans un secteur qui existe depuis 1962, où s'entremêlent politique, social, économique et culturel. Dans un premier temps, il faudra gagner la confiance des opérateurs en leur montrant que nous sommes un organe de régulation et non de contrôle, que nous n'avons aucune prétention de changer ou d'intervenir dans leurs choix éditoriaux. Une fois cet objectif atteint, nos décisions et notre discours deviendront plus percutants et plus directs”. En attendant, la Haca opère en mode camouflage. Les mots lui font encore peur et sa priorité est de ne jamais fâcher personne. Au moins dans une première étape. Nous sommes encore très loin de l'instance des sages, forte et charismatique, qui a fait rêver tant de professionnels des médias…

Décisions contestées
Cela n'a pas empêché la Haca de taper sur la table plus d'une fois (voir encadré “plus grandes décisions”). Publicité mensongère, pluralité d'opinions, droits de réponse … tout le monde y est passé… 2M en tête. Chiffre à l'appui, la chaîne casablancaise a été mise en cause plus souvent que tous les autres opérateurs. La Haca ferait-elle une fixation sur la chaîne d'Aïn Sebaâ ? “Tout porte à le croire, lâche un journaliste de la rédaction. Plusieurs cadres de la Haca sont d'anciens journalistes de la chaîne en rupture de ban. Ils ne prennent peut- être pas leur revanche mais force est de constater qu'ils font une fixation sur notre travail”. Notre journaliste n'a pas tort. Le département de suivi des programmes est une véritable rédaction de l'ombre, rassemblant plusieurs journalistes mécontents, soit, mais ils ne sont qu'un maillon d'une chaîne beaucoup plus complexe selon une source de l'instance. “Quand le département de suivi fournit un rapport, il passe d'abord par le département juridique qui vérifie la conformité du rapport avec les attributions de la Haca. Le rapport échoue ensuite chez le directeur qui décide ou pas de le transmettre au conseil des huit sages pour débat. C'est dire qu'aucun mot n'est laissé au hasard dans nos décisions. La légalité est à la base de notre travail”. Soit, renchérit ce responsable des informations de la première chaîne, mais comment expliquer que la Haca ne convoque jamais personne pour lui permettre de se défendre directement devant les sages ? Pourquoi se limite-t-on à une demande d'explication écrite sans qu'il y ait aucune confrontation entre les protagonistes dans une affaire impliquant des choix éditoriaux par exemple ? “Nous n'en avons pas les moyens et pas encore la prétention”, tranche un sage parmi les huit. “Nous n'en sommes pas encore là. C'est une pratique qui se fait ailleurs mais qui nécessite un cumul important. Il y a dans notre règlement tout un chapitre consacré aux sanctions que nous n'avons pas encore exploité. Cela peut commencer par un simple avertissement mais la Haca peut également décider d'infliger des amendes ou de retirer sa licence à un opérateur qui ne respecte pas son cahier des charges”, poursuit-il.

Qui peut saisir la Haca ?
Pour autant, les décisions de l'instance sont-elles irrévocables ? Non. La preuve, lorsqu’elle n'a pas donné raison au parti de Thami Khiari (FFD) qui réclamait un droit de réponse sur 2M, ce dernier (le parti) a déposé plainte au tribunal administratif qui n'a pas encore tranché. C'est qu'en fait, la Haca filtre les plaintes qui y sont déposées … en amont. Un petit paragraphe dans son dahir de création précise que seuls les partis politiques, les syndicats et les associations à vocation nationale peuvent la saisir. Voilà qui est déjà assez restrictif. Résultat, pour qu'un Aboubakr Jamaï puisse par exemple se plaindre de la partialité du journal télévisé de 2M, il est obligé de passer par l'OMDH. Une gymnastique qui en découragerait plus d'un… “Ceci dit, nuance notre responsable de la communication à la Haca, l'instance s'est déjà auto-prononcée sur des affaires qui touchent aux citoyens normaux, parce que son rôle, c'est la protection du téléspectateur. L'idéal serait qu'une association du public des médias audiovisuels se constitue, par exemple, et qu'elle saisisse la Haca à chaque fois que cela s'impose”. De toute évidence, l'apprentissage de la démocratie cathodique reste à parfaire des deux côtés.



Récapitulons. Quand la Haca tape sur la table

Depuis son installation, la Haca a rendu plusieurs dizaines de décisions. Cahiers de charges, pluralité, paramètres techniques et décisions grand public censés vous protéger en tant que téléspectateurs et auditeurs.

Tsunami. La Haca a offert au PJD son premier droit de réponse depuis le 16 mai. Attajdid considère que le tsunami est un châtiment divin, le JT de 2M fait porter la responsabilité au PJD mais se contente d'interviewer le rédacteur en chef du journal, organiquement indépendant du parti. Le piège (vicieux) se referme. Othmani dépose plainte et obtient gain de cause.

Enfants. Le JT de 2M, encore une fois, couvre une tentative de meurtre sur un enfant de 5 ans. Dans la précipitation, le reporter fait carrément une reconstitution du crime avec l'enfant, encore traumatisé. Il ne prend même pas la peine de lui voiler le visage. La Haca ne rate pas le coup et inflige un avertissement à la chaîne.

Pub mensongère. Une compagnie pétrolière passe une publicité sur Médi 1. Elle y fait la promotion de services de lavage et de restauration et les vend comme une exclusivité. La Haca tape du poing et décide la suspension du message publicitaire.

Pub clandestine. La décision touche cette fois Yawmiyat Al Fallah, émission matinale phare de Médi 1, sponsorisée par une banque de la place. Problème, l'animateur n'hésite pas à inciter les auditeurs à rejoindre ladite banque au milieu de son émission. Ça ne passe pas et la Haca le lui fait savoir.

Ramadan 2006. La RTM et 2M forcent la dose des publicités lors du prime time du mois sacré. La Haca n'apprécie pas, avertit les deux chaînes et leur demande d'équilibrer leur programmation de manière à ce que les messages publicitaires n'empiètent pas sur l'espace éditorial. l

 
 
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