Médias. Le marché de la presse s'emballe
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N° 235
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Abdellatif El Azizi

Médias. Le marché de la presse s'emballe

Casablanca, avenue des FAR
(AIC PRESS)

Deux nouveaux mensuels voient le jour. Un quotidien meurt. Un hebdomadaire passe en quotidien. Un groupe de presse naît. D'autres grossissent. La presse bouge, en attendant que les lecteurs suivent.


La presse va mal. Chute du lectorat, réduction des budgets publicitaires en peau de chagrin, censure pernicieuse, les maux sont multiples. Pourtant, aux nouveaux titres qui naissent régulièrement s'ajoutent des concentrations, voire des fusions. L'état des lieux de la presse écrite, s'il ne porte pas particulièrement à l'optimisme, dénote néanmoins une
effervescence certaine. En effet, le fait que les chiffres globaux des ventes aient connu une chute inexorable depuis les années 90 (un fléchissement de 2 à 3 % concernant les quotidiens selon Sapress), n'a pas empêché le marché de la presse de voir chaque année, voire chaque mois, l'apparition de nouveaux titres. Le tout dernier a été le mensuel Essor, spécialisé en management, lancé par Success Publications. Il talonne de près et sur le même marché, M Magazine. Son directeur Younes El Jouhari ambitionne d'en faire “le premier support se positionnant sur le segment du management pratique”. L'hebdomadaire arabophone Assahifa, passé magazine il y a plus d'un an, se prépare à devenir quotidien pour fuir la concurrence. Et la liste n'est pas close. On parle de nouveaux titres que l'ONA, entre autres, se préparerait à lancer. “On planche sur plusieurs formules mais rien n'a encore été décidé”, nous a confié une source interne.

À chaque titre, sa trajectoire
Pour survivre, d'autres titres font leur lifting. Un hebdomadaire arabophone comme Al Ousbouiya Al Jadida a accueilli de nouveaux actionnaires dans son tour de table avec l'objectif de lancer dès la rentrée un magazine couleurs selon une nouvelle formule. “Après nos déboires politiques et financiers dus au procès Nadia Yassine, des actionnaires nous ont abandonnés en cours de route. S'en est suivie une crise sans précédent. Le deal qui a été passé avec les nouveaux actionnaires, c'est de redémarrer avec une nouvelle formule où les articles seront courts et percutants, où la priorité sera donnée à l'information”, précise Abdelaziz Koukas, le directeur de la revue. “On assiste à un véritable boom où des journaux sans journalistes côtoient des publications qui n'ont rien à envier à la presse occidentale”, s'enthousiasme Mohamed Berrada. Ce dernier voit dans cette floraison de titres le signe que le marché de la presse fait en même temps sa mutation et sa mise à niveau.

Comme dans toute mise à niveau, il y a des titres qui naissent ou se développent et d'autres qui meurent, comme le tout dernier quotidien, Sawt Ennass qui, avant même de boucler sa première année, a déjà disparu des kiosques pour des raisons obscures. Même si le conseil d'administration qui s'est tenu samedi dernier a décidé de créer une commission chargée de statuer sur l'avenir du quotidien, Abdelkrim Amrani, le directeur ne se fait pas trop d'illusions : “On a voulu faire taire une voix qui ne plaisait pas à tout le monde. Aujourd'hui, on tente de l'enterrer définitivement”, déclare-t-il amèrement.

L'apparition timide de quelques gratuits, jusqu'à présent uniquement régionaux (à l'exemple de Madinati) témoigne également du succès de pratiques en vigueur en Europe.

Les concentrations sont aussi à l'ordre du jour. Si TelQuel a pris le contrôle, par l'entremise de sa société éditrice Presse directe, d'Al Jarida Al Oukhra, d'autres supports ont opté pour une concentration plutôt verticale. Ainsi Eco media qui imprime déjà sur ses propres rotatives et parmi d’autres, ses deux quotidiens l'Economiste et Assabah, s'est lancé dans la radio. Tout comme le groupe New publicity qui s'essaie à la radio régionale en dépit d'un carnet de commandes déjà bien rempli avec ses quatre supports édités dont le vaisseau amiral La Gazette du Maroc.

La plupart des spécialistes des médias s'accordent à reconnaître que les raisons qui déterminent cette floraison de titres sont de plusieurs ordres. Il y a tout d'abord les facilités techniques : aujourd'hui avec l'évolution technologique, l'impression n'est plus assimilée aux douze travaux d'Hercule. Il y a également la révision du code de la presse qui donne plus de visibilité aux investisseurs et enfin le vent de liberté qui souffle sur la presse. Mohamed Berrada, le patron de Sapress, pense que cette évolution et ce vent de liberté sont à mettre à l'actif d'une volonté politique affichée au plus haut niveau de l'Etat. Il rappelle à cet égard toutes les formalités et toutes les tracasseries politiques, policières et administratives, ce véritable parcours du combattant que devait affronter à l'époque tout individu ou parti voulant lancer une nouvelle publication.

Pourtant, il y a chute du lectorat
Paradoxalement, cette fièvre médiatique survient à un moment où la régression du lectorat est bien réelle. Tous les journaux, quelle que soit leur taille, ont aujourd'hui à faire face à ce gros défi qu'est l'érosion d'un lectorat bien infidèle. Entre Al Ahdath, le premier quotidien arabophone - plus de 100 000 exemplaires vendus pour son supplément “Mina Lkalb ilalkalb” et le quotidien Al Alam, l'organe de l'Istiqlal - qui peine à en vendre plus de 6 000 malgré ses soixante ans d'existence, les différences sont énormes. Relativement stable depuis le début des années 1990, le chiffre des ventes a connu une décélération brutale pour s'établir à 250 000 exemplaires par jour en 2005, largement en deçà des moyennes algériennes (un million d'exemplaires) et même tunisiennes (410 000).

Mohamed Berrada tempère la dure réalité de ces chiffres par une spécificité toute marocaine “Sait-on que le quotidien Le Monde fait ses meilleures ventes au Maroc, juste après la France ? Le Maroc est un pays très ouvert à la presse étrangère qui y fait un chiffre d'affaires colossal (20 % des journaux vendus au Maroc). Or c'est autant de lecteurs perdus pour la presse marocaine même si on ne peut que se féliciter de cette ouverture”. Parallèlement à cela, s'ajoutent les changements de comportement de lecture des nouvelles générations dans le contexte créé par l'essor des nouveaux médias en ligne.

Le débat sur la vérité des chiffres qui a été lancé par les journaux indépendants pour mettre fin à une polémique stérile sur le taux d'audience de chaque support, a d'ailleurs conduit à la naissance de l'OJD en 2004. “Tous n'étaient pas très rassurés de voir le tabou sur leur tirage levé et de voir leurs véritables chiffres de vente livrés au grand public”, rappelle le directeur d'un journal. Depuis, le Maroc a pu timidement certifier la diffusion d'une vingtaine de titres de presse paraissant dans le royaume, grâce à l'assistance technique de l'OJD France*. En mai dernier, l'OJD annonçait d'ailleurs avoir contrôlé et certifié 11 nouveaux supports. Aujourd'hui, l'accès aux chiffres devient moins ardu. Ainsi, apprend-on, le chiffre d'affaires total de la presse marocaine - vente au numéro - est d'environ 330 millions de dirhams.

*Pour les ventes 2005 des titres marocains certifiés, voir www.ojd.ma




Chute. Et la presse partisane ?

Dans le lot, la presse partisane est bien mal lotie. Depuis plusieurs années maintenant, on annonce de façon récurrente la “mort de la presse partisane”. Al Ittihad Al Ichtiraki, le quotidien de l'USFP, est descendu à un tirage de 15 425 exemplaires (chiffres OJD pour l'année 2005), soit dix fois moins qu'à la fin des années 80. Les causes de cette situation sont multiples, complexes mais bien connues. “Alors qu'on continue de faire du militantisme, les lecteurs veulent du vrai journalisme, de l'info qui les concerne, des débats qui les interpellent et même ceux qui émargent au parti ne lisent pas notre presse”, s'indigne un vieux routier du quotidien de la gauche.
Le bout du tunnel ? Un lecteur averti pense qu'en premier lieu, il y a urgence à entreprendre un véritable plan de reconquête du lectorat. Parmi les urgences, on peut citer la mise en place d'outils indépendants d'analyse des évolutions du public ainsi qu'une attention toute particulière à la formation des journalistes qui sont aujourd'hui accusés de tous les maux.

 
 
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