|
Par Mehdi Sekkouri Alaoui,
envoyé spécial à El Jadida
Reportage.
El Ader. La ferme-prison
Le pénitencier en chiffres
Construit en 1919, El Ader couvre une superficie de 1550 hectares (dont 12 de forêt et 1114 consacrés à l'agriculture). L'élevage compte 694 moutons, 10 chevaux, 94 vaches, 10 taureaux, une dizaine d'autruches. |
|
|
Les détenus ne sont pas
les seuls pensionnaires
dEl Ader : les autruches
aussi ! (MSA / TELQUEL)
|
El Ader est une prison pas tout à fait comme les autres : quelques détenus privilégiés s'adonnent à des tâches agricoles. Bénéficiant de conditions de détention plus souples, ils purgent leur peine au grand air. Visite guidée.
Sous un soleil de plomb, dans un champ de citrouilles, à mi-chemin entre El Jadida et Azemmour, une poignée d'hommes piochent alors qu'un peu plus loin d'autres amassent des bottes de foin. Dans les étables voisines, qui n'ont rien à envier à celles, imposantes, que l'on peut voir sur le petit écran, on nourrit des vaches, on les trait, on |
|
soigne des chevaux
des activités en somme tout à fait banales qui animent n'importe quelle exploitation agricole ; sauf que, même si le décor s'y prête, on est loin d'être dans une ferme ordinaire. Bienvenue au centre pénitencier d'El Ader.
Détenu ou fellah ?
El Ader est l'une des quelques rares prisons marocaines à vocation agricole. Cela veut dire que, contrairement à la grande majorité de leurs consoeurs, celles-ci proposent aux détenus des activités agricoles. Cela s'inscrit dans le cadre des programmes de réhabilitation et de réinsertion des détenus, nous explique-t-on. Et en plus, c'est rémunéré. On touche à peu près six dirhams par jour. Ce n'est pas grand-chose mais il y a plus important : au lieu de rester enfermé entre quatre murs, je profite d'un semblant de liberté, explique Hassan, qui purge une peine de deux ans pour vol. Même son de cloche chez cet autre détenu qui reconnaît que c'est préférable de passer ses journées dans la nature plutôt qu'en cellule et que les risques d'altercation ou d'agression sont inexistants. Voilà qui fait également le bonheur du Trésor public qui se voit remettre la totalité des recettes réalisées lors d'une vente aux enchères, organisée tous les six mois, au sein même du pénitencier. Ainsi ce sont un peu moins de 600 000 dirhams qui ont pris le chemin des caisses de l'Etat en 2005. Les heureux acheteurs ont, quant à eux, pu repartir avec des lots de bovins, génisses, chevaux
et même des autruches. Sans oublier blé, orge, lait, ufs
Cette procédure n'est-elle pas alors, une porte ouverte aux abus ? Impossible, rétorque ce responsable. Lors des ventes, qui sont d'ailleurs annoncées dans la presse, les prix sont fixés par la Direction de l'administration pénitentiaire et nous n'avons rien à dire par rapport à cela, sans oublier que nous n'avons pas le droit de toucher à la production puisqu'elle est entièrement consacrée à la vente, ce que nous confirme un détenu qui avance par la même occasion, sourire aux lèvres, qu'il n'est néanmoins pas impossible que des gardiens se servent, par exemple en lait ou en ufs, durant l'année, pour leur consommation personnelle.
La vocation agricole d'El Ader n'est cependant pas nouvelle puisque déjà, du temps du protectorat, le site était utilisé par les Français. C'était une sorte de bagne où l'on parquait les indigènes condamnés aux travaux forcés. Le fameux Houmane El Fettouaki (terreur des colons) y a fait un passage et y sera fusillé et enterré avec une vingtaine d'autres résistants. Une stèle commémorative a depuis été installée, et chaque 20 août (date de la Révolution du roi et du peuple), une cérémonie officielle y a lieu.
Moi oui, toi non !
Qui alors, a droit à ce régime spécial de détention, sachant que sur les 1491 détenus, seule une quarantaine en bénéficie ? En ne touchant qu'une infime minorité de la population carcérale d'El Ader (un peu plus de 2,5 %) cette mesure très limitée ne contredit-elle pas la politique de réhabilitation et de réinsertion mise en avant par l'Etat ? Ce sont les directives de la Direction de l'administration pénitentiaire qui régissent ces choix. Pour que les détenus soient éligibles, il faut qu'ils répondent à certains critères, répond Mohamed Wakil, directeur d'El Ader. Qui sont-ils ? Il faut tout d'abord que le candidat ait encore moins de six mois à purger et qu'il ait été condamné pour des délits mineurs. Ensuite, il faut qu'il ait un domicile fixe, parce qu'un SDF, nous dit-on, en cas d'évasion, est quasiment impossible à retrouver. Pour terminer, il faut qu'il ait fait preuve de bonne conduite, tout au long de sa détention. Au final ce sont essentiellement des fermiers de la région, condamnés à des peines légères qui sont choisis. Le risque d'évasion est ainsi très réduit. On n'a pas droit à l'erreur. Etant donné le très peu de moyens dont nous disposons pour garder notre site qui, je vous le rappelle, couvre 1550 hectares, il faut que notre choix se porte sur des personnes dignes de confiance qui ne vont pas nous filer entre les doigts à la première occasion. C'est un gros risque sachant que ces détenus sont presque libres de circuler comme bon leur semble. Ils ne sont pas enchaînés et dorment dans les écuries et non dans des cellules comme les autres, explique le directeur.
Pavillon béni, pavillon de bannis
Une fois la grande porte verte du pavillon principal (Hay Rahma) refermée derrière nous, on est très vite rattrapé par la triste réalité de l'univers carcéral marocain. Surpeuplement, manque d'hygiène, malnutrition sont visiblement le quotidien des détenus. Entassé avec une quarantaine de codétenus dans une cellule de moins de vingt-cinq mètres carrés, José Pérez, seul étranger à El Ader, relativise : Vous savez, même si les conditions de vie sont exécrables ici, c'est beaucoup plus vivable que dans d'autres prisons. A Inezgane, on n'arrivait même pas à trouver de place pour dormir par terre. Au moins, ici, on a des lits. Plus vivable, Hay Rahma, l'est sans aucun doute par rapport aux deux autres pavillons qui forment El Ader. Ici ce sont essentiellement des détenus purgeant des peines allant d'un à trois ans et qui se tiennent tranquilles dans leur coin. Au moindre écart, ils peuvent se voir transférés. Durant les heures administratives (8h30 à 12h30 et 14h30 à 18h30), les cellules restent grandes ouvertes et les détenus sont libres de circuler à l'intérieur du bâtiment. Chacun essaie alors de s'occuper du mieux qu'il peut, joue aux cartes ou aux dames. On improvise des matchs de foot
et si on a la chance de recevoir des proches, on passe quelques heures avec eux dans la cour qui fait office de parloir. Ceux qui sont mariés peuvent même s'enfermer avec leur femme, pour un bon moment d'intimité dans l'une des cinq chambres prévues pour l'occasion.
À quelques centaines de mètres de là, se trouve Hay Raja. Véritable petit Alcatraz marocain, ce pavillon de haute sécurité héberge les plus dangereux criminels : assassins, violeurs, cambrioleurs de haut vol
Première chose qui frappe, c'est l'étonnante condition physique des détenus, à tel point qu'on ne peut s'empêcher de se demander comment ils arrivent à s'entretenir avec les maigres rations qu'on leur sert. Tout simplement parce que la famille nous envoie tout ce qu'il faut, explique ce détenu. Ici, on n'ira pas plus loin que la cour où se joue un match de foot d'une intensité impressionnante. On ne verra ni les cachots, ni les cellules où seraient parqués, dans chacune, 150 à 200 détenus. Question de sécurité nous dit-on. Avant de quitter les lieux, le directeur est assailli de demandes. Visiblement tout le monde veut être transféré dans un autre pavillon. Je vais voir ce que je peux faire mais je ne vous promets rien, leur répond-il à tout bout de champ.
Jeunes, drogués et incontrôlables
En pénétrant à Hay Salam, situé à 400 mètres à du pavillon principal, on a l'impression d'être dans un quelconque lycée du système public. Quelques bâtiments qu'on confondrait facilement avec des salles de classe, s'il n'y avait pas du linge accroché aux fenêtres, le tout bâti sur un grand terrain vague qu'on pourrait prendre pour une cour de récréation. S'ajoutent à ce décor scolaire, des jeunes, beaucoup de jeunes, qui purgent des peines inférieures à six mois pour des motifs liés à la drogue : vente, délits commis sous l'effet de psychotropes
Un nombre considérable d'entre eux a les bras entièrement tailladés, voire le torse et même le visage. Ceux qui sont en manque, s'auto-mutilent en réponse aux refus de l'administration de leur procurer de la drogue, nous explique ce gardien. Pas de drogue à El Ader ? Si malheureusement : Faute de moyens, on ne peut pas tout contrôler. Pour en entrer, les visiteurs utilisent des astuces difficiles à repérer. Il est arrivé qu'on en trouve dans des semelles de sandale, dans des olives et même dans une pastèque. Sans oublier qu'ils peuvent très bien remettre aux détenus ce qu'ils veulent lors des visites, étant donné qu'on ne peut les fouiller entièrement. Tout ce qu'il nous reste à faire, c'est d'être plus vigilants et de multiplier les perquisitions- surprises grâce aux indications des mouchards qui travaillent pour nous dans chaque cellule.
Il existe deux sortes de détenus à El Ader. La quarantaine de personnes qui travaillent comme fellahs et bénéficient de conditions de détention décentes, et les autres, qui représentent l'immense majorité de la population carcérale et survivent tant bien que mal. Au lieu que le fisc récupère systématiquement le produit des ventes de la ferme, pourquoi ne pas envisager d'investir dans l'amélioration des conditions de détention de l'ensemble des prisonniers, voire, rêvons un peu, dans un véritable projet de réinsertion ? |
 |
Opinion. Vu d'autonomie
Imaginez une prison marocaine qui s'autofinancerait. A voir ce que coûte la population carcérale au contribuable, ce serait magnifique : les 6 530 580 DH annuels pour El Ader seulement, pourraient être utilisés autrement : écoles, hôpitaux
Un projet-pilote à El Ader serait d'ailleurs plus que rentable.
Actuellement cette prison génère annuellement près de 600 000 DH de recettes avec une main d'uvre très réduite (une quarantaine de détenus) et une superficie exploitée de quelques hectares seulement. Imaginez un instant que les 1550 hectares soient cultivés par un plus grand nombre de détenus. On pourrait payer les charges du pénitencier, améliorer les conditions de vie et les rémunérations des détenus en y investissant directement une partie des recettes et même soutenir d'autres prisons. Pour assurer une gestion efficace, on pourrait aller plus loin en faisant appel à des directeurs new look, des technocrates de la nouvelle vague. D'autre part cette mesure participative pourrait également être révolutionnaire en matière de réhabilitation et de réinsertion des détenus. Tous les psychologues vous le confirmeront. En suivant cette voie, le Maroc pourrait devenir ainsi un pionnier en la matière. Il suffit juste de le vouloir.
|
|
|