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Casablanca. À la recherche de la médina perdue
N° 235
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Cerise Maréchaud

Casablanca. À la recherche de la médina perdue

(C.M / TelQuel)

Parce que art rime avec mémoire, le Festival de Casa 2006 nous fait (re)visiter la vieille médina à travers un circuit urbain entre passé, présent et futur. Suivez le guide…


Il est un peu plus de neuf heures. Le matin semble lutter pour retenir ce qui reste de la fraîcheur de l'aube. Sur la place Sidi Bou Smara, au cœur de la médina casablancaise, la brise marine rencontre les effluves de thé. Dans un cliquetis de couverts, le petit restaurant “Ahlal el Makan” accueille ses premiers visiteurs, sous le regard de Abdelkakim. Autour de lui, la façade est nette, le zellige luisant et le pavé bien brossé.

“Ahlal el Makan”, gargote fondée par son résistant de père, s'offre une nouvelle vie depuis à peine quelques jours. Copropriété de deux des fils de Hajj Mohamed Ibrahimi N'tifi - Abdelhakim et Abdelaziz, associés à leur ami décorateur Saïd Raïs - l'endroit attendait sa rénovation depuis longtemps. Puis vint le Festival de Casablanca. “C'est bien tombé”, admet Abdelhakim, reconnaissant que l'évènement a sérieusement catalysé l'avancée des travaux.

Car ce n'est pas seulement le petit resto qui semble renaître mais la place Sidi Bou Smara tout entière : débarrassée des murets qui l'enfermaient, rafraîchie par la végétation, ses allées dégagées à grands coups de balai, elle révèle sous un jour nouveau le marabout du saint qui, “arrivant à Anfa en pleine sécheresse vers le 12ème siècle, y aurait fait jaillir une source avant de soigner ses malades grâce à de petites aiguilles, smar, d'où son nom”.

Interpeller l'imaginaire
Abdelhakim connaît bien cette histoire. Pour sceller l'union entre les hommes et le lieu, Sidi Bou Smara y aurait planté un ficus, sur lequel les habitants vinrent ensuite enfoncer un clou à chaque vœu pour s'enraciner dans la ville pleine de promesses en plein exode rural, ou figer les mauvais esprits errants. Aujourd'hui, le ficus porte encore ces cicatrices dans son écorce. A ses racines, une œuvre du Casablancais Abderrahim Yamou - des centaines de clous plantés dans une masse ébène rampant autour de l'arbre - célèbre ce rite maraboutique.

Un tel travail est-il seulement compréhensible par les habitants de la médina ? “Les gens d'ici ne sont pas ignorants, assure Saïd Raïs, décorateur comme le fut son père. Pour les jeunes, c'est moins évident, mais le bouche à oreille va si vite qu'ils se font leur idée”. “L'important est que cela interpelle l'imaginaire des gens, tellement gavés de cinéma bas de gamme et de télé”, estime Amal Ayouch, attablée devant un thé matinal. L'actrice a tourné une scène de Ali Zaoua à quelques rues de là et découvert la place Sidi Bou Smara lors du récent festival de théâtre Garcia Lorca.

“J'ai voulu voir comment la ville l'avait utilisée. Asilah, Tétouan ou Essaouira sont des villes d'artistes car ce sont des espaces ouverts. Il pourrait se passer la même chose à partir d'ici”, espère la jeune femme, qui apprécie le Festival de Casablanca pour n'être “ni populo, ni élitiste, mais bien culturel”. Un point de vue que partage Hassan Echair, cet artiste professeur à l'Institut des Beaux-Arts de Tétouan, concepteur du Fil d'Ariane, construction contemporaine qui longe les murs de la médina sur un kilomètre et demi. “Moi qui suis issu d'un milieu populaire, j'ai été attiré par l'idée de créer en étroit contact avec la population”.

Au fil de la mémoire
Dans cet “espace de passage, traversé par le chat, le flic, le poissonnier, les regards tournés vers le bas, comme si c'était un non-lieu, j'ai voulu provoquer une réaction qui casse la routine”, explique l'artiste, fier d'avoir suscité une vingtaine de discussions sur l'art par jour avec des habitants et de l'absence de vandalisme. Malgré un début difficile. “Les premiers jours, ce qui était fait la journée était défait le soir, raconte avec compassion Selma Zerhouni, architecte membre de la direction de l'Art urbain du festival. Jusqu'à ce que les gens comprennent son travail, donc le respectent”. Une œuvre fidèle à l'esprit du quartier, habité par la mer, et centrée sur le thème du flottement, fil directeur de ce fil d'Ariane singulier, dans le dédale d'une médina dont l'inquiétant minotaure s'appelle abandon. “Ce travail abstrait n'est pas compréhensible du jour au lendemain, mais je pense qu'il est devenu accessible à des gens qui pensaient ne pas y avoir droit”.

Il y a pourtant bien du concret dans ce circuit d'Art urbain. Car l'art y est un outil attractif pour faire redécouvrir, de jardin en ruelle, l'histoire de cette vieille médina guettée par l'oubli. Pour cela, il faut aussi savoir tracer son chemin entre les motocyclettes au moteur crépitant ou au travers des dribbles effrénés des gamins. Et regarder autour de soi.

A droite du resto de Sidi Bou Smara, rue des Cols bleus, s'impose la maison de Hajj Benjelloun Touimy, “patron du sport marocain”, comme le décrit Saïd Raïs. Fondateur du Comité olympique marocain, “c'est ici qu'il recevait son ami Juan Antonio Saramanch”, complète Fouad Akalay, codirecteur de l'Art urbain. “On le surnommait 'Chocolat' pour sa gentillesse, poursuit Selma Zerhouni, à l'époque où le chocolat venait d'arriver au Maroc via le débarquement américain”. Plus loin dans la rue de la Douane : l'ancienne demeure de “Chai” Zemmouri, importateur de thé au Maroc, et la maison de Touzani, directeur du port avant l'indépendance. “Ici, c'était le Californie d'aujourd'hui”, résume fièrement Saïd Raïs en effleurant les murs de la main.

Arrivant sur la place Ahmed el Bidaoui, il pointe le doigt vers la gauche. C'est au sous-sol de l'Hôtel Central que Hajj Benjelloun Touimy, encore lui, aurait cofondé le WAC, dont la médina est un bastion fervent. Cinquante mètres plus loin, place Belgique, Saïd distingue son ancienne école primaire, qui a remplacé l'ancien consulat allemand, à côté du premier hôtel de Casablanca. Ici également, le sanctuaire de Lalla Taja évoque une bien triste histoire, racontée par Selma Zerhouni : “C'était une bienfaitrice à qui le consul de Belgique avait fait don d'argent pour les enfants dont elle s'occupait, ce qui a nourri la rumeur selon laquelle elle couchait avec lui. Morte lapidée par la rue, Lalla Taja s'est vu fermer les portes du cimetière musulman et son corps a été accueilli par le consulat belge puis enterré en pleine médina”.

Encore plus loin, Jamaâ Ould el Hamra fait presque face à l'ancienne Résidence française, habitée dans les années 50 par le tristement célèbre préfet de police Philippe Boniface, puis donnée par Hassan II à l'UMT en souvenir de la résistance de la classe ouvrière. “Dans ce si petit espace, résume Selma Zerhouni, se condensait toute la problématique du protectorat : d'un côté la vision française, de l'autre celle des Marocains, qui discutaient à la mosquée”. Le circuit mène également à la Zaouia Derkaouia, une des plus anciennes confréries religieuses du Maroc.

Mais c'est dans une autre zaouia, à gauche dans la rue de la Mission, que Chakir Benjelloun Touimy, propriétaire des lieux et fidèle de la tariqa Boutchichiya, peste contre le caractère “commercial” de ce festival qui ne l'a même pas consulté, lui, fils de Hajj “Chocolat”. Pieds nus, en tailleur et chapelet entre les doigts, il regrette l'absence de communication avec les habitants de la médina et fustige le “camouflage” par ci, les “pavements anarchiques qui ont saccagé les canalisations” par là. “On n'attend rien de la mairie, nous avons vécu les meilleurs moments de la médina”, conclut-il avant de relancer : “Pour quelle raison y a-t-il ce festival ?”

Mdina qdima… jdida ?
La réponse est toute trouvée. “Préserver notre espace urbain”, dit l'affiche. Avec l'art pour prétexte afin de rénover, revaloriser et redynamiser la ville. “Il y a un mois, c'était sale et dangereux, dit Abdelhakim Ibrahimi N'tifi de la place Sidi Bou Smara. Les murs abritaient des squatteurs”. “Chmakria”, souffle Mehdi, tee-shirt jaune fluo du Barça, entouré de sa bande de copains. Pas peu fier, Ayoub, le cheveu décoloré comme une star de football, connaît même l'histoire de Sidi Bou Smara et du ficus à clous : il l'a lue sur l'affiche.

Avec la place propre comme ça, l'équipe de “Ahlal el Makan” aimerait bien fonder un café culturel. “On commence à voir des gens de classe C et B…”, évalue Abdelhakim. A côté, l'association Sidi Belyout ouvre les portes de son cyber, annonce les projets de bibliothèque, d'école de coiffure… Sur Sidi Allal el Kerouani, les gosses ont vite escaladé les cubes déployés de Saâd Hassani, tandis que l'ancien poste de police désaffecté, à côté de la Sqala, a été investi par le Conseil régional du tourisme pour y exposer de magnifiques photos d'époque de la médina : la mer léchant les façades, l'Hôtel de Paris, des scènes de souk figées dans le temps…

Au bout, à Arsat Zerktouni, Yassine et Issam, la vingtaine, sont assis sous un palmier fraîchement planté. “Maintenant je peux jeter ça correctement, dit le premier en se débarrassant d'un bout de plastique dans une poubelle, alors qu'avant, il n'y avait rien. Tous ces efforts donnent envie de respecter l'endroit. Et en même temps, les gens de l'extérieur, qui n'auront plus cette impression de vieux et de sale, vont eux aussi nous respecter davantage”. L'art ne sert à rien, il est juste indispensable.



Art urbain. One way concept

À l'origine de ce circuit artistique et mémoriel dans la médina, deux architectes, Selma Zerhouni, de Fès, et Fouad Akalay, ould mdina, tous deux codirecteurs de l'entreprise culturelle Archimedia. Apporter une touche pérenne à cet évènement festif, célébrer les lieux, personnes et mythes de la médina, tels sont les mots qui ont convaincu l'équipe du festival en mai 2006, moins de deux mois avant leur concrétisation. “Nous ne voulions pas être trop didactiques mais rester dans l'animation”, explique Selma. Ainsi le choix, dans le circuit urbain, d'évoquer le maréchal Kibbou, violoniste surnommé ainsi pour sa fameuse “jerra” (coup d'archer) dans l'accompagnement de la aïta. “Tous les mythes sont intéressants”, poursuit l'architecte. D'où également le récent Rick's Café : “ce film est un produit 100% studios hollywoodiens et ni Humphrey Bogart ni Ingrid Bergman n'ont jamais posé les pieds à Casa !” La mémoire est capricieuse...

 
 
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