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N° 235
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Ahmed R. Benchemsi

La maison et les meubles

Ahmed R. Benchemsi
“Hassan II a construit la maison. À Mohammed VI de la meubler”


Mon confrère, aîné et ami Hamid Barrada, a accordé mercredi dernier une longue interview au quotidien panarabe Ashark Al Awsat. Ancien opposant à Hassan II, condamné à mort par contumace en 1963, ce journaliste chevronné a pris, entre-temps, beaucoup de recul. Aujourd’hui, il déclare, parlant en son nom et en celui de ses anciens compagnons de lutte : “Nous avons été injustes envers Hassan II”. Pourquoi ? Parce que, “malgré ce qu’on en dit, l’héritage légué à
Mohammed VI est positif”. Certes, nuance-t-il, “Hassan II s’est occupé de l’armée, de la sécurité, des institutions constitutionnelles et a négligé les facteurs sociaux (comme l’alphabétisation et l’enseignement)”. Mais, conclut Barrada, “Il a construit la maison, ce qui était le plus important. À Mohammed VI, aujourd’hui, de la meubler”.

Que Si Hamid me permette d’être foncièrement en désaccord avec son analyse. Hassan II n’a pas construit “la” maison. Il a construit “sa” maison. Entendons : il a consacré la suprématie absolue de ce que les sociologues et historiens appellent “dar el moulk” (la maison royale).

Une armée ? Oui, mais “royale”, comme son nom l’indique. Pendant tout son règne, il s’en est servi, d’abord et avant tout, comme force de dissuasion contre tous ceux qui voulaient lui disputer le pouvoir (elle s’est d’ailleurs retournée contre lui, deux fois). Elle a aussi bataillé valeureusement sur le front sahraoui mais les choix diplomatiques hasardeux de Hassan II et surtout, la gestion désastreuse du dossier Sahara par Driss Basri (sous délégation du défunt roi) ont réduit à néant les sacrifices de l’armée. On n’en serait pas, sans cela, au point mort, 30 ans après le déclenchement du conflit. “Quand on désigne un wali sahraoui à Salé, dit Barrada, personne ne proteste”. L’inverse, en revanche, n’est pas du tout vrai, et Barrada ne peut l’ignorer.

La sécurité ? Les Marocains commencent à peine aujourd’hui – et encore, avec des difficultés infinies – à se réconcilier avec leurs forces de l’ordre. Mais les cicatrices mettront longtemps, très longtemps à disparaître. Dans l’inconscient populaire, la police demeure cet outil de répression et de torture qui a traumatisé trois générations de Marocains. Hassan II devait lutter pour sa survie, contre une gauche potentiellement régicide ? Sans doute. Mais la répression, féroce et générale, est allée bien au-delà de l’impératif (compréhensible) de légitime défense. La meilleure preuve en est que son successeur a éprouvé le besoin de mettre tout cela à plat par le processus IER.

Enfin, de quelles “institutions constitutionnelles” Barrada parle-t-il ? D’un parlement à la production législative squelettique (il y a infiniment plus de lois promulguées directement par dahir royal), formé d’hommes politiques décérébrés par 38 ans de répression, d’humiliations et de corruption ? D’un gouvernement dont les seuls ministres efficaces sont ceux directement nommés par le roi ? De tous les offices, fondations et autres commissions royales qui détiennent, dans une très large mesure et sans contrôle ni recours populaire possible, la réalité du pouvoir exécutif ? C’est ça, “la maison” ?! Quant aux “meubles”, parlons-en… Ces “meubles”, c’est nous autres Marocains, avec nos 43% d’analphabètes et nos 57% de mal alphabétisés. Il ne s’agit pas d’un dommage collatéral, mais d’un drame national dont les conséquences seront longues et difficiles à effacer.

Hamid Barrada est un patriote sincère, un vétéran du journalisme aux cheveux blancs duquel nous devons le respect. Mais il a pris un peu trop de “recul” par rapport à ses années militantes – un recul qui lui a fait perdre le sens du discernement. Non, la priorité n’était pas de léguer à Mohammed VI une maison “propre”, comme il l’a déclaré à Ashark. La priorité était de laisser une maison bâtie sur des fondations solides, c'est-à-dire une population suffisamment éduquée, consciente de ses droits et de ses devoirs envers la nation, pour relever les innombrables défis posés en ce début de troisième millénaire. Parce qu’il n’en a rien fait, les critiques adressées à Hassan II ne sont pas, ne seront jamais “injustes”.

 
 
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