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Touhami Ennadre. Capteur de lumière
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N° 236
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Abla Ababou

Portrait.
Touhami Ennadre. Capteur de lumière


Touhami Ennadre
(DR)

Alors que ses photographies sont exposées dans les plus grands musées du monde, Touhami Ennadre est quasi-inconnu au Maroc. Parcours atypique du photographe marocain le plus réputé au monde.


Chapeau en feutre noir, chemise, gilet, pantalon… noirs, Touhami Ennadre annonce la couleur. A l'image de ses photographies où la souffrance de la vie baigne dans un noir profond, adoucie par une lumière omniprésente, le personnage navigue entre violence et idéalisme. Sa vie, il la raconte par bribes en insistant sur sa relation
avec sa mère et sur son enfance à Sidi Fateh dans la médina de Casablanca, quand il rêvait de devenir footballeur.

Retour à la médina de son enfance
Aujourd'hui, c'est pour les jeunes défavorisés de cette médina où il est né en 1953 qu'il a envie de se battre, en créant une maison de la photographie, un lieu où il pourra transmettre son art et créer des échanges avec d'autres artistes et jeunes du monde entier. Ce projet, il y croit dur comme fer, quitte à affronter les méandres de l'administration marocaine. Le soutien de quelques personnes d'exception le rassure néanmoins sur sa faisabilité. En attendant, à chacun de ses retours au pays, il ne peut retenir sa colère face à une jeunesse livrée à elle-même, pour laquelle aucun espace d'épanouissement n'est prévu. Il cite l'exemple de l'unique place où les jeunes de son quartier pouvaient jouer au football et où lui-même se défoulait sur le ballon, qui vient d'être investie par une statue ludique. Fervent défenseur de la culture, il reste cependant lucide : comme si on pouvait canaliser l'énergie de ses jeunes avec de l'art moderne alors que le ramassage des ordures n'est même pas assuré correctement.

L'obscure maison maternelle
À la question : “Pourquoi tant de passion, alors que la reconnaissance vous est venue de l'étranger et que vous vivez entre Paris et New York ?”, il s'emballe. Certes il a quitté le Maroc depuis plus de quarante ans et ses travaux y sont quasiment inconnus, pourtant les clefs de son art, il les doit à l'obscure maison maternelle où “à midi, il était déjà minuit” et à son enfance passée dans les ruelles grouillantes de Sidi Fateh. C'est là qu'il a appris à se battre à la façon des sumos japonais. Derrière les corps lourds et les mouvements à la lenteur trompeuse, le coup part, brutal et précis. Le regard de l'artiste s'illumine quand il se souvient de l'enfant tenace qu'il était, capable de calculer durant toute une journée le moment propice pour tromper la vigilance du marchand et chaparder le fruit sur lequel il avait jeté son dévolu. Depuis, ses photographies restent toujours une histoire de corps à corps et de geste précis. Ses modèles ne sont jamais des objets ou des êtres figés, posant pour lui dans un studio.

À l'affût d'images universelles
Une question le taraude : “Qui photographie qui ?”. En guise de réponse, il rejette une réalité que lui dicterait son sujet : son travail n'a rien d'illustratif. Quand il est dans certains quartiers dangereux de Rio de Janeiro, Mexico, New York, Bombay, Haïti, Shanghaï, ou ailleurs, malgré la peur au ventre, il n'hésite pas à s'approcher de ses cibles afin de faire figurer l'essentiel. Sa devise : “Ne jamais faire abstraction de l'interactivité avec l'autre pour tenter de saisir cette part d'universalité”. Pour s'en emparer, Touhami utilise un appareil pour le moins étrange. Nous sommes loin des appareils sophistiqués avec zoom ultra-sensible. A la technologie, l'artiste préfère son regard qu'il éduque à la façon d'un acrobate constamment en action. Pour ne pas entraver cette liberté, il a enlevé le viseur et installé un grand angle ainsi qu'un même réglage lumière pour la nuit et le jour. Ainsi il regarde directement la figure recherchée au lieu de le faire à travers un trou de serrure, sans perdre son temps à changer les objectifs et à en tourner les bagues. Son appareil devient alors une sorte de prolongement de lui qui s'efface “pour éviter le piège de l'image”. Il insiste : “Un appareil photo n'est pas un fusil à lunette”, se défendant d'être un vulgaire voleur d'images qui n'hésite pas à s'incruster dans la vie des gens.

Adieu le voleur d'images
Au tout début de sa carrière dans les années 70, il a pourtant obtenu un prix aux Rencontres Internationales de la photographie d’Arles pour ses clichés volés dans les rues du monde, comme le ferait un pickpocket. Au fond de lui, il jugeait ces images à la fois trop faciles et spectaculaires, comme des insultes à la misère des autres, qui, une fois exportées en France, faisaient de lui une vedette. Le documentaire, ce n'est définitivement pas sa tasse de thé. A cela, il préfère l'imaginaire et la force créatrice. “Dans mon travail, il n'y pas de représentation, il y a un cri”, explique-t-il. Parler de cris semble pourtant un euphémisme quand on observe les œuvres de Touhami Ennadre. Tous les sujets traités ont un rapport avec la mort, inhérente à la vie de l'homme. L'artiste n'a pas peur de la faucheuse, il la présente au contraire comme quelque chose de consolant et de familier. Il explique : “Dans la vie, on tente de nous faire croire qu'il y a des gens en bas et d'autres en haut alors que tout le monde est égal face à la naissance et à la mort. J'essaie de trouver ce que les gens ont en commun”. Touhami refuse la barbarie des hommes. Pour la conjurer il utilise son art.

La lumière, son no man's land
Derrière ses représentations de dos décharnés, de mains entrelacées, de morts exhumés du Vésuve, de poissons fraîchement pêchés aux yeux exorbités, de bêtes tuées et dépecées dans les abattoirs, de portraits d'Américains face au 11 septembre, Touhami n'épargne aucune sensibilité. Cette cruauté insoutenable, il essaie pourtant de la réparer en “montrant l'horreur de cette violence et non pas les spectacles d'horreur qu'elle produit”. Mais c'est surtout sa lumière omniprésente qui redonne espoir. Une lumière, à l'image de ses idéaux, hantée par les mythes et le refus de l'injustice et de la cruauté. C'est avec cette lumière qui tranche avec une intense pénombre que Touhami signe ses œuvres, aujourd'hui exposées dans les plus grands musées du monde, une reconnaissance pour le moins inattendue puisque rien ne le prédisposait à ce métier. Sans l'amour et la perspicacité de sa mère, il aurait peut-être fini dealer ou délinquant dans la banlieue parisienne où il est arrivé vers l'âge de sept ans. Le visage de son père, noirci par son travail dans une fonderie, et le rejet de ses petits camarades de classe alors qu'il ne parlait qu'arabe, restent ancrés dans sa mémoire. Depuis cet arrachement à sa médina natale et ses difficultés pour “émigrer dans une autre langue”, il est resté “cet éternel no man's land” comme il se définit lui-même.

Le salut
Le football lui a plus ou moins permis de s'intégrer mais c'est à sa mère qu'il doit son salut quand elle lui a mis son premier appareil photo entre les mains vers l'âge de 20 ans alors qu'elle était en train de mourir. Auparavant elle avait bien tenté d'en faire un musicien en lui offrant un orgue mais les oreilles de son père n'avaient pu résister à un tel supplice. C'est de sa mère aussi qu'il tient ce sens inné de la force du détail. Enfant, sur leur terrasse en plein air à Casablanca, le soir, pendant des heures, il éclairait ses doigts qui tissaient des tapis. Il ne pourra jamais plus oublier ce ciel noir aux étoiles scintillantes qu'il prenait pour de mauvais esprits, ni les couleurs des tapis maternels. Depuis, ces souvenirs conditionnent le tirage de ses photographies qu'il réalise lui-même durant 12 à 15 heures pour trouver enfin “ce noir qui éclaire et qui donne un sens au drame”. Ce sens du drame et l'implication de la photographie, Touhami les a intégrés lors de l'enterrement de sa mère. Eperdu de douleur, il n'osait pas utiliser son appareil photo, désormais collé à lui, pour immortaliser le déchirement de sa famille. Puis c'est le déclic. En observant de très près les mains fébriles de ses tantes il a alors compris que “la photographie est histoire d'imaginaire à condition de savoir dribbler la réalité”. C'est à la suite de ce tragique évènement que ses premières séries sur le cimetière et les mains lui ont ouvert la porte du succès. Grâce à des rencontres, de nombreux voyages et surtout à sa quête du vrai, Touhami Ennadre s'est hissé au niveau des grands. Bien que ses œuvres aient été montrées au Guggenheim, au MoMa et à la Maison européenne de la photographie pour ne citer que ces lieux prestigieux, il attend avec impatience sa première grande exposition au Maroc, prévue en principe au printemps prochain dans la cathédrale de Casablanca. Notre no man's land baroudeur, aurait-il subitement envie de se poser ?

 
 
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