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N° 234
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Abdellatif El Azizi

Enquête.
Al Adl vs la monarchie. La guerre secrète


(AL JAMAA.COM)

Pendant qu'Al Adl communique tous azimuts à l'intérieur comme à l'extérieur et joue les persécutés, l'Etat alterne le chaud et le froid. D'un côté, le ministre de l'Intérieur dévitalise tous les moyens de propagande de l'association, avec fermeté mais sans violence, de l'autre le roi distribue les subventions dans les zones économiquement sinistrées du royaume, où la propagande adliste a déjà fait son petit bonhomme de chemin…


Le roi mise gros à Oujda : 1,27 milliard de dirhams. Une manne pour réhabiliter l'ancienne médina, rétablir des infrastructures vétustes et
reloger des foyers en situation précaire. Tous les gros pontes ont été invités sur place par le roi lui-même à mettre la main à la pâte. C'était le 26 juin dernier. Une fois le dossier des Oujdis les plus pauvres ficelé, le roi a s'est rendu chez ces autres oubliés de longue date que sont les Rifains de Nador. Là aussi, il met le paquet pour lancer une série de chantiers (routes, rocade, sites balnéaires, etc). “Il le faut pour sortir définitivement la région de la misère”, s'enthousiasme un élu. Mais si le roi a tenu à braver les chaleurs estivales particulièrement rudes dans la région, c'est aussi parce qu'il y a péril en la demeure.

Cela faisait déjà plusieurs mois que les adeptes de Yassine battaient campagne pour chauffer à blanc tout ce que compte la région comme exclus : chômeurs, contrebandiers à la petite semaine, étudiants, lycéens, femmes. Pour mobiliser les masses contre le Makhzen, les islamistes ont fait feu de tout bois. La visite royale vient d'ailleurs juste après la répression tous azimuts qui s'est abattue sur les membres et les représentants du mouvement à Oujda. Signe que les évènements s'imbriquent parfaitement dans une logique de confrontation feutrée, une semaine avant la visite royale, une obscure association amazighe organisait un sit-in à Nador …contre Al Adl Wal Ihsane.

L'Etat “spolie” Al Adl de sa base de données
L'association s'est refait une belle image dans la région. En mars dernier, à Oujda, la section d'Al Adl présidée par Mohamed Abbadi (aujourd'hui derrière les barreaux), a animé avec un succès notable une semaine de communication sur le thème “éducation et politique”. Comme le petit peuple en redemandait, les islamistes ont été obligés de mettre les bouchées doubles et de placer les domiciles des activistes régionaux à la disposition de la mouvance pour y tenir des réunions de “sensibilisation” où des centaines de milliers de tracts et de CD de propagande ont été distribués. C'est là qu'a eu lieu le lancement des fameuses “portes ouvertes” qui ont conduit au clash avec les autorités. “L'objectif de l'offensive sécuritaire, nous confie un responsable du renseignement, n'était pas tellement de mettre de nouveaux détenus islamistes derrière les barreaux mais plutôt de saisir les fichiers informatiques qui contiennent toute la base de données d'Al Adl Wal Ihsane”. Objectif ciblé : les noms des militants et des “mécènes“, ainsi que la stratégie au quotidien de Yassine relayée par ses lieutenants.

“La police a saisi plusieurs documents chez Mohamed Abbadi, le numéro deux d'Al Adl”, précise une source policière qui ajoute que le butin a été des plus bénéfiques pour la suite des évènements. Il faut entendre par là que les listings des militants ont permis aux autorités d'établir une estimation du nombre d’adeptes et de sympathisants plus proche de la réalité. Selon ces sources, ils sont donc près de 100 000 membres auxquels il faudrait ajouter quelques 25 000 sympathisants.

Du côté d'Al Adl, on crie au vol et à la spoliation ! Nadia Yassine a parlé d’un million de dirhams de matériel informatique et bureautique coûteux qui aurait disparu au cours des descentes de police. Pour Mohamed Darif, il s'agit d'une campagne qui vise notamment à affaiblir Al Adl Wal Ihsane en confisquant ses moyens logistiques composés d'ordinateurs et d'autres équipements. “Nous sommes victimes, depuis le lancement de nos journées Portes Ouvertes, d'une vague d'arrestations et de menaces lancée par le ministre de l'Intérieur, Chakib Benmoussa. Nos militants sont arrêtés, leurs domiciles et leurs environs fouillés. Nous n'avions que ces journées pacifiques faites de prières et d'explications pour transmettre notre message de tolérance et de paix pour un Maroc nouveau plus proche de l'esprit d'Allah”, s'indigne Nadia Yassine.

Al Adl recrute ici et là, en catimini
Qu'est-ce qui explique cette escalade ? Ce regain de tension était-il prévu ? Assiste-t-on à un changement de la stratégie de l'organisation islamiste d’Abdeslam Yassine vis-à-vis du pouvoir ? Alors que les réunions des membres d'Al Adl Wal Ihassane se tenaient depuis des années sans qu'ils soient inquiétés outre mesure par les autorités, le lancement des “journées portes ouvertes” traduit bien un changement dans la stratégie de la mouvance. Il semble que l'organisation d'Abdeslam Yassine, qui vivait jusqu'à présent en vase clos, ait résolument opté pour l'ouverture sur la société. Pour Mohamed Darif, les dernières sorties d'Al Adl s'expliquent par “la nécessité pour les islamistes de dialoguer avec une opinion publique particulièrement perplexe devant la montée d'une pensée et d'un comportement irrationnels cautionnés par les plus hautes instances de la Jamaâ. L'histoire des fameuses visions médiatisées à satiété par les membres de la Jamaâ eux-mêmes a particulièrement écorné l'image de la mouvance. L'objectif essentiel était d'améliorer l'image de la Jamaâ auprès de l'opinion publique”.

Pour d'autres observateurs et des sources proches de Yassine, l'objectif de cette offensive est précis. Il s'agit en réalité de faire porter le message de la Jamaâ le plus loin possible, de façon à recruter le plus de nouveaux adeptes, notamment au sein des couches les plus déshéritées de la population (chômeurs, étudiants et islamistes appartenant à d'autres mouvances). “C'est pour cela que nous avons ciblé essentiellement les régions les plus pauvres du pays et les quartiers les plus marginaux des grandes villes”, explique un militant d'Al Adl.

Sur le terrain, comme à l'accoutumée, les militants de Yassine ont tenté de faire preuve d'ingéniosité pour tromper la surveillance des autorités. La plupart des sorties étaient dissimulées sous diverses couvertures. “Al Adl Wal Ihsane avait décidé de diversifier ses activités pour mieux camoufler la finalité de ses fameuses journées de communication”, confie un officier qui surveille et répertorie leurs activités. Le lundi 12 juin, un meeting à Nador organisé dans le domicile de Jamal Boutayebi, leader de la Jamaâ dans cette ville, a pris l'allure d'une fête familiale. A Souk Larbaâ du Gharb, cela aurait pris l'allure d'une fête de circoncisions pour enfants démunis. À Agadir, c'est dans un lycée de la ville que des enseignants, adlistes avérés, organisaient une simulation d'examens du bac au profit de plusieurs élèves provenant de quartiers déshérités. A Beni Mellal, des étudiants ont assailli le doyen de la faculté, dans son bureau, pour “revendiquer” la réadmission de certains des leurs suspendus par le conseil disciplinaire de l'établissement et permettre l'organisation de “journées culturelles”. Les domiciles de Fathallah Arsalane et Mohamed Moutawakil, dans les quartiers de Diour Jamaâ et Al Massira, soumis à une surveillance serrée, n'ont pas été utilisés pour des meetings. Par contre, des locaux mitoyens ont été loués pour servir à l'organisation de multiples rencontres entre adeptes. Face à la suspicion des sécuritaires à l'affût du moindre rassemblement des adlistes, l'un des leurs confie : “nous avons évité nos propres maisons pour que les réunions n'aient pas l'air d'être clandestines”.

La répression “légale” des hommes de Benmoussa
Il est clair que les adeptes de Yassine savaient très bien que leur activisme n'allait pas passer inaperçu. Mais ce que Yassine n'avait pas prévu, c'est la nature de la réponse que le pouvoir allait donner à cette offensive. Chakib Benmoussa a notamment justifié l'intervention des forces de l'ordre par le fait qu'Al Adl Wal Ihsane “s'était automatiquement mise hors la loi, en ne respectant pas les libertés publiques, la préservation de l'ordre et le respect du droit de réunion ainsi que celui des collectes de fonds”. Ainsi, pour éviter d'être pris en défaut, ses hommes se targuent de s'être contentés d'arrestations sommaires et de ne pas avoir mis à contribution le centre de Témara. Cela n'empêche pas Nadia Yassine, aujourd'hui, de crier à la face du monde que le mouvement “a été victime d'une répression aveugle”. Certes, la plupart des décisions ont été couvertes du sceau de la légalité. Tenez, l'association Elouaha de Zagora (une branche locale d'Al Adl) a été jugée et dissoute par le Tribunal de première instance et son siège fermé parce qu'elle “n'avait pas tenu son assemblée générale dans les délais impartis par la loi”. Une autre a été interdite en raison du changement de local sans que les autorités compétentes aient été prévenues. Mais quelle autre association au Maroc connaît un traitement similaire pour de telles raisons ? “C'est tout simplement du deux poids, deux mesures”, estime un militant (non islamiste) des droits de l'homme. A Tanger, on a poussé le bouchon trop loin. Une réunion dans le domicile d'un leader local d'Al Adl a été interdite sous prétexte que l'expertise d'un ingénieur stipulait que les fondations du domicile en question ne pouvaient supporter le poids d'une centaine de personnes ! Justification absurde mais retenue par le procureur. “Si l'état est intervenu, explique un sécuritaire, c'est d'abord pour préserver l'ordre public mais c'est surtout pour ne pas ouvrir la porte à des débordements. Si on laissait faire, demain, on aurait le Polisario qui distribuerait des tracts, la mouvance radicale amazighe qui descendrait dans la rue, ce serait l'anarchie”. “En évitant que leurs débordements ne soient trop visibles, estime un député de l'Istiqlal, les autorités ont privé la Jamaâ de son principal fonds de commerce, à savoir la “martyrisation” qu'aurait provoquée une répression féroce par les forces de l'ordre”.

Contre-offensive de Yassine à l'international
Déstabilisée par cette réponse inédite du pouvoir, la Jamaâ a été contrainte de revoir à la hâte sa stratégie. Dans la précipitation, Yassine a émis une série de recommandations destinées à faire face à ce retournement de situation, sous la forme prophétique de “dix commandements”. Le cheikh y ordonne à ses adeptes de garder leur calme même dans les situations extrêmes (référence à diverses confrontations qui ont failli dégénérer). Il leur demande de se rendre aux meetings sans leur carte d'identité, de manière à éviter d'être recensés à chaque descente de police. Il les invite à tenir leurs réunions dans des domiciles et non plus dans les sièges, en vue de créer des cellules de renseignements dans chaque cercle politique régional chargé de suivre les mouvements des forces de l'ordre. Et il les incite, enfin, à activer les commissions de l'information au niveau de chaque cercle pour communiquer de façon efficace et en temps réel.

D'un autre côté, et toujours dans la précipitation, la Jamaâ tente de mobiliser ses troupes à l'étranger. Dans la foulée, une multitude d'ONG “indépendantes” ont été créées de toutes pièces. C'est le cas notamment de l'Observatoire canadien des droits de l'homme qui a été créé le 4 juillet 2006 .Présidé par un adliste notoire, Kassou Abdelkrim, l'OCDH a juste réussi à rassembler quelques dizaines de personnes pour organiser une manifestation devant le consulat du Maroc à Montréal, une manifestation organisée pour protester contre “la répression dont le Maroc a été le théâtre ces derniers jours”. Remarque importante, l'association qui est pourtant exclusivement composée de membres d'Al Adl a pris soin de ne pas citer cette dernière dans ses communiqués.

L'opération fait suite à une autre action de même nature organisée quelques jours auparavant à Washington par une association également récemment créée, dénommée Al Majliss Al Amriqui Li Houkouk Alinssane (Conseil américain des droits de l'homme). Concernant les activités de ce nouveau-né, chapeauté par les principaux ambassadeurs d'Al Adl chez l'Oncle Sam, Imad Benjelloun et Hassan Inani, les Américains appliquent la politique du wait and see. “Pour l'instant, nous suivons attentivement et avec beaucoup d'intérêt l'évolution de ce bras de fer entre les islamistes de Yassine et la monarchie”, confie une source diplomatique américaine.

En Europe, c'est Nadia Yassine en personne qui sera l'invitée de l'“Alliance pour la Liberté et la Dignité”. Depuis quelques semaines, l'égérie parcourt l'Europe pour mobiliser aussi bien les islamistes marocains que ceux des autres mouvances sans oublier les organisations de défense de droits de l'homme. Le très dynamique professeur, Hassan Amzil, président de l'Alliance pour la liberté et la dignité lui a bien balisé le terrain. Après Grenade et Bruxelles, le vendredi 23 juin, Nadia Yassine donne une conférence à Paris au profit d'une centaine d'auditeurs triés sur le volet. L'objectif avoué de cette opération de communication étant de braquer les projecteurs sur “la situation sociopolitique au Maroc suite aux exactions commises contre le mouvement Justice et bienfaisance”. Avec un message plus subtil en filigrane : “Ce n'est pas nous qui sommes visés, c'est la démocratie, la liberté d'expression et les droits de l'homme”. Pour cela, les militants d'Al Adl ont usé d'une ingéniosité certaine puisqu' à chaque fois, ils arrivaient à “mobiliser des manifestants qui ne savaient pas qu'ils militaient pour une organisation islamiste”, confie un agent du renseignement. Pour le politologue Darif, “il s'agit là d'une technique parfaitement éprouvée par les opposants de gauche qui avaient souvent recours à l'opinion publique et aux ONG internationales pour faire pression sur le pouvoir”.

Al Adl cherche soutiens désespérément
La campagne de charme a-t-elle été conforme aux désirs du Cheikh ? Rien n'est moins sûr. On n'a pas vu beaucoup d'ONG crédibles se bousculer au portillon pour prêter main forte à Yassine et à ses adeptes. Même au niveau interne, à part l'AMDH, il n'y a pas eu beaucoup de mobilisation autour de cette question. Le double langage de Yassine et de ses lieutenants a montré ses limites. Al Adl, qui a tenté de gagner la société civile et les partis politiques dans cette bataille ultime, a oublié que ce sont ces mêmes partis qui ont souvent été accusés par les islamistes de servir de “chiens de garde” au Makhzen. Partis de gauche, libéraux et monarchie, c'est le triptyque infernal, selon la littérature d'Al Adl. Or, “en s'auto-proclamant défenseur de la vérité suprême, qu'elle soit religieuse ou politique, Al Adl ne pourra jamais espérer compter sur le soutien des partis”, rappelle un dirigeant de gauche. D'autant plus que “ce sont ces mêmes partis qui ont crié au loup et dépêché leurs émissaires auprès du Palais pour demander son intervention quand les militants d'Al Adl ont démarré leur campagne”, confie une source bien informée.

Même tiédeur du côté européen. “On connaît l'islamophobie des ONG européennes, on savait à quoi s'en tenir”, justifie avec une pointe de dépit dans la voix, un sympathisant de la mouvance. Dans un article paru dans le quotidien français Libération, le journaliste José Garçon, qui explique la stratégie d'Al Adl Wal Ihssane à l'étranger, n'est pas particulièrement tendre avec l'égérie islamiste: “Incarné par Nadia Yassine, la fille du cheikh, le mouvement interdit Justice et bienfaisance cherche à polir son image à l'étranger. La dirigeante islamiste est encore moins diserte sur le programme précis de son mouvement et sur son mode de gouvernance. C'est le seul sujet où une solide langue de bois se substitue à des détails qui pourraient fâcher”. Il faut dire aussi que l'offensive des adlistes à l'étranger a été contrariée par la mobilisation tous azimuts des réseaux de la DGED qui n'a pas hésité à rameuter toutes “les bonnes volontés” pour couper l'herbe sous les pieds des islamistes. Des réunions au quotidien avec le personnel diplomatique et les consuls ont permis de mettre sur pied des contre-manifs pour affaiblir l'impact des sorties islamistes. “Amicales et autres associations d'amitié avec le Maroc ont travaillé d'arrache-pied pour saper les efforts des adlistes”, confie une source policière. Pour contrer l'Adl, le pouvoir a visiblement joué sur plusieurs fronts. Alors que le roi jouait au pompier, sillonnant le pays, l'Intérieur prenait soin de maintenir la pression à un niveau légalement acceptable et la diplomatie faisait le suivi hors frontières.

Scénario d'insurrection à l'iranienne
Maintenant, la question qui se pose avec beaucoup d'insistance, c'est pourquoi Yassine semble aussi pressé d'en découdre avec le pouvoir ? Ses troupes sont déjà mobilisées pour lancer la fameuse guerre des campings mais face aux interdictions et aux interpellations, il donne l'impression d'hésiter à poursuivre l'escalade qui semble s'avérer très hasardeuse dans le contexte actuel. Mais a-t-il vraiment le choix ? Mohamed Darif pense que la situation reste contrôlable. “D'un côté comme de l'autre, on gère la crise au quotidien et on essaie de ne pas aller trop loin. De la crise au chaos, il y a là un pas que personne n'est prêt à franchir”. Mais que veut alors Al Adl ? A la réponse à cette question, tous les observateurs ne sont pas aussi rassurés que Darif. En effet, l'idéologie de Yassine, expliquée en long et en large dans ses ouvrages, et inculquée au quotidien dans ses Majaliss, résume l'action politique de la Jamaâ en trois étapes. La première “Attarbia” (éducation) qui consiste à former des leaders religieux dans la clandestinité la plus absolue, appartient au passé. La seconde partie du scénario a permis à la mouvance de consolider ses structures organisationnelles, opération qui a démarré en 1983 et qui est pratiquement achevée. Enfin, arrive la dernière étape, que les adlistes évoquent à travers l'année charnière de 2006. L'étape du “zahf” (descente) doit être consacrée par la prise du pouvoir. C'est ce que Yassine appelle le passage de la “da'wa” (prédication) à la “dawla” (exercice du pouvoir). Ce n'est pas pour rien que la campagne des adlistes a été inaugurée par le cérémonial quasi royal et l'accueil protocolaire digne d'un monarque de vieille date, consacré à Abdesslam Yassine lors de sa visite à Ouarzazate en avril dernier. Le califat n'est d'ailleurs pas un vain mot dans la conception politique de Yassine. Ne se targue-t-il pas d'en avoir reçu l'agrément du prophète en personne au cours d'une de ces fameuses visions, auxquelles seuls les adlistes semblent croire ?

En fait, le cheikh a fait de ses “visions” un mode d'action politique. Il a notamment expliqué à ses adeptes que l'année en cours serait “l'année de la Qawma” (insurrection populaire). Selon un membre du cercle rapproché de Yassine, ce dernier prétend rencontrer régulièrement le prophète Mohammed. Mieux, il raconte que l'ange Gabriel décrit dans le détail sa version occulte de la révolution. Selon cette version illuminée de l'histoire, “le Maroc va être plongé dans des révoltes populaires sans fin, ce qui poussera l'armée à tirer pour rétablir l'ordre. Après une période de troubles assez sévères, l'armée (sous pression des islamistes) devra transférer le pouvoir à Yassine et ses adeptes”, explique sans sourciller une adliste. Comme ses adeptes accordent un crédit sans concession à ces visions, Yassine est aujourd'hui pris à son propre piège. Au cas où la prophétie ne se réaliserait pas, quelle serait la réaction de ces disciples qui croient fermement que les visions et les paroles du cheikh sont des messages de Dieu lui-même ? La précipitation avec laquelle Yassine cherche le clash avec le pouvoir s'explique autant par l'imminence de l'échéance 2006 que par le rêve du cheikh de régner sur un califat musulman qui s'étendrait de Rabat à la Mecque. Ce n'est pas pour rien d'ailleurs que les communiqués destinés à l'étranger sont désormais signés “Jamaâ Al Adl Wal Ihsane Fil Maghrib Al Aqsa” et que les services recensent de nombreux adlistes algériens, tunisiens et égyptiens qui n'hésitent pas à faire le déplacement à Salé pour assister aux causeries du cheikh. Sur la question du califat, Yassine n'a d'ailleurs jamais caché son admiration pour le guide de la révolution iranienne.

Khomeiny a radicalisé et systématisé sa pensée autour d'une conviction profonde : la démocratie n'est pas le système adéquat pour l'Iran. D'après lui, les oulémas héritiers du prophète détiennent l'autorité religieuse et politique, jusqu'au retour de l'imam caché. Ces hommes de religion ont le pouvoir de désigner le plus savant d'entre eux pour concentrer l'autorité. Après la révolution islamique, ce principe est devenu la base du nouveau régime iranien que Khomeiny a défini comme le pouvoir absolu du religieux sous le nom de “wilayat-El-faqih”. Remplaçons les références chiites par un habillage sunnite et nous aurons un concentré de la pensée de Yassine. D'autant plus que ce dernier n'a jamais renoncé à son projet de remplacement du régime par un “Califat sur le mode prophétique” et qu'il refuse toujours de reconnaître le statut de Commandeur des croyants au roi. Telle est, en tout cas, l'interprétation faite par les services secrets marocains de ce qui s'apparente, chez les adlistes, à un tournant historique.

Mis à part les rêves des adeptes, Yassine a-t-il les moyens matériels de sa révolution ? Un adliste convaincu traduit ainsi le scénario rêvé par le cheikh : une sortie en masse des militants islamistes débouche sur des révoltes qui embraseraient le pays et obligeraient l'armée à tirer sur la foule. Là encore, Yassine évoque le précédent iranien, assurant que les soldats se rangeront en fin de compte du côté des insurgés. Le cheikh a-t-il les moyens d'organiser lui-même “la chute de la monarchie” ? “Rien ne le prouve. Le postulat, troubles, réaction armée, puis prise de pouvoir par l'armée, qui tendra ensuite les bras à Al Adl est trop simpliste”, estime un responsable sécuritaire. D'autant plus que selon les observateurs, il est fort improbable que l'armée soit infiltrée à ce point par les adeptes de Yassine. “Il y a peut-être quelques éléments de base qui pourraient sympathiser avec la mouvance mais on peut compter sur les services de renseignements de l'armée pour tenir un listing détaillé de tous les soldats qui auraient quelque sympathie pour les islamistes, qu'ils soient salafistes ou adlistes”, rappelle une source proche de l'Intérieur, où l'on semble prendre très au sérieux les gesticulations de la Jamaâ.

Succession de tous les dangers
Alors au cas fort probable où le messianisme de Abdesslam Yassine s'avèrerait impossible, quels sont les risques pour la Jamaâ en particulier et le pays en général ? Comme la nature a horreur du vide, au fur et à mesure que les rumeurs sur la dégradation de l'état de santé de Yassine deviennent persistantes, la question de la succession devient inévitable. Même si pour des observateurs comme Darif, la Jamaâ est trop bien structurée pour ne pas résister à la disparition de Yassine, que ce soit du côté du pouvoir ou au niveau de la Jamaâ, on n'est pas très rassuré quant à cette éventualité.

L'aîné des islamistes marocains traîne une tuberculose mal soignée depuis 1974. À 78 ans, il va souvent consulter pour des troubles respiratoires. L'omerta absolue imposée sur ses ennuis de santé en dit long sur le souhait du cercle rapproché de ne pas faire de la maladie de Yassine un sujet de discorde au sein de la mouvance. Mais le vieux loup a-t-il déjà désigné le successeur qui prendra la relève ? On parle d'un testament rédigé par le cheïkh mais ce qui est sûr, c'est que les cinq membres du Conseil général d'orientation et de direction se regardent déjà en chiens de faïence. Abdelwahed Moutawakkil, Abdellah Chibani n'ont aucune chance puisqu'ils n'ont pas le charisme nécessaire. Fathallah Arsalane a trop d'ennemis au sein de la Jamaâ . Restent Mohamed Ali Souleïmani et Mohamed Abbadi. Ce dernier jouit d'une certaine proximité avec le cheikh mais ce dirigeant du mouvement à Oujda a un seul handicap, il n'est pas apprécié par la jeune égérie (Nadia Yassine) qui elle, voudrait, au cas où son père venait à disparaître, soumettre la question de la succession au vote, ce qui laisserait la porte ouverte à toutes les éventualités. Même à celle d'une direction islamiste confiée à une femme ? Ainsi, l'après Yassine semble beaucoup plus inquiétant puisque sous la direction du vieux cheïkh, ce mouvement fondamentaliste a au moins soigneusement su éviter les dérapages. Il a surtout réussi jusque-là à réfréner les ardeurs guerrières de l'aile jeune de la mouvance qui chérit beaucoup plus Khomeini que Ghandi et qui enrage de ne pas pouvoir en découdre avec le régime. Aujourd'hui, faute de perspective claire au sein du mouvement, les autorités craignent que cette jeune garde d'activistes monte au créneau. Or, les risques de dérives extrémistes pouvant découler de leur montée en puissance sont autant une menace interne pour Al Adl que pour le pouvoir. En tout cas, l'été s'annonce particulièrement chaud.



Histoire. Ephéméride des clashs avec le pouvoir

• 27 décembre 1983. Arrestation de Abdesslam Yassine suivie d'une condamnation à deux ans de prison.
• 30 décembre 1989. Mise en résidence surveillée du leader d'Al Adl.
• 13 janvier 1990. Arrestations massives au sein de l'association et à leur tête tous les membres du Majliss Al Irchad.
• 8 mai 1990. Sit-in de milliers d'adeptes devant la cour d'appel de Rabat pour protester contre ces arrestations et les procès qui s'ensuivent.
• 9 janvier 1991. 12 étudiants adlistes accusés du meurtre d'un de leurs condisciples sont condamnés à 20 ans de prison.
• juillet 2000. Les autorités interviennent pour interdire à la Jamaâ d'organiser ses campings d'été.
• 10 décembre 2000. Interviention musclée de la police pour interdire la marche organisée à Rabat pour commémorer l'anniversaire des droits de l'homme.
• 11 juillet 2005. Le procès de Nadia Yassine se transforme en show après que la fille du Cheikh, accompagnée de centaines de militants a décidé de se présenter au Tribunal de première instance de Rabat avec une croix sur la bouche.
• Juin 2006. Vague d'interpellations des adlistes après les fameuses journées “portes ouvertes”. l


[Voir la structure organisationnelle d'Al Adl Wal Ihssane]


Révélations. D'où vient l’argent d'Al Adl ?

Si l'association Al Adl Wal Ihsane ne dispose pas de compte en son nom, le Cheikh Yassine possède un compte personnel qui a la particularité d'être particulièrement modeste. Sur le financement de la Jamaâ, une chose est sûre : le mouvement brasse des sommes colossales si on tient compte de l'argent déboursé en aides régulières aux plus démunis, en actions ponctuelles, en fonds de soutien aux sinistrés en cas de catastrophes naturelles et en bourses d'études pour de jeunes adlistes. Sans oublier le train de vie fastueux du Cheikh qui ne se déplace qu'en limousine et toujours accompagné d'une armée de courtisans. La liste des gros bailleurs de fonds établie par les services de renseignement a été arrêtée à 126 personnes dont 87 commerçants de gros calibre qui ont fait fortune dans le commerce de gros. Comme on pouvait le deviner, le gros de ces troupes est concentré à Derb Omar et à Bab Nouader à Tétouan, à Nador et à Oujda parce que le trafic de contrebande n'est pas considéré comme illicite par la plupart des islamistes. “Nous ne faisons que reprendre une infime partie du gâteau que le Makhzen partage avec ses affidés”, justifie Saïd, un adliste qui fait le va-et-vient entre Derb Ghallef et Fnideq.
A cela, il faut ajouter les sources de financement “internes” qui proviennent essentiellement de la cotisation de 2% du revenu mensuel que tout membre se doit de verser à l'organisation. Les donations des sympathisants marocains de l'étranger sont, quant à elles, difficiles à évaluer, puisque liées à des campagnes de collecte en faveur des Palestiniens. Récemment, Al Adl a acquis un terrain à Laval au Canada pour un montant de 800 000 dollars.
En tout cas, ces fonds sont investis dans des coopératives immobilières qui permettent en même temps de loger les militants à bas prix notamment par le biais de crédits sans intérêts. Ces opérations permettent également de faire du bénéfice. Les écoles privées sont également particulièrement prisées. Enfin les cafés, restaurants et autres crémeries offrent l'avantage de pouvoir être gérés par les moins instruits et les moins fortunés des membres de la mouvance.

 
 
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