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N° 235
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Récit Hassan Hamdani
Reportage photo : AIC PRESS pour TelQuel

Reportage. 48 heures avec la brigade des mœurs

4h30. Poste de police Calypso.
Trois prostituées et un
“bon ami” à elles

Prostitution, violence, drogue, abus d'alcool… la nuit casablancaise vit tout avec excès. Notre “brigade des mœurs” n'a rien, cependant, d'un gardien du temple moral inflexible. Elle tolère l'alcool tant qu'il ne tourne pas au vinaigre, est quasi-impuissante face au trafic de drogue et traque les prostituées surtout quand elles deviennent trop visibles. Nous avons accompagné une brigade deux nuits durant, en estafette. Accrochez-vous !


Aïn Diab. Patrouille de nuit du vendredi
Acte 1. Tournée pépère
23h27. Le commissariat du 12ème arrondissement est niché dans une villa d'Anfa, quartier où les problèmes de voisinage n'ont pas cours. “A l'exception de querelles entre bonnes ou de pertes de papiers, nous n'avons jamais affaire aux habitants du quartier”, signale le commissaire Ouakri. “Nous traitons essentiellement de cas d'ivresse sur la voie publique accompagnée d'altercations”, ajoute ce dernier, avant de nous accompagner jusqu'à l'estafette de police en partance pour sa ronde de nuit. Au programme, un périple le long des sept postes de police de proximité qui jalonnent la côte, du poste Lalla Meryem, en face de l'ex-cinéma Dawliz, jusqu'à celui de Sidi Abderrahmane près du restaurant A ma Bretagne, à l'autre extrémité du Aïn Diab “utile”, celui de l'économie nocturne.

23h50. Le fourgon se faufile dans la circulation encore fluide à cette heure-là. Devant le poste de Riad Salam, les deux flics en patrouille motorisée croisent des collègues à pied. Salut d'usage. “La situation est généralement calme jusqu'à 1h00 du matin”, signale, l'air las, un des flics qui nous accompagnent. Il accumule les journées de travail de 16 heures, s'en plaint auprès de son collègue tout aussi harassé que lui. Les minutes s'égrènent, la conversation sur le sous-effectif policier s'éternise, l'ennui s'installe en même temps que l'impression tenace de faire du cruising à la manière d'un MRE en goguette sur la côte casablancaise. Sauf qu'à l'arrière du fourgon, le bruit assourdissant de la guimbarde et les banquettes défoncées sont loin du confort d'un coupé Mercedes acheté à crédit en Europe.

00h20. La patrouille de nuit croise la brigade des lieux publics en tournée d'inspection des lieux nocturnes. Si la première est chargée de la sécurité sur la voie publique, la deuxième se charge d'intervenir à l'intérieur des bars, boîtes de nuit, cabarets et restaurants. Nature du travail : respect de la réglementation administrative, des horaires légaux de fermeture, contrôles d'identité si on soupçonne un client d'être mineur, contrôle du personnel féminin, etc. Hicham Halim, inspecteur à la brigade des lieux publics, est en charge du contrôle des 40 établissements nocturnes de Aïn Diab, soit 10% des lieux nocturnes que compte Casablanca. Il pénètre à la Villa Boga Boga, accompagné de deux collègues. L'un deux vient juste d'être nommé à Aïn Diab, après avoir été en charge des bars de Roches Noires, il faut lui présenter les gérants. “Ils ont obligation d'être présents sur les lieux”, signale Hicham Halim qui jette un coup d'œil rapide aux tables pour voir si le restaurant sert de la nourriture avec l'alcool comme le spécifie sa licence 2ème catégorie. Cette dernière concerne les restaurants qui ont autorisation, depuis une décision de Driss Benhima, ancien wali de Casablanca, d'ouvrir jusqu'à deux heures du matin sur la côte. La licence de 1ère catégorie est accordée , quant à elle, aux bars (fermeture légale à minuit) et aux boîtes de nuit et cabarets, lieux de vie nocturne où l'on peut servir à boire sec jusqu'à quatre heures du matin, sans repas pour couper son taux d'alcoolémie. “Il existe une tolérance vis-à-vis des horaires de fermeture à Aïn Diab car c'est une zone touristique”, explique Abdelilah Nasri, chef de la brigade des lieux publics.

00h30. Inspection du Mystic Garden. Le gérant s'étonne de l'affluence soudaine de policiers accompagnés de journalistes dans son établissement. En temps normal, sans la presse dans ses pattes, Hicham Halim est plus discret. “On entre à trois, un inspecteur contrôle les toilettes, là où on pourrait éventuellement consommer de la drogue. Un autre file aux cuisines, voir si on prépare réellement des plats à servir avec l'alcool”. “Nous ne sommes pas des cow-boys, mais des diplomates. Moins on nous remarque et plus nous sommes efficaces”, ajoute ce dernier en jetant un coup d'œil aux tables. Hicham est à la limite du furtif comme les Renseignements Généraux dont dépend son service. La trentaine svelte, il a intégré la police après une licence en économie. “Je ne voulais pas d'un travail de bureau routinier comme mes camarades d'université qui ont fini dans des banques ou des sociétés de transit”, justifie-t-il. Il était en charge de la surveillance du casino de Malabata à Tanger avant son transfert à Casablanca.

00h40. A pied désormais, Hicham Halim et ses deux collègues poursuivent leur inspection, noyés dans la foule des Casablancais en goguette. Une cliente, qui vient de se faire refouler à l'entrée du Balcon 33, à cause de sa babyface, tente sa chance à l'Opium. Hicham, qui a remarqué la scène, contrôle ses papiers. Elle paraît avoir 16 ans, elle en a 19. Le gérant de l'Opium en profite pour glisser un mot doux sur la boîte de nuit voisine : “Eux, ils font rentrer des mineurs !” “C'est un milieu où la concurrence est dure” signale Hicham. Plus tôt dans la soirée, le patron du Village s'est plaint auprès de Hicham de l'évènement qui doit se dérouler le lendemain au Tahiti, en face de son établissement. “Problème de stationnement” selon le boss du Village. Hicham, pas dupe, prend tout de même note de l'info, il ira vérifier demain si la réglementation est respectée. “On se tient informé aussi grâce aux autres gérants qui se tirent dans les pattes”, commente discrètement Hicham.

1h20. Le patron de La Notte salue avec déférence l'inspection des lieux publics. On excusera bien volontiers ce côté obséquieux qui pousse chez les gérants de lieux nocturnes en même temps que la bosse du commerce. Le couperet peut tomber à n'importe quel moment si on y constate une infraction aux règlements. Les mises en demeure pour non-respect de l'horaire légal ont déjà frappé Le Pulp et le Joya. Mais la vraie mise à mort, c'est la décision de fermeture immédiate qui tombe inévitablement si l'on constate la présence de mineurs. Cependant, aucune fermeture n’a été motivée par ce cas précis, depuis 2 ans. “Une boîte qui ferme quatre mois, c'est la fin du business assuré”, explique Hicham. C'est la mésaventure arrivée au Fandango qui a rouvert sous un nouveau nom : l'Elysée Liban. A l'intérieur de La Notte, l'ambiance est calme, des zmagria y font la fête. “C'est une clientèle calme, malgré sa mauvaise réputation”, raconte le gérant de La Notte. “On a souvent des MRE qui essaient d'entrer avec des bombes lacrymogènes”, constate pour sa part le patron du Village. Ce dernier a même équipé ses vigiles de détecteurs de métaux fournis par les autorités. “ça nous facilite le travail de contrôle”, explique le commissaire Ouakri. Ce dernier, exceptionnellement présent pour cause de reportage en cours, met fin subitement aux développements administratifs et réglementaires. Son talkie-walkie vient de cracher le code tant attendu : le 272, celui du commissariat du 12ème arrondissement d'Anfa. “On vient d'embarquer trois jeunes ivres qui se battaient”, signale le commissaire Ouakri. Montée dans l'estafette, fermeture des portières de l'extérieur, à nouveau la pénombre, le bruit, du tapecul jusqu'au commissariat. Mais de l'action, enfin !

Acte II. Ouverture des hostilités
1h35. Commissariat. Banquette des interpellés dans le couloir. Trois jeunes assis. Deux jumeaux, habillés à l'identique à la façon des sœurs Olsen. La comparaison s'arrête là. Des GUS, force de frappe des 300 agents d'autorité affectés à Aïn Diab, les ont appréhendés alors qu’ils se battaient près de l'hôtel Riad Salam. “Ce sont eux qui m'ont agressé”, crie l'un des protagonistes qui montre la marque sur son cou, laissée par la chaîne qu'on lui aurait arrachée. “Je suis intervenu pour défendre mon frère !”, se défend l'un des jumeaux Olsen. “Demandez au Croatia”, lui rétorque l'autre. Sourire entendu du commissaire devant l'expression populaire. Le Croate en question, quant à lui, apprécie moyennement l'humour serbe. En séparant les combattants du samedi soir, il s'est retrouvé pris dans le conflit, sa chemise déchirée en garde les traces. “Ce sont les risques du métier. Il n'est pas blessé, c'est l'essentiel”, philosophe le commissaire Ouakri, devant les trois jeunes étonnés devant tant de mansuétude. “Ils viennent tous les trois du Bernoussi. Le week-end, tout Casablanca se déverse sur la côte grâce aux taxis blancs à cinq dirhams”, soupire un flic de garde, avant de regretter l'époque bénie (qu'il n'a pas connue d'ailleurs, vu son jeune âge) où la côte était réservée à la seule élite motorisée, avant l'arrivée des “vaches folles”.

2h20. Poste de police de proximité Calypso. Un MRE de Belgique, allongé sur le sol, se tord de douleur à l'intérieur et a ameuté une foule de badauds intéressée par cette animation nocturne pas prévue au programme. “Des videurs m'ont frappé ya mouimti !”, accuse le MRE. “Ils l'ont poursuivi jusque devant moi en le savatant”, confirme un policier dépassé par les évènements. L'acte s'est déroulé devant le cabaret Karam, à quelques mètres du poste. “La clientèle y est populaire, il y a souvent des incidents”, souffle un flic en uniforme. Hicham Halim recueille la version du gérant du lieu : “Les videurs lui ont refusé l'accès car il était en short. Il s'est énervé, a sorti son sexe et s'est mis à uriner sur notre parking”, se justifie ce dernier. Le rapport sur l'incident devrait suivre dès le lendemain. “Les gérants sont intelligents, ils demandent aux videurs de ne pas frapper les clients à l'intérieur de la boîte pour éviter les témoins”, avoue un flic. “Les videurs ne sont en aucun cas des agents d'autorité et n'ont pas le droit d'user de la force”, prévient Abdelilah Nasri, chef de la brigade des lieux publics. Mais pour l'heure, le MRE préfère appeler au secours la Fondation Hassan II. Il sera évacué aux urgences pour un bilan médical. Existerait-il une confrérie secrète des gros bras ? Il faut le croire. Son tabassage a déjà fait le tour des boîtes de nuit, un gérant, rencontré plus tard, s'en inquiétera, ayant peur que l'affaire ne s'ébruite dans la presse. Pas bon pour le business tout ça. “Beaucoup de clients refoulés les accusent de violences pour se venger”, déclare le gérant en question. “Nous avons eu un cas récent d'un videur qui a agressé un client. Il passe en jugement bientôt”, nuance pour sa part Hicham Halim. Mais l'affaire la plus célèbre reste celle de La Réserve. Un client, tombé accidentellement dans l'escalier, a été déposé inconscient dans la rue par les videurs. “Ils ont été inculpés de non-assistance à personne en danger et La Réserve a été fermée”, ajoute ce dernier. Elle devrait prochainement laisser place à un salon de coiffure.

4h30. Nouvel appel du poste Calypso. Altercation entre deux jeunes. Un bogosse stylé a fait une balayette à un autre à l'air plus populo. Ce dernier exhibe sa blessure à la tête devant les flics. Le bogosse en a (presque) autant pour sa défense : une coupure anodine au doigt qu'il agite de manière ostentatoire. Raison de l'altercation ? “Je marchais tranquillement avec mes trois copines quand il a manqué de respect à l'une d'entre elles”, se plaint le blessé au doigt, genre mourant sur son lit. Les trois filles en question sont de Marrakech et ont apporté dans leurs bagages quelques signes qui ne trompent pas sur leur métier dans le civil : maquillage outrancier, tenue vulgaire et assumée et une richesse de vocabulaire qui a laissé bouche bée un flic en uniforme. “Elles insultent depuis tout à l'heure le type en sang. Je n'ai jamais entendu autant de gros mots à la minute”, raconte ce dernier. On procède au contrôle d'identité avant de les emmener au commissariat pour prendre la déposition de chacun. Entre quatre et cinq heures du matin, c'est pleins feux pour les flics. A cette heure, les bons comptes font les bons ennemis à la sortie des boîtes de nuit et cabarets. Prostituée qui refuse de suivre son client, type qui a touché la copine d'un autre, regard de travers, les raisons à l'intérieur varient peu mais se finissent souvent à l'extérieur, dans un petit peu d'hémoglobine. “Ils n'osent pas se battre dans l'établissement car alors les videurs interviendraient”, explique un agent en uniforme. Les petits matins difficiles, les flics peuvent se retrouver avec 60 altercations à gérer en un laps de temps très court.

5h00. Commissariat du 12ème arrondissement d'Anfa. Le MRE, agressé par les videurs tout à l'heure, finit de dessaouler dans le jardin de la villa. Aux urgences, on lui a déclaré qu'il n'avait rien au dos. Il discute au frais avec un flic, un peu débraillé en cette fin de nuit agitée. “Je ne veux plus rien, juste rentrer voir mes enfants”, lui dit le MRE. Mais demain est une autre nuit, semble penser le flic.


Aïn Diab. Patrouille de nuit du samedi
Acte I. Sale nuit pour être flic
Minuit. Commissariat du 12ème arrondissement. L'inspecteur Hicham Halim a peu dormi. Il a dû participer en journée à la mise en place du dispositif de sécurité du Festival de Casablanca qui bat son plein depuis ce soir. Le commissaire Ouakri est repassé ce matin au commissariat pour superviser les rapports de la veille. Tout le monde manque de sommeil et la nuit s'annonce agitée. Casa entier veille cette nuit, ça va être samedi noir sur la terre.

00h01. Un agent prend la déposition d'un adolescent sur le parc informatique de la police, une vieille machine à écrire. : “Je traversais le bois de Sindibad quand il m'a abordé pour me demander du feu. Puis, il m'a proposé de prendre un café. J'ai fait exprès d'accepter pour l'attirer près du poste de police de Sindibad. J'ai bien vu qu'il était men hadak ennoua (de ce genre-là de personnes)”. L'adolescent n'ose pas prononcer le nom, sa mère assiste à la déposition, médusée par le battage médiatique qui accompagne la tentative de viol sur son fils. Le photographe sort son appareil. Le chef- adjoint décide de prendre la place du flic à la machine à écrire. Clic clac, le petit oiseau est sorti. Le chef rend sa place au flic. Le suspect de viol a été appréhendé à 16h00 par la police montéeèè qui patrouille sur la plage et dans les bois de Aïn Diab. Le gamin ne dépose qu'à minuit, il n'y avait pas d'estafette disponible pour le déposer au commissariat.

00h10. Le suspect de viol est dans le couloir, menotté à un jeune de Dar Bouazza qui errait presque ivre mort sur la Corniche. On l'appelle pour sa déposition. Il se lève, traînant derrière lui son acolyte menotté qui s'écroule sur la première chaise à sa portée. Un gardien de voiture suffisamment ivre pour hurler, mais pas assez pour ronfler, se charge de l'ambiance sonore : “Dalmouni ! Tâadaou â’liya !”. crie-t-il en pleurs. “Tais-toi ! J'entends pas ce qu'on me dit !”, lui intime le flic à la machine à écrire qui, depuis la réorganisation administrative de la police, doit, en plus des arrestations, prendre la première déposition. Plus calme, le gardien de voitures demande timidement au chef s'il peut fumer. Motif de sa présence : une altercation avec un moqaddem et un cheikh à propos de places de parking. Ces derniers auraient piqué son gagne-pain du gardien pour garer les voitures des convives d'un mariage. Emplacement du fameux bout de trottoir : Jamaâ Saoud.

1h10. Embarquement général pour le Commissariat central du boulevard Zerktouni. Derrière les grilles de l'estafette, travelling arrière sur les néons de la côte. Bye bye les flonflons de la fête, bonsoir tristesse. À l'intérieur sur les bancs, face-à-face une mère et son fils, un suspect de viol menotté à un type ivre mort plus vraiment avec nous et un gardien de voitures en pleurs. Et au milieu, une mobylette embarquée par quatre flics désirant être sur la photo souvenir. Le gardien de voitures recommence à crier très fort à l'injustice mais pas assez pour réveiller le type ivre mort. Ce dernier somnole sur l'épaule du suspect de viol. L'autre secoue en silence son binôme, mais sans arriver à le réveiller. “Je connais Jouahri, Mekouar. Sidna me donne des enveloppes de 5000 dirhams tous les trois mois !”, lance le gardien de voitures à l'adresse des deux flics assis à l'avant de l'estafette. Il sort de vieilles enveloppes déchirées pour prouver son drop name royal.

1h25. Le fourgon franchit les portes du commissariat central. L'adolescent, sa mère et le suspect sont accompagnés à la police judiciaire. L'“ivresse sur voie publique” prend la direction des geôles. Escalier gris, déboulé déhanché des imbibés, une grille blindée. Derrière la grille, gardien des clés : Rancho. Champ visuel : une avant-salle grise, un flic proche de la retraite, tout ratatiné par la vieillesse ( un petit peu patibulaire même) et un début de couloir à peine visible. Fond sonore, on tape sur du grillage dans le couloir. Dialogue de sourds : “On m'a volé ma mobylette !”, gémit le gardien de voiture. “T'es gardien et t'es même pas foutu de surveiller ta mobylette !” lui rétorque Rancho. Pancho déboule du couloir en sandales, moustache fine et calvitie à contre-emploi : “Qu'est-ce que vous faites ici ??!!”. On est en sortie de route, l'estafette a quitté le circuit balisé. L'info remonte jusqu'au préfet qu'on réveille en pleine nuit. Elle redescend jusqu'au commissaire Ouakri qui, informé, est revenu en urgence attendre l'estafette devant le commissariat du 12ème arrondissement. Photo des geôles ? Pas photo ! Promis juré ? Promis juré ! Longue palabre. On peut refaire un tour d’ estafette ? Merci c'est sympa.

Acte II. Le feu d'artifice social
3h30. Commissariat du 12ème arrondissement d'Anfa. Une question d'héritage a dégénéré entre une mère, ses deux fils et sa belle-fille. La mère a été blessée par l'un de ses fils à l'avant-bras. Des taches de sang maculent la jellaba blanche de la mère qui porte encore le deuil de son mari. La petite famille est originaire de Douar Hajja Fatna, un des points noirs d'Anfa avec le karian Messaoudi. Tous deux sont marqués d'une punaise sur la carte qui trône dans le bureau du commissaire. Périmètre de la carte : quartier résidentiel d'Anfa, la Corniche et sa fête nocturne mais aussi quelques bidonvilles alentours. Cela va des woulade baba mama venus demander après le commissaire hier, à la querelle en cours : “L'affaire d'héritage est au tribunal depuis des années… On est intervenu quand ils en sont venus aux mains… La belle-fille m'a fait mouta hmar. On a dû ramener tout le monde au commissariat avant que ça ne dégénère davantage”, résume un subordonné au commissaire. Retour de l'estafette. Départ pour rejoindre la brigade des lieux publics pour sa dernière tournée de 4h00, horaire de fermeture légale des boîtes de nuit de la Corniche.

3h45. Candy Bar. La boîte à la clientèle jeune s'apprête à fermer ses portes. Les derniers fêtards à sortir s'agglutinent près du parking. Un 4x4 flambant neuf lâche du Diam's. “Et vous me prenez pas en photo, ana men Rbat !” s'écrie un jeune. L'argument qui date un peu, ne fait pas mouche ce soir mais les flics confirment avoir souvent affaire à des spécimens se réclamant de flane ou flane. La diplomatie est alors de rigueur lors du contrôle des papiers. Deux jeunes hommes en coupé sport demandent à un gardien de voitures de leur improviser une danse. Le gardien fait le bouffon du roi, le roi du volant hilare démarre en trombe. Dans quelques minutes, le coupé sport ira peut-être enrichir les statistiques des accidents de la circulation du secteur d'Anfa. Sur les 271 accidents recensés en 2006 et accompagnés de “dégâts corporels”, plus de 25 % concerne Aïn Diab et les grandes avenues-lignes droites qui l'entourent.

4h00. L'estafette roule au pas derrière la brigade des lieux publics. À l'intérieur, deux jeunes qui viennent juste de se faire embarquer. Le motif est redondant, rixe sur la voie publique : “Il m'a provoqué. Je l'ai mis en garde trois fois comme le prévoit le règlement”, raconte une force de la nature, expert en taekwondo. Le second type, la tête en sang, n'a, de toute évidence, pas eu droit à un quatrième avertissement. Embouteillage humain et automobile au niveau du Tube. Un jeune, la voix pâteuse, prévient son ami : “Laisse tomber cette pétasse ! J'aime pas les poids lourds !”. Personne n'intervient pour embarquer la prostituée. Elle aura, par contre, peut-être affaire à la brigade spécialisée dans le racolage sur la voie publique. Cette dernière circule en voiture banalisée, noyée dans la masse. “Il n'y a pas de racolage sur la voie publique à Aïn Diab. L'endroit est trop fréquenté”, explique Abdelilah Nasri, chef de la brigade des lieux publics pour justifier l'absence remarquée de prostituées dans les estafettes en deux nuits de tournée. Sur la côte, l'amour tarifé se vend plutôt à l'intérieur des boîtes et cabarets. Et les filles y sont souvent une bonne source d'informations pour la brigade des lieux publics qui transmet à qui de droit. Qui trafique quoi ? Comment ? Des questions souvent sans réponse pour les services chargés de la répression du trafic de drogue qui n'ont pas accès aux lieux nocturnes, faute de moyens pour monter des opérations d'infiltration.

4h30. Poste de police de Calypso. Rassemblement des forces de l'ordre, c'est le point chaud de Aïn Diab à cette heure-ci. Tout le monde se déverse dans les derniers lieux nocturnes encore ouverts : les snacks bon marché où l'on retrouve attablés les “forçates de l'amour” qui n'ont pas trouvé de travaux forcés à effectuer cette nuit, les djeun's en pleine croissance qui dévorent des sandwichs graisseux et une faune interlope et très variée qui va du chauffeur de taxi blanc ou rouge au chemkar sans domicile fixe. “Avec tout ce monde, on peut vite se trouver débordé”, signale un flic en uniforme. Chose dite, chose faite. En cinq minutes top chrono, la nuit part en vrille. Une bagarre de carianistes, déclenchée plus tôt devant le cabaret Calypso, s'achève pour l'un des combattants sur le trottoir du poste de police. Les agents attendent une ambulance qui doit l'emmener aux urgences. “Touche pas à ses poches !”, hurle un policier à l'adresse d'un chemkar qui fouille son compagnon de silicium. Une dame bon chic bon genre, inquiète pour le jeune homme allongé, propose son aide. Un mécanicien, qui s'est improvisé agent de la circulation, s'accroche avec un flic en uniforme. Il est embarqué manu militari dans l'estafette qui reste en surveillance le temps que la situation se décante. Une prostituée vient saluer les forces de l'ordre avant de héler un taxi rouge. Le soleil se lève sur des jeunes éméchés, croisés tout à l'heure à la sortie du Candy Bar. Et à leurs pieds, un chemkar en pleine crise de delirium. Une fin comme au cinéma...



Heures sup'. Planton de service

3H40 du matin. Entrée du cabaret Calypso, un policier en uniforme refuse de se faire photographier. A-t-il quelque chose à cacher ? Pas vraiment, c'est sans doute de la timidité maladive puisque sa présence devant un établissement nocturne est tout à fait réglementaire. Cela s'appelle le service légal payé. Tout gérant de boîte, cabaret, restaurant ou bar peut déposer une demande officielle au chef de district pour obtenir un flic en faction devant son établissement. C'est la manière trouvée par la police pour arrondir les fins de mois difficiles de ses agents en uniforme. Mais que le citoyen se rassure, il ne s'agit pas d'une milice privée payée sur le temps de service réglementaire. Les policiers autorisés à mettre du beurre dans les épinards le font durant leurs heures de repos. Et histoire d'optimiser leurs loisirs, les autorités intègrent les policiers en service payé dans le dispositif de sécurité mis en place sur la Corniche. Ainsi, dans le cas du district de Casa-Anfa, dont dépend Aïn Diab, un policier en faction devant un établissement a en charge la sécurité du lieu mais aussi un périmètre de 150 à 250 mètres autour du spot nocturne.


[Voir la structure organisationnelle d'Al Adl Wal Ihssane]


Plus loin. Des hommes ordinaires en uniforme

Quelle image a le citoyen marocain de sa police ? Entre autres, son zèle quand elle bloque les rues sur le passage de M6, le sale caractère du préposé aux cartes nationales, les contrôles d'identité intempestifs, la malhonnêteté de l'agent de la circulation, les tabassages impliquant des GUS et les cadavres dans le placard datant des années de plomb. Certes, en 2006, les Sancho et Pancho existent encore. Ils ont toujours cet air du flic sud-américain sans état d'âme qu'on soupçonne capable de tout dans l'intimité d'un commissariat. Mais à côté de ces caricatures, nous avons aussi croisé des hommes ordinaires (ni meilleurs ni plus mauvais que les autres), exténués par des journées de travail de 16 heures où ils sont quotidiennement confrontés à la misère humaine et la violence ordinaire. Ils ne demandent rien si ce n'est de faire leur travail et rentrer pas trop tard pour voir leurs enfants. Certains d'entre eux sont même trop diplômés pour les fonctions basiques qu'ils remplissent. Ce sont autant de membres new school qui ont, comme vous, une image négative du moustachu ventru. Des mecs sympas avec qui on pourrait boire une bière en toute confiance. Ils aimeraient redorer le blason de la police et se prêtent volontiers au jeu de la com car ils considèrent qu'ils n'ont rien à cacher ni à se reprocher : ils font juste leur métier avec peu de moyens. Nous les avons suivis deux nuits durant, soit à peine le temps de découvrir une infime partie émergée de l'iceberg police. Pour se réconcilier avec les Marocains, les autorités devraient peut-être leur laisser découvrir enfin la partie immergée.

Hassan Hamdani

 
 
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