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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Karim Boukhari

Années de plomb. Pleins Feux sur un Point Fixe

Mohamed Sebbar, président
du FVJ, tente de parlementer
avec des représentants de
l’ordre. (TNIOUNI / AJO)

Le sit-in organisé devant le PF3, mercredi 12 juillet, a connu une issue dramatique, violente, à l'image des scènes de torture abritées par ce point fixe que protège toujours l'Etat. Zoom sur un lieu où pourraient être enterrés d'illustres disparus.


Les sit-in se suivent et ne se ressemblent pas. Celui du 12 juillet restera sans doute dans les mémoires des présents. Une ambiance extrêmement tendue où l'émotion des uns (les familles des disparus) était parfois dépassée, submergée par la nervosité des autres (les autorités). Cela a commencé dès le début de l'après-midi au siège de
l'UMT à Rabat, point de rassemblement des manifestants. Mohamed Sebbar, président du Forum vérité et justice (FVJ), co-organisateur de l'évènement avec le comité formé par les familles des disparus, avait prévenu tout le monde : “Les autorités refusent de nous laisser manifester devant le siège du Point fixe 3, mais nous allons quand même y aller”.

Un après-midi de chien
Plusieurs kilomètres plus loin, après avoir traversé tout Rabat, nous voilà en file indienne, un bus et des dizaines de voitures personnelles, longeant l'interminable route des Zaërs qui mène au fameux PF 3. Certains sont venus de loin, de France notamment, pour réclamer la vérité sur le sort de leurs parents disparus. La plupart des autres ont afflué de Casablanca et Rabat, les deux principaux repaires de droits de l'homme au Maroc. Escorté par des policiers civils ou en tenue, le convoi s'arrête, forcé, à quelques encablures de l'imposant siège de la DGED (Direction générale des études et de la documentation, vague dénomination pour désigner les services du renseignement extérieur), non loin de la localité de Bir Kacem.

Terminus, tout le monde descend. Plusieurs équipes de CMI, élite des unités anti-émeutes, et de forces auxiliaires sont déjà sur place, encadrant, enserrant au plus près les manifestants. La nervosité est extrême, d'un côté comme de l'autre. Un cordon de sécurité est rapidement formé autour des manifestants et on découvre, hallucinés, que les policiers, tous corps confondus, sont au moins deux fois plus nombreux que les manifestants. A mesure que les banderoles sont déroulées et les slogans chantés, à la grande joie des envoyés des renseignements généraux qui prennent note de tout, la nervosité des CMI monte de plusieurs crans. Abdelfettah Zahrach et Abderrahmane Benameur, célèbres avocats et militants des droits de l'homme, sont molestés. D'autres personnages moins connus, des femmes, des pères de famille, subissent le même sort. Le pire (la bastonnade générale) est évité de très peu. Côté manifestants, on nous explique, dépités, que “la violence et l'intimidation des forces de l'ordre rappelle les temps peu glorieux de l'ancienne ère”. Côté policiers, on rétorque sommairement que le sit-in n'est pas autorisé (et que les manifestants n'ont alors qu'à plier leurs banderoles ou s'apprêter à subir la matraque).

La vérité sur les Points fixes
Soirée de chien, indiscutablement. Les forces de l'ordre, armées jusqu'aux dents, protègent vigoureusement l'accès qui mène au siège de la DGED et, un peu plus loin, à celui du PF 2, plus connu sous le nom de Dar El Mokri, et du PF 3. Les PF n'existent pourtant plus, ce sont des terrains vagues mais, comme le scande ce père de famille, “peut-être bien que la terre, en-dessous , garde une part de vérité”. Traduisez : des corps sont peut-être ensevelis sous terre. Vrai ? Faux ? Nul ne sait, en dehors du cercle très retreint qui garde jalousement les clés des archives des services de sécurité du royaume. Depuis son institution, le CCDH n'a jamais rien dit sur les PF. Même l'Instance équité et réconciliation, censée avoir fait le tour de la question, a oublié de “bilanter” le passif de ces hauts lieux de la torture et de la disparition.

“On n'est pas là pour déterrer des corps mais pour rappeler à qui de droit que notre combat pour la vérité ne va pas s'arrêter”, nous explique ce dirigeant du FVJ. La famille de Houcine Manouzi, arrivée au grand complet, pourrait en dire autant. Celle de Ouassouli, autre disparu dont on ignore encore le sort, aussi. Un dirigeant de l'APADM (Association des de parents et amis de disparus au Maroc) fait le point : “L'association existe depuis 1981, faisant suite au comité de soutien pour Houcine Manouzi lancé en 1977 (ndlr : soit deux ans après l'évasion ratée du célèbre disparu du PF 3). Elle a été la première à évoquer le problème de la disparition au Maroc, devant la Commission des droits de l'homme de l'ONU en 1981”.

Une quête de la vérité dès 1980
Flash-back : nous sommes au début des années 1980. L'APADM obtient, dès sa création, le soutien d'illustres personnalités comme l'orientaliste Jacques Berque ou le couple d'acteurs Yves Montand - Simone Signoret. C'est le début du lobbying international contre le jardin secret du système hassanien. Un lobbying de longue haleine auquel s'est ralliée Danielle Mitterrand, alors première dame de France, et plus tard le “comité des 56”, un collectif de 56 ONG françaises qui a pu empêcher, en 1992, la tenue de “l'Année du Maroc en France”.

“Aujourd'hui, poursuit ce membre de l'APADM, nous savons -par nos propres moyens- à peu près tout du fonctionnement des PF, mais nous attendons que l'Etat, via le CCDH ou n'importe quelle autre instance, nous livre sa version. Attention, toutefois, notre attente ne sera pas éternelle”.

L'histoire finira bien par rattraper les survivants. Les morts aussi. Le sit-in du PF 3 a peut-être tourné court, indirectement interdit (non autorisé pour être plus exact) par les autorités. Peut-on y voir un recul du mouvement des droits de l'homme au Maroc ? “Pas forcément, objecte l'un des participants au sit-in du 12 juillet. Les autorités ont serré cette fois-ci la vis, contrairement aux autres sit-in (ndlr avant le PF 3, le mouvement des droits de l'homme conduit par le FVJ avait pu manifester, par le passé, devant Derb Moulay Chérif, Tazmamart, Agdz et Kalaât Mgouna), mais les défenseurs des droits de l'homme vont aujourd'hui beaucoup plus loin dans la recherche de la vérité”. En d'autres termes : les militants avancent, les autorités reculent. Peut-être qu'au bout de cette drôle de configuration, la vérité (sur les Points fixes et sur les autres questions non réglées par la défunte IER) éclatera enfin au grand jour...



Points fixes. Les cinq points noirs du royaume

Les Points fixes correspondent, pour la plupart, à d'anciens domaines privés recyclés, à l'indépendance du Maroc, en centres de détention secrète par lesquels transitaient les détenus (et les “disparus”) politiques. Le premier PF et sans doute le plus terrible reste Dar El Mokri, ou le PF 2. Ancienne demeure du grand vizir El Mokri, le PF 2 est un vaste domaine de plusieurs hectares avec villa mauresque, cave, écuries, etc. Il a commencé à tourner à plein régime dès la post-indépendance, abritant les premières vagues de disparus politiques. Les autres points fixes sont au nombre de quatre : deux à Rabat, respectivement à Bir Kacem et Bouknadel, et deux à Casablanca au quartier des Hôpitaux et à l'Hermitage. À la différence de Dar El Mokri, la plupart des autres PF ont vu le jour dans les années 1960. Ils ont continué dans la décennie suivante, fonctionnant à un rythme moins soutenu, avant d'être progressivement fermés (plus tard rasés) à partir des années 1980, remplacés par d'autres centres de détention moins connus du grand public.
En attendant que les uns ou (et) les autres dévoilent leurs vérités, voici donc ce qu'on peut dire sur le fonctionnement de ces fameux PF. Ces centres étaient tous reliés au CAB 1, ancêtre de la DST et de la DGED. En temps normal, dans les années 1960, les disparus étaient parqués dans les cinq PF après avoir transité, pour un examen de situation (forme aiguë d'interrogatoire), par la cave du CAB 1. Les Points fixes étant répartis entre Rabat (trois) et Casablanca (deux), les affectations à tel ou tel PF se faisaient selon deux critères principaux : l'importance accordée au “disparu” et son emplacement géographique. Dans l'échelle de l'horreur, le PF 2 Dar El Mokri était incontestablement le numéro un, suivi par les PF 1 et 3, tous situés dans la région de Rabat. Sans oublier les PF 4 et 5 de Casablanca, et les nombreuses fermes, villas, commissariats qui pouvaient aussi servir de centres de détention secrète. Derb Moulay Chérif, ou le Corbès à Casablanca, figurent ainsi parmi les plus “réputés”. Bien entendu, c'est pendant les périodes des grandes rafles, correspondant le plus souvent aux dates des “complots” (1963 ou 1973 à Moulay Bouazza, par exemple), que les PF et les autres centres secrets enregistraient des records d'affluence. Les frères Boureqat, les quatre truands impliqués dans l'affaire Ben Barka, les insurgés du putsch de 1971 (Ababou, Akka, etc) et probablement des centaines d'autres individus ont séjourné dans ces hauts lieux de la torture avant de disparaître à jamais. Et puis comment oublier Mehdi Ben Barka, dont le sort définitif est probablement lié à l'un des PF. Deux versions existent à ce propos : selon la première, la tête du célèbre opposant serait enterrée dans le sous-sol du PF 3 ; selon la deuxième son corps aurait été englouti dans une cuve d'acide au PF 2...

 
 
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