La maison et les meubles
Hassan II a construit la maison. À Mohammed VI de la meubler
Mon confrère, aîné et ami Hamid Barrada, a accordé mercredi dernier une longue interview au quotidien panarabe Ashark Al Awsat. Ancien opposant à Hassan II, condamné à mort par contumace en 1963, ce journaliste chevronné a pris, entre-temps, beaucoup de recul. Aujourdhui, il déclare, parlant en son nom et en celui de ses anciens compagnons de lutte : Nous avons été injustes envers Hassan II. Pourquoi ? Parce que, malgré ce quon en dit, lhéritage légué à |
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Mohammed VI est positif. Certes, nuance-t-il, Hassan II sest occupé de larmée, de la sécurité, des institutions constitutionnelles et a négligé les facteurs sociaux (comme lalphabétisation et lenseignement). Mais, conclut Barrada, Il a construit la maison, ce qui était le plus important. À Mohammed VI, aujourdhui, de la meubler.
Que Si Hamid me permette dêtre foncièrement en désaccord avec son analyse. Hassan II na pas construit la maison. Il a construit sa maison. Entendons : il a consacré la suprématie absolue de ce que les sociologues et historiens appellent dar el moulk (la maison royale).
Une armée ? Oui, mais royale, comme son nom lindique. Pendant tout son règne, il sen est servi, dabord et avant tout, comme force de dissuasion contre tous ceux qui voulaient lui disputer le pouvoir (elle sest dailleurs retournée contre lui, deux fois). Elle a aussi bataillé valeureusement sur le front sahraoui mais les choix diplomatiques hasardeux de Hassan II et surtout, la gestion désastreuse du dossier Sahara par Driss Basri (sous délégation du défunt roi) ont réduit à néant les sacrifices de larmée. On nen serait pas, sans cela, au point mort, 30 ans après le déclenchement du conflit. Quand on désigne un wali sahraoui à Salé, dit Barrada, personne ne proteste. Linverse, en revanche, nest pas du tout vrai, et Barrada ne peut lignorer.
La sécurité ? Les Marocains commencent à peine aujourdhui et encore, avec des difficultés infinies à se réconcilier avec leurs forces de lordre. Mais les cicatrices mettront longtemps, très longtemps à disparaître. Dans linconscient populaire, la police demeure cet outil de répression et de torture qui a traumatisé trois générations de Marocains. Hassan II devait lutter pour sa survie, contre une gauche potentiellement régicide ? Sans doute. Mais la répression, féroce et générale, est allée bien au-delà de limpératif (compréhensible) de légitime défense. La meilleure preuve en est que son successeur a éprouvé le besoin de mettre tout cela à plat par le processus IER.
Enfin, de quelles institutions constitutionnelles Barrada parle-t-il ? Dun parlement à la production législative squelettique (il y a infiniment plus de lois promulguées directement par dahir royal), formé dhommes politiques décérébrés par 38 ans de répression, dhumiliations et de corruption ? Dun gouvernement dont les seuls ministres efficaces sont ceux directement nommés par le roi ? De tous les offices, fondations et autres commissions royales qui détiennent, dans une très large mesure et sans contrôle ni recours populaire possible, la réalité du pouvoir exécutif ? Cest ça, la maison ?! Quant aux meubles, parlons-en
Ces meubles, cest nous autres Marocains, avec nos 43% danalphabètes et nos 57% de mal alphabétisés. Il ne sagit pas dun dommage collatéral, mais dun drame national dont les conséquences seront longues et difficiles à effacer.
Hamid Barrada est un patriote sincère, un vétéran du journalisme aux cheveux blancs duquel nous devons le respect. Mais il a pris un peu trop de recul par rapport à ses années militantes un recul qui lui a fait perdre le sens du discernement. Non, la priorité nétait pas de léguer à Mohammed VI une maison propre, comme il la déclaré à Ashark. La priorité était de laisser une maison bâtie sur des fondations solides, c'est-à-dire une population suffisamment éduquée, consciente de ses droits et de ses devoirs envers la nation, pour relever les innombrables défis posés en ce début de troisième millénaire. Parce quil nen a rien fait, les critiques adressées à Hassan II ne sont pas, ne seront jamais injustes. |