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N° 236
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

L’été de TelQuel

Spécial Casablanca. Folle métropole
L'intégrisme. Et si on en riait ?
Laïcité. La Turquie, un modèle pour le Maroc ?

Un dossier de Réda Allali

Spécial Casablanca. Folle métropole


Vivante, créative, rebelle, fascinante mais aussi arrogante, polluée, invivable, sale, violente… Casa draine pêle-mêle richesses et misères du pays. La mégapole économique souffre de la dramatique absence d'une véritable politique urbanistique. Etat des lieux d'une ville fascinante.


(AFP)

Casaoui, qui es-tu ?

Il est foncièrement urbain, quelque part résistant ou indifférent au pouvoir, et forcément prêt pour la débrouille. Portrait d'un prototype en mutation permanente.


Il existe une véritable culture casablancaise, une identité urbaine, même si la majorité des gens habitent la ville depuis moins de deux générations, même si on répète souvent que la ville n'a pas d'histoire, comparée aux capitales impériales ancestrales, même si elle est faite
de bric et de broc et qu'elle n'affiche pas au premier regard de cohérence très marquée. La culture casablancaise existe et elle s'est justement construite sur les particularités listées plus haut. Mohamed Tozy, sociologue : “La culture de Casa, c'est d'abord une certaine forme d'insolence vis-à-vis de toute autorité”. Rien d'étonnant à cela : le Makhzen, à Casa, n'a pas le même poids qu'ailleurs. Pour tout dire, il a l'air un peu dépassé par les événements. On raconte souvent la blague du paysan qui débarque à Casablanca et qui s'écrie à la vue de demoiselles attablées aux terrasses des cafés : “Mais est-ce que le Makhzen est au courant ?” Nous parlons ici d'une ville qui s'est construite contre les statuts acquis, qui respecte infiniment plus le pouvoir économique que le pouvoir politique. Combien de Casablancais connaissent le caïd de leur quartier? Et combien en ont peur ? Hicham Abkari, agitateur culturel chevronné, va plus loin : “Ici, il y a une énorme défiance vis-à-vis de tout ce qui représente l'état ou l'administration”. L'Etat est tout simplement perçu comme un frein au développement économique de la ville et non pas comme le pourvoyeur de faveurs précieuses. Si le Casablancais grogne volontiers, c'est que rien ne va assez vite pour lui. Il est dans un autre rythme que celui du reste du pays. Un entrepreneur raconte : “Lorsque j'ai besoin d'un papier officiel, j'ai l'impression, dès que je mets les pieds dans l'administration, qu'on ne vit pas dans le même monde. Les choses avancent, on construit des projets, on bouge, et eux ils restent figés”. Alors, l'entrepreneur râle...

Le Casablancais tire sa liberté de ton de son pouvoir économique, bien sûr, mais aussi de l'anonymat généré par une grande ville. “Les espaces anonymes sont des espaces de liberté. Ils permettent de faire des choses qu'on est censé ne pas faire”, explique le sociologue Jamal Khalil. Les exemples sont nombreux : les jeunes filles qui prennent un taxi en djellaba à Aïn Sebaâ et débarquent au Maârif en tenue sexy. Les clients des cabarets du centre-ville qui se retrouvent le soir autour d'une bouteille sans jamais se connaître le jour. À Casablanca, on peut mener plusieurs vies de front, multiplier les identités. On peut être fêtard le vendredi, rajaoui le samedi, père de famille le dimanche et employé de banque le lundi sans le moindre problème. Jamal Khalil : “C'est une ville ou le menu est copieux. Ceux qui profitent de ces possibilités sont ceux qui réussissent, les autres se plaignent...”

Q'fouzia casaouie
Encore faut-il être capable d'en profiter. La ville est grande, elle est pleine de codes informels. Il faut communiquer sans cesse pour s'y retrouver. Lorsqu'un Londonien veut prendre le métro ou le bus, il trouve partout des indications sur les directions, les horaires, les tarifs. A Casablanca, il faut faire l'effort, demander, parler pour s'y retrouver, se débrouiller pour savoir. C'est ce qui fait la fierté du Casaoui, cette q'fouzia (vivacité d'esprit) indispensable pour appréhender une réalité quotidienne complexe, cette recherche permanente de la façon la plus rapide, la plus économique de réaliser n'importe quelle opération de la vie quotidienne. Dans la tête du Casaoui, il doit y avoir un raccourci, forcément. Et découvrir ces qoualeb, c'est le sport numéro un, une attitude qui constitue un sous-produit d'une économie informelle et d'un système officiel peu fiable. Poussée à son extrême, cette fierté peut rapidement se transformer en véritable complexe de supériorité. C'est ainsi que le Casaoui est souvent perçu en dehors de sa ville comme un peu arrogant, très sûr de lui. “C'est à Casablanca qu'on assiste à une véritable émergence de l'individu, il existe par lui-même, il ne traîne pas avec lui toute une histoire familiale”, confirme Jamal Khalil. Il poursuit : “On te demande rarement le nom de ton père ou tes origines, on fait peu de référence à la famille”. Le résultat, c'est une ville où les classes sociales sont moins cloisonnées qu'ailleurs dans le pays, où tout le monde se côtoie plus ou moins. La culture de la ville est née de ce grand mélange, de cette dynamique.

Darija, langue “officielle” ?
Le langage, par exemple, évolue sans arrêt. On produit en permanence des mots, des expressions. Des expressions à la pelle. Des exemples ? En vrac : “fine assat ?” pour demander des nouvelles, “mmout” comme signe d'approbation, “natala” ou “la âalaqa” pour exprimer ses réserves, “tlah” pour prendre congé. Car, évidemment, tout ceci se passe en darija, la langue “officielle” de la ville. Le fait qu'il n'y ait pas eu à Casablanca d'élite arabophone (l'élite économique, elle, parle français) a permis à la darija d'évoluer à l'aise, sans complexes, pour devenir cet outil vivant, flexible, et finalement bien plus riche qu'on ne le pense. Dans le quartier de Hay Mohammadi, les gens ont l'habitude de dire que leur capital le plus précieux, c'est le verbe. C'est vrai pour tous les quartiers populaires de la ville. Pas étonnant, dans ces conditions, de trouver une profusion étonnante de groupes de rap. Postés aux coins de leur quartier - ras edderb, les jeunes racontent, commentent, argumentent, se défient. Avec souvent ce mélange d'autodérision et de morgue qui fait le cachet de la Casa attitude. Un exemple avec le rappeur Bigg, chef de file du rap casablancais et grande gueule inspirée : “J'attends toujours le jour où je me sentirai libre. Les mentalités sont arriérées, et tous les autres me suivent, essoufflés”. Bigg a autoproduit son album, comme tous les rappeurs de la ville : on préfère se débrouiller avec ce qu'on a plutôt que d'attendre un hypothétique soutien de quiconque. C'est possible aujourd'hui, si l'on sait tirer le maximum des nouvelles technologies informatiques. D'autres se lancent dans le zajal, la poésie en darija avec autant de verve - et toujours à compte d'auteur. Dans tous les cas, nous avons affaire à un art de rupture qui ne s'inscrit dans aucun cadre officiel et qui en tire finalement toute sa légitimité. Casablanca, c'est la seule ville du pays où il existe un underground, une culture alternative assumée comme telle. Elle a été autrefois incarnée par Nass El Ghiwane ou Lemchaheb, Mohamed Zefzaf ou Driss Khoury. Aujourd'hui, la manifestation la plus éclatante de cet underground triomphant, il faut la chercher du côté du Boulevard des jeunes musiciens. Cet événement organisé sur quatre jours est capable de rassembler quelque 100 000 jeunes qui viennent écouter des styles musicaux qu'on a longtemps pensés marginaux : hip hop, heavy metal, musique électronique, fusion... Bien sûr, les musiciens ne sont pas tous originaires de Casablanca, mais quelle autre ville pouvait accepter de les mettre en valeur sans états d'âme ? Mohamed Tozy : “A Casablanca, l'irrespect engendre la créativité. C 'est une ville qui se donne le droit d'inventer, tout simplement”.

Identité casaouie… identité marocaine ?
La ville, qui s'est construite sur la modernité, pose chaque jour la difficile question de l'identité marocaine. On entend régulièrement les interrogations revenir dans la bouche de certains observateurs angoissés : les rappeurs sont-ils des musiciens marocains ? Sortir le soir entre filles est-il un comportement marocain ? Un garçon qui porte les cheveux longs est-il marocain ? Les principaux intéressés, eux, ne s'embarrassent pas de ce genre de considérations. Ils sont marocains, bien sûr, (que seraient-ils d'autre ?) Et casaouis, bien évidemment. Ils en sont fiers, même s'ils critiquent volontiers le système. Ils fabriquent leur culture, ne la subissent pas. Car la ville, qui n'a pas de passé impérial ou ancestral, a pourtant bien une histoire, bâtie sur des valeurs différentes. Une histoire ouvrière, pour commencer, profondément populaire. Ajoutons-y une tradition de révolte contre tous les systèmes imposés, colonial (soulèvement des carrières centrales), ou makhzénien (émeutes de 1981) et complétons le tout par un dynamisme à toute épreuve. Le résultat, c'est une ville qui construit ses propres codes, ses propres rites quasiment au jour le jour. Les Casablancais fabriquent leurs propres moussems (le derby Raja-WAC, par exemple), leurs propres héros (Larbi Batma), leur propre langage... Au total, une sorte de bouillon de culture passionnant à observer que Mohamed Tozy appelle “le creuset de l'identité marocaine”.



Hay Mohammadi. L'aristocratie populaire

Plus qu'un quartier, c'est un véritable mythe, bâti sur une histoire particulièrement riche. Hay Mohammadi, avec Ben M'sick, a abrité les plus anciens bidonvilles du Maroc : les Carrières centrales qui datent des années 30. C'est précisément ce gigantesque bidonville qui a connu le premier soulèvement populaire ouvrier en 1954, une émeute à la fois ouvrière et nationaliste. Plus tard, en 1981, le quartier se soulève contre l'injustice sociale : ce sont les émeutes du pain. Les corps des émeutiers sont toujours sur place, au centre de la protection civile. Ce n'est pas non plus un hasard si le Makhzen installe son sinistre centre de torture au commissariat Derb Moulay Cherif - au coeur du Hay … Dans les années 70, le quartier s'impose comme le cœur de la contre-culture marocaine. Il offre aux Marocains les incontournables Nass El Ghiwane, Lemchaheb, et leur pendant Masrah El Hay. Depuis, Hay Mohammadi est considéré comme le véritable cœur du Maroc populaire et moderne, créatif et rebelle. Un haut lieu de la résistance à toute forme d'oppression. L'équipe de football locale, le TAS, est entourée du même halo héroïque même si ses performances sont ordinaires. On aura du mal à détecter aujourd'hui des restes de ce passé glorieux. Les cinémas mythiques Saâda et Chérif sont moribonds et le TAS végète en deuxième division. Qu'importe, pour tous ces habitants, Hay Mohammadi reste El Hay, le quartier.


Surexcités, ils prennent comme
prétexte un match de football
pour dégrader les bus, détruire
les vitrines… (AIC PRESS)

Dur dur, de vivre à Casa !

Violence, drogue, criminalité… Casablanca a son lot de tensions comme toute métropole qui vit au rythme des disparités sociales. Bienvenue quand même.


Casablanca fait peur. Elle traîne l'image d'une ville agressive à de nombreux niveaux. On évoque en vrac la pollution (lourde), la circulation (insupportable), le langage (irrespectueux), le rythme de vie (intenable), l'informel (complexe), l'éclairage public (insuffisant), la
nuit (dangereuse)... Et la liste est encore longue. Les étrangers à la ville se demandent régulièrement : “Mais comment faites-vous pour vivre ici ?”. Les Casablancais se posent la même question, tout en étant incapables de partir. La ville est-elle ce monstre tant décrié?

Il est incontestable qu'il existe à Casablanca une véritable tension, née des spectaculaires écarts sociaux. Dans la ville où l'argent s'affiche sans complexe, on n'est jamais très loin de la provocation. Par ailleurs, c'est une ville où les exemples de réussite sociale rapide existent. Du coup, tout le monde pense pouvoir conquérir sa place au soleil dans ce Far West économique où les règles ne sont jamais très claires. Les rapports entre individus y sont moins policés qu'ailleurs. Personne n'a le temps d'y mettre les formes, c'est le mode de vie qui veut ça. Tout cela peut donner un sentiment de stress, en version originale on parle de “sdaâ dial Casa”.

Mais ce n'est évidemment pas tout. On parle aussi de Casablanca comme d'une ville physiquement violente.

Hooliganisme, made in Casa
Deux phénomènes nouveaux pour expliquer ce sentiment. Le premier, c'est l'apparition chez nous du hooliganisme. Le principe est connu, il est le même qu'en Europe : des bandes de jeunes surexcités qui prennent comme prétexte un match de football ou un concert pour dégrader les bus, détruire les vitrines de magasins, terroriser les passants et, si possible, agresser des supporters de l'équipe adverse. Les commerçants du Maârif en souffrent à chaque match du Raja ou du Wydad. Pour expliquer ce phénomène, certains font le parallèle avec les cités françaises. Dans nos banlieues, il y a le même sentiment d'abandon, l'impression de ne rien avoir à perdre et une énorme frustration. Le cocktail explosif. Le sentiment d'exclusion est tel que ces jeunes ne se sentent absolument pas chez eux au centre-ville. Du coup, ils détruisent le coeur léger. Car les hooligans casablancais ont cette particularité, par rapport aux Britanniques, qu'ils dégradent leur ville et non celle où ils se déplacent. Evidemment, ce type de comportement n'est que la partie la plus visible d'un malaise bien plus profond. Hicham Abkari le résume parfaitement : “Les jeunes se sentent emprisonnés dans leur famille, dans leur quartier, dans leur pays. Et ils se sentent agressés par la tentation et la frustration”. En un mot, nous avons affaire à une génération de jeunes qui ne se sentent pas chez eux, ce qui est plutôt légitime lorsqu'on constate le peu d'effort consenti pour leur proposer un cadre de vie adapté. C'est bien sùr ce sentiment qui est à l'origine de l'obsession collective du h'rig. Dans certains quartiers, on en rigole en répétant comme un slogan : “Le dernier parti doit fermer la porte et éteindre la lumière”. Tous les soirs des dizaines de jeunes se rendent au port. Certains n'ont pas dix ans. Ils connaissent les gardiens, les points faibles des clôtures, les heures de changement d'équipe. En un mot, ils attendent l'ouverture. Mais le h'rig n'est pas la seule façon de s'évader d'un quotidien bouché. Il y a aussi les drogues.

Qarqoubi, quand tu nous tiens !
C'est le second phénomène nouveau qui explique la montée du sentiment d'insécurité chez les Casablancais. L'arrivée massive des psychotropes - qarqoubi - a complètement chamboulé le paysage urbain. Abdeljlil Bekkar a été policier treize ans, plus exactement awacs à la fac de Hay Hassani. Aujourd'hui, il s'est reconverti dans l'action associative dans son quartier natal de Derb Moulay Cherif. Voici comment il parle de la nouvelle donne : “Dans mon quartier, il y a toujours eu de la violence. Mais elle concernait les gangsters entre eux. Ils réglaient leurs comptes, sans que cela déborde de leur milieu. Aujourd'hui, un jeune qui a consommé du qarqoubi s'en prend à tout son entourage : lui-même pour commencer mais aussi ses amis et sa famille, qui ne lui ont rien fait. Cette drogue a fait exploser le niveau d'insécurité dans le quartier”. Et la rue est créative : les nouveaux produits artisanaux apparaissent sans cesse, toujours plus toxiques. La dernière trouvaille, c'est une petite boulette qu'on a appelé avec ironie “hgartini” - tu me sous-estimes. Sa composition est effrayante : on y trouve des psychotropes classiques, mais aussi du silicium, des gouttes pour trisomiques et, pour terminer, de l'essence de cannabis. Le tout pour une poignée de dirhams. Abbes, ex-toxicomane, raconte : “C'est bien simple : tu avales un truc pareil et tu ne te rappelles plus rien. Tu as comme un rideau noir devant les yeux. En fait, tu es capable de faire n'importe quoi parce que plus rien ne te fait peur : ni la prison, ni les blessures, ni la mort...” Pas étonnant, dans ces conditions, de voir les agressions se multiplier dans les quartiers populaires. Appeler la police ? “les gens ne le font pas. Tout d'abord parce que les policiers ne se déplacent pas facilement, et en plus, il y a la peur des représailles”, explique Abdeljlil Bekkar. Les GUS, au début, ont redonné un peu d'espoir à des populations qui avaient l'impression que le Makhzen avait démissionné. ça n'a été qu'un feu de paille. A Derb Moulay Cherif, on les appelle aujourd'hui, la caravane de Al Qadam Addahabi : ils se contentent de traverser les quartiers chauds en cortège tape à l'oeil sans s'arrêter. Pourtant, aujourd'hui, ce n'est pas de cosmétique dont la ville a besoin, mais d'une véritable politique de sécurité qu'on ne saurait réduire uniquement à son aspect répressif. L'enjeu est énorme : il s'agit tout simplement de rendre l'espace public aux Casablancais, qui ont quelques raisons légitimes de ne pas s'y sentir très à l'aise.


Immeubles neufs et habitat
précaire cohabitent.
(TNIOUNI / AJO)

Urbanisme : le grand ratage

À coup de plans anarchiques et de quartiers nés du néant dans la précipitation, Casablanca est devenue une toile gigantesque sans traits d'union pour joindre un bout et l'autre. Un casse tête urbain.


“à Casablanca, l'Etat a passé son temps à courir après la ville et il ne l'a jamais rattrapée”. C'est Abdelkader Kaioua, Inspecteur général de l'aménagement du territoire à Casablanca qui dresse ce constat sans
appel. Pour illustrer son propos, il cite un exemple, celui du schéma directeur de 1989. On y prévoyait la construction de 1500 équipements de services publics de proximité qui devaient être construits avant 1999 : dispensaires, écoles, casernes de pompiers, espaces verts, etc... Quinze ans plus tard, le bilan est amer : plus de 80% de ces équipements n'ont jamais été réalisés. Ils ne le seront jamais. La complexité des circuits de décision, le manque de courage politique des décideurs, l'absence de structures, de suivi des projets, la multiplicité des responsables et des découpages administratifs ont eu raison de ces belles initiatives. La ville n'a jamais eu la gestion qu'elle méritait. Aucune vision, juste une course après la réalité pour tenter de limiter les dégâts.

Tsunami urbain
Le résultat, tout le monde le connaît. Une mégapole tentaculaire de plus de quatre millions d'habitants dont le quart vivent dans des conditions insalubres. Une cité où l'informel (Derb Ghallef) a définitivement pris le pas sur le légal, où les quartiers industriels poussent où on ne les attend pas (Dar Bouazza). Une ville qui affiche la même densité que Paris - 19 000 habitants par km2, mais avec un réseau de transport infiniment moins performant. Une ville terriblement sous-équipée, tout simplement, qui constitue l'atout numéro un du Maroc mais qui tourne en sous-régime. Tout cela, on n'a pas su l'anticiper, on a même pensé pouvoir l'éviter. Dans les années 80, le Makhzen s'est même laisser aller à imaginer le plus sérieusement du monde un mur autour de la ville pour en limiter le développement, pour arrêter la croissance du monstre. A l'époque, Casablanca l'insoumise faisait peur, elle s'était soulevée contre le régime et menaçait de récidiver. Echec : le Makhzen n'a pas pu limiter l'explosion de la ville, il n'a même pas pu l'accompagner. Logique, puisqu'à Casablanca ce sont les opportunités foncières qui donnent le ton, et non les plans ou les orientations officielles. Un exemple? Qui a vu venir la zone industrielle de Dar Bouazza ? Qui pensait que le terrain de football Mohammed V allait se retrouver cerné par les beaux quartiers ? Qui pensait que la fameuse rocade de contournement de la ville, prolongement de l'autoroute vers Rabat construite dans les années 80, allait se trouver absorbée aussi rapidement ? Aujourd'hui, elle n'est plus qu'une avenue parmi d'autres, qui coupe des quartiers populaires en deux sans constituer le moins du monde une limite pour la ville. La seconde rocade pourrait connaître le même sort. Déjà, le quartier Salmia 2 vient s'adosser à cette nouvelle limite et s'apprête à la franchir allègrement. Le taux de croissance de la ville extra-muros est impressionnant : 15%. Du coup, certains problèmes deviennent cruciaux.

Même pas “métro-boulot- dodo” !
Le transport public, par exemple, pour ne citer que lui... On y trouve une multitude d'intervenants : une régie autonome, une vingtaine de compagnies privées, deux catégories de taxis, et aucune autorité locale responsable de la coordination de tout ce petit monde. Le train bidaoui, lancé à grande pompe, reste marginal en terme de trafic. Bien sûr, il y a le serpent de mer historique, le métro casablancais. Un projet sans cesse évoqué mais jamais réalisé. On ne s'étonnera pas d'apprendre que ce dossier a longtemps été traité à Rabat, au ministère de l'Intérieur par l'équipe de Driss Basri. Aujourd'hui, les experts affirment opter plutôt pour un tramway, sans qu'il y ait véritablement de raison de penser qu'il sera moins virtuel que le métro. On parle également de RER, une sorte de train régional qui viendrait s'appuyer sur le réseau ferroviaire. Le transport pose problème, certes, mais c'est l'ensemble des équipements publics de proximité qui sont sous- dimensionnés. Crèches, écoles, dispensaires, maisons de jeunes, bibliothèques... Et que dire des espaces verts ? Les statistiques sont terribles : nous disposons de moins d’un mètre carré d'espace vert par habitant, alors que les normes mondiales en prévoient au moins dix. Sans commentaire.

Cités dortoirs, cités oubliées !
Ce gigantesque ratage est en fait la conséquence directe d'une conception étriquée de l'urbanisme. Sous la pression de l'afflux massif et permanent des populations, les responsables n'avaient qu'une seule idée en tête : fournir un logement aux gens. Il fallait les faire dormir, point final. On a tout simplement oublié qu'une ville, c'est un lieu de vie bien plus qu'un dortoir. Les espaces culturels, les lieux de vie en commun, les zones de jeu pour les enfants ne sont pas un luxe : ils apaisent les tensions, libèrent . Dans le quartier de Ben M'sick, il n'y a qu'un seul espace vert qui s'offre au regard des habitants : les jardins de la préfecture, fermés au public évidemment. Même chose à Aïn Sebâa, où la bâtisse arrogante entourée de jardins inaccessibles vient rappeler que la verdure est un luxe réservé à l'autorité. Mais dans le dénuement, il y a encore des niveaux à distinguer. Dans les nouveaux quartiers périphériques, le sentiment d'abandon est tel que les habitants se demandent si les responsables sont au courant de leur existence. Au HayMoulay Rachid, on a résumé la situation en rebaptisant le quartier “Derb Moulay Bîid” (quartier saint lointain). Et que dire des zones encore plus éloignées, comme Tit Mellil par exemple ? Le Maroc a douloureusement découvert le quartier de Sidi Moumen un certain 16 Mai 2003. Certains spécialistes considèrent aujourd'hui que les poudrières potentielles de cet acabit sont de plus en plus nombreuses. Que dire, par exemple, du terrible bidonville de El H'raouiyine, où plus de 70 000 personnes s'entassent aujourd'hui ? En dix ans, la population de ce gigantesque bidonville a été multipliée par cinq. El H'raouiyine, c'est un monde où les autorités, lorsqu'elles s'y hasardent, sont reçues plutôt fraîchement. Il fut un temps où l'on s'amusait à laisser pousser des bidonvilles en pleine zone résidentielle haut de gamme, pour pouvoir contrôler les résultats des élections plus facilement. Aujourd'hui, ces petits calculs politiques semblent hors sujet. Il y a urgence. Du côté du ministère de l'Aménagement du territoire, on en est conscient. Le récent schéma national, remis au roi, n'occulte pas l'étendue des travaux. Quelles sont les solutions proposées ? Tout d'abord, faire de la grande ceinture casablancaise des lieux de vie plus que des cités-dortoirs lointaines et délaissées. Autrement dit, transformer Dar Bouazza, Bouskoura, Nouasseur, Aïn Harrouda et Tit Mellil en véritables villes avec leur propre vocation, leurs propres équipements. Bien sûr, elles seront fortement connectées à Casablanca mais elles devront constituer de véritables villes autonomes.

Maîtriser l'urbanisation
L'idée, c'est de reprendre la main, de s'appuyer sur le formidable dynamisme de la ville pour en maîtriser enfin l'organisation. Car la ville est dynamique, elle change quasiment chaque jour. On a beau essayer de l'encercler, de la limiter pour la cerner, elle déborde systématiquement. On peut citer les frontières successives et historiques de Casablanca : il y a eu les demi-cercles concentriques constitués par les murs de la médina puis le boulevard Zerktouni-Résistance. Il y a ensuite eu les deux rocades autoroutières... Mais la ville continue d'avancer sur les terres. A l'intérieur des “murs” de Casablanca, le dynamisme n'est pas moins impressionnant. Le quartier du Maârif, par exemple, s'est imposé en moins de dix ans comme le nouveau centre-ville, le centre de vie, reléguant l'avenue Mohammed V au rang de curiosité historique. Le seul salut, pour cette dernière, serait d'exploiter enfin son extraordinaire patrimoine architectural. Le quartier néo-industriel de Sidi Mâarouf a explosé, lui aussi. Ces deux exemples montrent bien qu'à Casablanca, ce sont bien les commerçants qui dessinent la ville. Les pouvoirs publics, eux, peinent à suivre le rythme et n'arrivent pas à assurer une desserte correcte pour les employés de Sidi Maârouf, par exemple - alors qu'il s'agit d'un quartier très récent. L'enjeu pour les années à venir est là : l'état est-il en mesure d'offrir à la ville les moyens de constituer une locomotive économique pour le pays ? Cela passe évidemment par des projets-phares, attendus par tous, en tête desquels un système de transport en commun efficace. Cela passe aussi par la prise en compte effective de toutes les populations laissées-pour-compte à la périphérie de la ville, la réorganisation de l'espace commun et la réhabilitation de la notion de service public. Si la réponse est oui, Casablanca deviendra un atout précieux pour le pays à l'heure des défis économiques mondiaux. Mais si la réponse est non, elle constituera de plus en plus une menace inquiétante.



Le port. Un bunker obsolète

Premier paradoxe.
Le port de Casablanca, qui est à l'origine de la naissance et de la croissance de la ville, semble aujourd'hui complètement coupé de la cité. Pire encore, Casablanca et son port se tournent le dos. Protégé comme un bunker, le port bouche la vue des Casablancais, les prive d'une respiration naturelle, d'une bouffée d'air capable d'absorber l'énorme dose de stress généré par la mégapole. C'est en 1967 que le port est érigé en préfecture et est aussitôt barricadé pour protéger les marchandises très convoitées. Qui se souvient que le premier août était autrefois la Fête du port, qui ouvrait ses portes pour l'occasion. Qui se souvient de Bab El Marsa, la porte mythique désormais inaccessible ? Najib Cherfaoui, expert maritime, l'affirme sans détour : “La fermeture du port a créé une crise identitaire profonde.” Il énumère les conséquences : “Comment voulez-vous que le Maroc développe une industrie portuaire ou maritime si les jeunes Marocains ne voient pas un bateau de leur vie ? On a associé le port à l'interdit, à l'exclusion”. Il cite les exemples de Barcelone, du Havre ou de Marseille comme exemple de ports intégrés à la ville. Chez nous, la mer est barricadée et le phénomène récent des harragas ne fait rien pour arranger les choses. La future marina devrait venir reconnecter le port à sa ville et lui offrir enfin une zone de loisirs naturelle, à condition qu'elle soit une véritable place de villégiature et non une zone VIP de plus...

Second paradoxe.
Le port de Casablanca, longtemps symbole de modernité, est aujourd'hui obsolète, inadapté à la ville qu'il a si longtemps servie. Certes, les statistiques sont là : le port continue de représenter 40% du trafic portuaire national, soit 20 millions de tonnes par an. Mais ces chiffres sont trompeurs : au cours des années 1977, 1978, 1979 ou 1980, on était déjà autour de 20 millions de tonnes par an. Autrement dit : le port ne suit pas le développement de la ville. Il sature. La qualité des prestations offertes est également en cause. Ce sont les armateurs qui font fonctionner le port, avec comme objectif d'y passer le moins de temps possible. Pourtant, dans les années 60, le port de Casablanca était considéré comme un modèle de technologie. Le radiophare de El Hank, ancêtre du GPS, était une référence. L'utilisation des tétrapodes (*) pour la première fois à Casablanca en 1950 était une fierté nationale. Que s'est-il passé ? Une lente dégradation, due en grande partie au manque de culture maritime, à un manque de vision également : comment expliquer, par exemple, que le port ne dispose d'aucun espace pour abriter les croisiéristes, pourtant de plus en plus nombreux à sillonner la région ? Comment peut-on continuer à se passer de ce marché en plein boom et directement connecté aux priorités touristiques du pays ?... Las, le port est encore aujourd'hui utilisé à plus de 50% pour l'exportation de phosphate, alors que le port de Jorf Lasfar a été précisément construit pour remplir cette fonction.

(*) tétrapode : élément géométrique en béton qui sert à construire les digues.

 
 
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