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N° 235
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Selma Mestiri, correspondante au Moyen-Orient

Spécial Liban. Retour à l'enfer

Frontière israélo-libanaise,
le 20 juillet. (AFP)

Le 12 juillet, le Liban a basculé dans le cauchemar. Seize ans après la fin de la guerre, les Libanais vivent de nouveau au rythme des bombardements israéliens. Témoignages et explications.


“Tiens, l'électricité vient d'être coupée”. Nadine a beau reconnaître qu'elle a “très peur”, elle commence à s'habituer aux bombardements israéliens sur le Liban, qui visent quotidiennement le pays depuis le 12 juillet. Ce jour-là, le Hezbollah a enlevé deux soldats israéliens, déclenchant des représailles de grande ampleur de l'Etat hébreu. Colonnes de fumée qui s'échappent des cibles détruites, morceaux de
béton sur les routes et dizaines de milliers de civils en fuite: en quelques jours, les Libanais ont replongé dans les pires heures de la guerre qui a meurtri le pays de 1975 à 1990. Les bombardements ? “Surtout la nuit, raconte Nadine, jeune Beyrouthine de 21 ans, il fait plus frais, il n'y a pas de soleil, c'est plus facile pour les Israéliens”, dit-elle en éclatant de rire. “Et puis la nuit, c'est terrifiant”, poursuit-elle en reprenant son sérieux.

Exode et destruction
Il a suffi d'une semaine pour mettre le Liban à genoux. Le pays du Cèdre, déjà détruit par la précédente guerre, avait, notamment sous l'égide de l'ancien premier ministre assassiné Rafic Hariri, enclenché de grands travaux de reconstruction pour donner un nouveau visage au pays. Mais en quelques jours, tout est parti en fumée : aéroport détruit, infrastructures systématiquement pilonnées, ponts sciemment visées et la route Beyrouth - Damas ciblée.

“Je ne sais pas si nous allons pouvoir reconstruire cette fois. On s'attend au pire”, explique Liliane Moqbel, journaliste au quotidien francophone L'Orient-Le Jour. “Dire qu'avant les frappes, nous étions en pleine réforme économique et politique !”, ajoute-t-elle en référence à un dialogue dit d'entente nationale auquel participaient tous les représentants politiques libanais, dont le Hezbollah.

Particulièrement visés par les raids israéliens, les habitants du Liban sud, bastion du Hezbollah chiite, ont fui leurs habitations pour tenter de se réfugier dans les zones chrétiennes de ce pays multiconfessionnel, réputées plus sûres. Liliane Moqbel se disait d'ailleurs sûre d'être “épargnée”, puisqu'elle habite à Achrafiyeh, quartier chrétien de la capitale. Mais pour la première fois depuis le début du conflit, les Israéliens ont bombardé cette zone le 19 juillet, alors qu'ils affirment n'en vouloir qu'au Hezbollah et à ses partisans. Des milliers de réfugiés peuplent désormais les rues. D'après l'ONU, qui juge la situation catastrophique, ils sont un demi-million de déplacés. Ils tentent de trouver un abri dans les écoles et les jardins publics, parkings, églises et mosquées, mais la place se fait rare. Beaucoup ont choisi les montagnes pour se protéger des bombardements meurtriers, mais il faut en avoir les moyens, car les profiteurs de guerre ont déjà saisi l'aubaine : dans certains villages presque vides il y a une semaine, les loyers ont plus que triplé, passant pour certains de 300 à 1000 dollars, “un montant hors de portée d'une famille libanaise moyenne”, explique Bruno, Libanais de 28 ans. “Des familles se cotisent donc pour pouvoir louer une maison”, ajoute-t-il.

Les étrangers fuient
Dès que l'offensive a été lancée, nombreux sont ceux qui ont tenté de fuir le pays. Les premiers, des touristes arabes du Golfe et des travailleurs syriens, ainsi que des Libanais, surpris par la violence des attaques, se sont dirigés vers la Syrie. La France et les Etats-Unis, entre autres, ont affrété des navires pour rapatrier leurs ressortissants à travers Chypre. “Au début, nous n'avons pas cru que les bombardements prendraient une telle ampleur”, raconte Julie, 25 ans, qui habitait à Beyrouth, désormais réfugiée à Istanbul avec Elie, son petit ami libanais. Mais lorsque l'Etat hébreu a commencé à bombarder routes et ponts, elle se rend compte que c'est le moment où jamais de partir. “J'ai appris que l'ambassade de Turquie organisait des départs en bus à travers la Syrie. En cinq minutes, mon copain a eu son visa. L'ambassade nous a appelés à 15h30, pour un départ à 16 heures. En 20 minutes, nos sacs étaient prêts et nous avons quitté le pays”, raconte la jeune femme. Le bus les emmène jusqu'à la frontière turco-syrienne. De là, ils prennent un autre bus, puis un avion jusqu'à Istanbul, où ils attendent de pouvoir obtenir un visa français pour Elie. Ironie du sort, ce n'est qu'une fois descendus du bus à la frontière qu'ils se rendent compte que deux portraits de Hassan Nasrallah, le chef du Hezbollah, ornaient le pare-brise…

Le Hezbollah, coupable ?
Pour Liliane Moqbel, pas de doute, c'est bel et bien le Hezbollah qui est responsable de la situation. “Le pays est en guerre malgré nous. Il faudra plus tard demander des comptes au Hezbollah”, affirme-t-elle. Habib, lui, Libanais chiite de 24 ans, défend fermement la position de la formation radicale : “Le Hezbollah ne veut rien d'autre que la libération du Liban. Les Palestiniens ont le Hamas, nous, nous avons le Hezbollah. Nous voulons un pays indépendant, quel qu'en soit le prix”, martèle-t-il. Bruno, lui, se montre plus mesuré : “Je pense que le Hezbollah n'aurait pas dû mener cette opération. Mais maintenant qu'il l'a fait, plutôt que de le blâmer, il vaudrait mieux chercher une solution à la situation actuelle”. Car en attendant, dans un Liban isolé et soumis à un véritable blocus, les réserves d'électricité et de nourriture s'amenuisent de jour en jour. Le 19 juillet, 10 000 Libanais chrétiens et musulmans, coincés depuis une semaine dans un village proche de la frontière syrienne et coupé du reste du monde, ont lancé un appel à l'aide pour mettre fin à leur situation explosive.



Une semaine de guerre

12 juillet.
Le Hezbollah lance une attaque a la frontière israélo-libanaise. Huit soldats israéliens trouvent la mort, tandis que deux autres sont enlevés par le mouvement chiite. Israël riposte en lançant une attaque d’envergure contre le Liban et refuse de négocier avec le Hezbollah, qui réclame un échange de prisonniers.

13 juillet. Tsahal bombarde l'aéroport international de Beyrouth, qui est fermé au trafic international. Des raids israéliens visent 21 ponts, la route Beyrouth - Damas et des bases du Hezbollah et de l'armée libanaise. Au moins 46 civils sont tués. Le Hezbollah riposte en tirant des roquettes contre le nord d'Israël.

15 juillet. Les raids israéliens se poursuivent sans relâche. Le Liban est soumis à un blocus aérien et maritime.

18 juillet. Plusieurs casernes de l'armée libanaise sont visées. L'évacuation des étrangers s'accélère.

20 juillet. Tirs massifs sur Beyrouth et violents accrochages entre le Hezbollah et l'armée israélienne.


Par Bart Schut

Qui est responsable ?

Hassan Nasrallah,
chef du Hezbollah. (AFP)

Alors que les combats s'intensifient au Liban, presse israélienne et presse libanaise tentent chacune de présenter son pays comme victime. Les médias occidentaux, eux, placent le conflit dans un contexte plus international.


Pour Robert Fisk, le très respecté correspondant à Beyrouth du quotidien britannique The Independant, c'est la Syrie qui est derrière l'incursion du Hezbollah dans le nord d'Israël, opération qui a suscité le courroux de l'armée israélienne au Liban. Selon lui, le Hezbollah est l'infanterie de la Syrie sur le terrain et la vraie capitale du Liban n'est
pas Beyrouth mais Damas. Les Israéliens reprochent au premier ministre libanais, Fouad Siniora, de ne pas avoir désarmé le Hezbollah comme il était censé le faire en vertu de la résolution 1559 du Conseil de sécurité des Nations unies. Mais le pouvait-il ? “Si Siniora avait essayé d'agir dans ce sens, l'armée libanaise aurait été acculée à combattre le Hezbollah. Or, une pareille opération se serait soldée par sa dislocation car la majorité de ses soldats sont chiites. Nous aurions été les témoins, encore une fois, d'une guerre civile au Liban”, écrit Fisk qui croit que le président syrien, Bachar Al Assad, médite sur l'hypothèse suivante : “Le plus grand risque couru pour l'instant, c'est que le gouvernement libanais éclate et soit remplacé par un gouvernement pro-syrien qui pourrait réintroduire les Syriens dans le pays”.

Cherchez le coupable : Damas ou Téhéran ?
La thèse de Robert Fisk selon laquelle les Syriens sont les commanditaires des opérations du Hezbollah a un adepte de choix : George W. Bush. Lors du sommet du G8 à St. Petersbourg, en Russie, le président américain, oubliant que son microphone était ouvert, a dit au premier ministre britannique, Tony Blair : “Il faut amener la Syrie à faire en sorte que le Hezbollah cesse de semer la merde, et ce sera fini…” Newsweek considère que l'Iran, pays auquel le magazine a consacré le sujet de la couverture, avec ce titre percutant, “Les mains qui nourrissent le feu, sont derrière les actions du Hezbollah”. Or, Washington et Téhéran sont déjà en conflit à cause d'un hypothétique programme iranien pour le développement d'armes nucléaires. Newsweek a insidieusement souligné que le Hezbollah a été créé en 1982 par Téhéran qui l'a récemment doté d'un arsenal de 13 000 roquettes environ, aujourd'hui utilisé pour atteindre des cibles à l'intérieur d'Israël. Le Mossad a même accusé les soldats iraniens, opérant à l'intérieur du Liban, de pilonner Israël avec !

La confrontation entre les Etats-Unis et l'Iran a eu un effet de contagion sur tout le Moyen-Orient : en Iran où la question du nucléaire n'a toujours pas trouvé d'issue, en Irak où les Etats-Unis accusent l'Iran de soutenir les insurgés radicaux qui combattent l'occupation américaine… et maintenant au Liban. “La confrontation est militaire, économique, politique, idéologique, directe et indirecte, ouverte et voilée. Sur plusieurs fronts, les Iraniens semblent avoir pris de vitesse l'administration américaine”, peut-on lire dans Newsweek qui pense que “dans une prochaine étape, Téhéran, loin de tout bellicisme, se présentera comme un pacificateur, ce qui lui redonnera l'occasion de montrer sa puissance dans la région”. Faute de se livrer une guerre frontale, l'Iran et les Etats-Unis se font la guerre par alliés interposés. Mais une opération militaire israélienne contre les installations nucléaires iraniennes que les Israéliens considèrent comme une grave menace, et qui serait destinée à “punir” Téhéran pour le soutien apporté au Hezbollah et au Hamas, peut dégénérer en une guerre impliquant l'ensemble des protagonistes. Dans ce sens, la mise en garde iranienne qui rappelle à Israël les conséquences incalculables d'une attaque contre la Syrie, montre que les coalitions sont déjà formées d'un côté comme de l'autre.

Dialogue de sourds, entre Haaretz et Al Hayat
Pendant ce temps, les médias israéliens et libanais se posent en victimes et présentent l'ennemi comme un agresseur. Bien que très critique sur la façon dont la guerre au Liban est menée et présentée à la communauté internationale par le gouvernement du premier ministre Ehud Olmert, le journal israélien, Haaretz, révèle clairement sa position à travers un éditorial de Avi Shavit : “Israël est en train de faire la guerre la plus juste de son histoire. Il ne s'agit nullement d'une guerre d'occupation mais d'une guerre défensive qui défend une frontière internationale tracée, définie et reconnue par les Nations unies. Par conséquent, quiconque veut qu'Israël se retire des territoires occupés et se fixe à l'intérieur de frontières permanentes, doit soutenir cette intervention. Quiconque veut la paix, la stabilité et la fin de l'occupation doit soutenir Israël. Autrement, le Moyen-Orient sombrerait dans un chaos aussi violent que permanent”.

Sans grande surprise, le point de vue du journal libanais Al Hayat s'inscrit dans le sens inverse. Il tient Israël et les Etats-Unis, son allié inconditionnel, pour responsables de l'escalade militaire que connaît le Liban. Selon Abdel Wahab Badrakhan, “bombardements, travail de sape et meurtres ne peuvent conférer à Israël l'avantage politique qu'il cherche. Le Hezbollah ne se sent pas obligé de faire des concessions, étant donné les graves préjudices que subit le Liban. Israël perd la raison et bénéficie pourtant d'un soutien américain illimité, ce qui encourage la politique forcenée de l'Etat hébreu”.

Que fait, en ce temps, la France, allié traditionnel d'un certain nombre de pays arabes, et plus spécialement du Liban ? “Jacques Chirac a donc décidé de doser sa diplomatie : un appel à la retenue israélienne d'un côté, une détermination à en finir avec le problème du Hezbollah de l'autre”, écrit Le Monde. En revanche, le quotidien rappelle que la France ne “devrait pas négliger une réalité : Israël ne vise pas, en ce moment, que le Hezbollah mais bel et bien le Liban. Et si son opération militaire peut servir, selon les plus optimistes, à en finir avec le Hezbollah, il ne faudrait pas qu'elle anéantisse les efforts des Libanais pour reconstruire leur pays”. Mais qui entendra la voix de la raison ?


Par Selma Mestiri

Islam / occident. Pourquoi tant de haine ?

George W. Bush (AFP)

Alors que la situation s'embrase au Moyen-Orient, un rapport du Pew Research center se penche sur la manière dont se voient musulmans et Occidentaux.


Cerner les approches de trois communautés très différentes et pourtant très liées: les Occidentaux non-musulmans, les musulmans vivant en Occident et les musulmans en pays d'islam, c'est le but d'un rapport du Pew Research Center, centre américain basé à Washington, et intitulé The Great divide : how Westerners and Muslims view each other. Des milliers de personnes ont été interrogées en avril et mai 2006 dans 13
pays dont les Etats-Unis, la France, la Grande-Bretagne, l'Espagne, la Turquie et l'Egypte. Publié le 22 juin, il n'évalue donc pas l'évolution des réactions après l'attaque israélienne lancée contre le Liban.

Une vision globalement négative
Musulmans et Occidentaux tombent d'accord pour qualifier les relations entre eux de “mauvaises”. Beaucoup d'Occidentaux considèrent les musulmans comme fanatiques, violents et manquant de tolérance, tandis que de nombreux musulmans au Moyen-Orient et en Asie voient les Occidentaux comme égoïstes, immoraux et avides, ainsi que fanatiques et violents.L'une des questions les plus révélatrices des divisions entre Occidentaux et musulmans tourne autour de l'affaire des caricatures de Mohamed. La majorité des personnes interrogées en Jordanie, Egypte, Indonésie et Turquie font porter la responsabilité de la polémique sur le manque de respect de la religion musulmane par les pays occidentaux. Au contraire, la majorité des Américains et Européens interrogés affirment que c'est l'intolérance des musulmans qui est à blâmer.

Les deux pays occidentaux où les non-musulmans ont la vision la plus négative des musulmans sont l'Espagne et l'Allemagne. Seuls 29% et 36% des Espagnols et des Allemands ont une opinion favorable des musulmans. Et 83% des Espagnols associent les musulmans au fanatisme. Sans compter que 41% d'entre eux pensent que la majorité ou beaucoup des musulmans en Espagne soutiennent des groupes extrémistes comme Al Qaïda.

Les musulmans d'Occident, à la croisée des chemins
Les musulmans vivant dans des pays occidentaux semblent avoir une position intermédiaire. Ils sont ainsi plus enclins à attribuer des caractéristiques positives aux Occidentaux, comme la tolérance ou le respect des femmes. Ils sont également nombreux à ne pas voir de choc entre les civilisations dans les conflits actuels et à ne pas considérer comme contradictoire le fait d'être un musulman croyant et/ou pratiquant et de vivre dans la modernité. “Quand vous voyez des amis musulmans tous les jours, vous ne pensez pas que les relations avec les musulmans sont mauvaises. Mais si vous ne faites que regarder la télévision, ce que vous verrez, ce sont des exemples d'un islam extrémiste”, rapporte Pierre-Etienne Issoulie, 22 ans, architecte parisien.

Quelques points convergents
Le rapport estime toutefois que la manière dont chacun considère l'autre est loin d'être uniformément négative. Ainsi, même après les émeutes dans les banlieues françaises, souvent - et à tort - imputées aux seuls musulmans, et les attentats de Londres en juillet dernier, la majorité des Français, Britanniques et Américains non-musulmans continuent d'avoir une opinion en général positive des musulmans.

D'autres points unissent les trois communautés, dont la préoccupation autour de la montée de l'extrémisme musulman. Le soutien au terrorisme a également baissé au Moyen-Orient et en Asie. En Jordanie, au Pakistan et en Indonésie, moins de personnes disent que les attentats suicides et autres formes de violence contre des civils sont justifiables par la défense de l'islam contre ses ennemis. La chute la plus significative est enregistrée en Jordanie, sans doute à la suite des attentats d'Amman, en novembre 2005, dans lesquels 60 personnes ont péri : seuls 29% des Jordaniens justifient les attentats suicides, contre 57% en mai 2005.

La confiance en Oussama ben Laden a également baissé dans les pays musulmans où le sondage a été mené. Là aussi, la Jordanie est le pays le plus représentatif de cette baisse : 24% expriment leur soutien au chef du réseau terroriste Al Qaïda, contre 60% il y a un an.

 
 
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