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Par Chadwane Bensalmia,
envoyée spéciale en Turquie
Grand reportage.
Laïcité. La Turquie, un modèle pour le Maroc ?
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La mosquée Kodjatepe
à Ankara. (AFP)
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Laïque et musulmane, multiconfessionnelle et multiethnique, la Turquie moderne a su surmonter ses difficultés et se placer dans le top ten des nations émergentes. Et ce n'est pas la montée de l'islamisme qui semble pouvoir y changer grand-chose. Voyage au pays d'Atatürk.
Cest le festival de la Tulipe, à Istanbul. Comme tous les ans, au printemps, le pays célèbre ce vieux symbole des sultans ottomans. Sur la place Sultanahmet, centre historique de la ville, une troupe de musiciens enchaîne les vieilles ballades du folklore turc depuis le début |
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de l'après-midi quand la voix du muezzin vient requérir le silence
religieux. La musique s'évanouit, faisant place à l'appel de la prière d'El Asr. Derrière la scène, le portail de la mosquée bleue continue pourtant à accueillir ses touristes. Ici, les mosquées restent ouvertes aux visiteurs, même durant les heures de prière. Et pendant que les bons musulmans s'agenouillent dans le périmètre désigné pour le recueillement, les autres continuent à s'exalter, pieds nus, un léger fichu sur la tête des femmes, devant les mosaïques bleues et dorées du plafond.
Croyants mais laïcs
La Turquie moderne ne comprend pas comment on peut interdire l'accès à un lieu de piété. Ce ne sont pas les lieux qui sont sacrés, mais la foi. Et la foi est personnelle. D'ailleurs, je ne vois pas pourquoi on se sentirait insulté qu'on soit curieux de notre religion, résume, Mehmet, un photographe quinquagénaire qui officie sur l'esplanade de la Blue Mosque, depuis bientôt quinze ans. Mehmet est un musulman convaincu. Mais si croyant qu'il soit, il refuse de renoncer à l'héritage laïc kémalien, au point de regarder avec grande indulgence les pratiques anti-islamistes du gouvernement. Il fait partie de ceux qui ont applaudi le premier ministre turc, Bülent Ecevit, en 1999, quand il a interrompu une séance du Parlement pour en expulser une députée voilée du Parti de la vertu. Il faut savoir rester ferme face à certaines velléités, sous peine de tomber dans le communautarisme. Et le communautarisme, qu'il soit religieux ou culturel, est un danger pour la laïcité, d'autant plus que la Turquie est faite de dizaines d'ethnies et de communautés. D'ailleurs, cet acte relevait plus de la provocation politicienne que de la foi, martèle notre homme. Comme beaucoup d'autres, Mehmet n'a jamais vu d'un bon il l'arrivée des islamistes au gouvernement. La religion fait partie de la sphère privée. La politique gère les affaires publiques. Les mélanger n'a jamais rien donné de bon. C'est évident. A ce rythme, demain on va se retrouver avec un parti chiite, un parti sunnite, un parti juif, un parti chrétien et un parti athée
et Dieu sait quoi d'autre, ajoute-t-il, mi-cynique, mi-énervé. Et il n'a peut-être pas à tort, l'enfant d'Atatürk ! En effet, depuis larrivée du parti islamiste au pouvoir, la Turquie laïque se voit contrainte à de plus en plus de concessions. A chaque confrontation laïcs-islamistes, le discours religieux grappille quelques voix supplémentaires. Il y a dix ans, je ne connaissais aucune femme voilée dans mon entourage. Aujourd'hui, j'en croise à tous les coins de rue, poursuit Mehmet. Désormais, le voile est omniprésent. Dans le marché populaire de la old city, comme sur la place Istiqlal (indépendance), une sorte d'interminable rue piétonne, au centre de l'Istanbul européen. La place Istiqlal est le baromètre de la société turque. C'est ici que la laïcité et la diversité culturelle turques prennent tout leur sens. Sur les terrasses des bistrots, ça parle turc, kurde, arménien, grec, anglais, français. Sur les vitrines des magasins, les jupes gitanes côtoient le streetwear américain comme les traditionnels fez. Mais c'est ici aussi, au cur de la Turquie moderne, qu'on réalise la vitesse à laquelle le voile gagne du terrain, en comptant le nombre de femmes voilées et d'hommes barbus parmi les commerçants. Avec une constitution turque qui interdit le port du voile dans la fonction publique et des entreprises réticentes à l'idée de cautionner ce regain de religiosité, le commerce s'est imposé comme l'alternative naturelle aux nouveaux sympathisants du parti islamiste.
Mais faut-il pour autant s'inquiéter pour la laïcité turque ? Peut-être pas. En un siècle, les idées d'Atatürk ont eu le temps de bien s'ancrer dans les esprits. Et ça commence très jeune, sur les bancs de l'école.
Atatürk, le despote éclairé
Tous les lundis, après la levée du drapeau et l'hymne national, les écoliers récitent en chur quelques proverbes écrits par Mustafa Kémal. Dans les classes, son portrait trône en maître absolu. Le regard inquisiteur, il semble veiller sur son uvre. Pourtant, elle n'est pas totalement rose l'histoire de la laïcité turque. Et Atatürk n'a jamais été un saint, mais un dictateur absolu. Du haut de ses idéaux progressistes, il était resté un militaire qui ne reculait devant aucun sacrifice, ni aucune violence pour imposer sa vision de la Turquie moderne. Et à ses yeux, un si grand rêve valait bien quelques vies humaines
À l'instauration de la république, un de ses premiers actes a été d'interdire le port du fez (couvre-chef traditionnel que quelques religieux continuent à arborer aujourd'hui pour les grandes occasions). Il n'avait, à l'époque, pas hésité à parcourir le pays, un chapeau de paille européen sur la tête, pour inciter les populations à en faire de même, non sans avoir donné ses consignes aux services de police pour dissuader les réfractaires. Des familles entières en avaient payé le prix fort : des mois, voire des années, dans les geôles du Gavi victorieux
Et pourtant !
Tous les ans, à l'anniversaire de sa mort, le 10 novembre, le pays s'arrête de vivre et observe une minute de silence à la mémoire du saint homme. Les bus s'arrêtent sur les voies publiques. Les écoliers se lèvent dans leurs classes. Les commerçants suspendent leur activité. La rue se fige, partout dans le pays, à Istanbul, à Antalya, à Ankara - où il a été enterré - ou encore à Diyarbakir, en plein territoire kurde. Jamais peuple n'a autant rendu hommage à un homme. Ce jour-là, même les muezzins des mosquées se joignent à la foule durant la minute de silence
Et ça dure depuis près de 70 ans ! Et pourtant ! Atatürk a été le plus grand pourfendeur que les religieux turcs aient jamais connu. Mais, c'est aussi sous son commandement que la Turquie moderne, laïque, travailleuse et fière a vu le jour. Il l'a reconstruite après avoir chassé les armées arménienne, française, italienne et grecque du pays, et dans la foulée, débarrassé les populations d'un sultanat ottoman archaïque et oppresseur. Et près d'un siècle plus tard, on peut entendre les enfants de la Turquie moderne chanter à l'école : Je suis heureux d'être turc.
Fier, fort, laïc et travailleur
C'est en s'adossant à l'identité turque que la laïcité de Mustapha Kémal s'est renforcée. La base de la république turque est la culture, disait-il. En joignant le geste à la parole, il a naturalisé sa langue maternelle, dépoussiérée, épurée des mots arabes, introduit et aménagé l'alphabet latin qui prenait mieux en compte les sonorités de la langue turque. Aujourd'hui, si vous demandez à un Turc s'il parle une autre langue, il n'est pas exclu qu'il vous rie au nez. Traduction : Comment osez-vous ? Vous êtes chez moi. C'est à vous de parler ma langue. Dans les aéroports, les postes de police, les gares routières, dans la vie de tous les jours, les bilingues se comptent sur le bout des doigts, même dans les villes les plus touristiques. Et les chauffeurs de taxi font partie du lot. C'est un vieux réflexe d'empereur, ironise, un sourire en coin, Selçuk, un trentenaire gérant d'une petite pension, à Antalya, à quelque 700 kilomètres au sud d'Istanbul. Mais ça ne veut pas dire pour autant qu'on n'aime pas les étrangers. Moi-même, j'ai du sang grec dans les veines. J'en ai le nez en tout cas, lâche-t-il, blagueur. Et mon frère est marié à une Kurde. La Turquie est un pays avec une histoire très complexe, pleine de guerres, non pas de culture ou identitaires, mais religieuses ou politiques même si on a tout fait pour les emballer dans un habillage ethnique.
Dans sa petite ville méditerranéenne, Selçuk est très loin des face-à-face laïcs-islamistes. Il ne votera jamais pour le parti islamiste. D'ailleurs, à ses yeux, la question ne se pose même pas. On ne revient pas sur le choix d'Atatürk. Et s'il faut un jour prendre les armes pour défendre sa laïcité, je n'hésiterai pas. D'abord parce que je ne veux pas qu'on touche à ma liberté. Je ne veux pas que qui que ce soit me dicte ma foi. Ça ne me rendra pas plus croyant et ça tuera mon commerce.
La liberté. C'est ce mot d'ordre qui rassemble les 70 millions de Turcs, Roumains, Albanais, Arméniens, Kurdes, Bosniaques ou Arabes dans le paradis kémalien et cela en dépit des répressions et effusions de sang passées. Ils ont gagné cela aujourd'hui : la liberté de croire en Mohammed ou en Jésus
ou de ne croire en rien. La liberté de se couvrir de la tête au pied ou de se dénuder. La liberté de jeûner ou de boire sa bière, sur une terrasse, en plein jour. La liberté de voyager dans le pays sans être obligé, à chaque hôtel, d'étaler sa fiche anthropométrique, son CV ou son acte de mariage. La liberté de travailler, de créer de la richesse, en investissant dans l'industrie ou dans le tourisme. La liberté de s'épanouir.
Hicham, de père turc et de mère marocaine, est parti vivre dans la patrie de son père, en 1996. Il a passé les 18 premières années de sa vie à Casablanca. Aujourd'hui, il tient une petite bijouterie dans le grand bazar d'Istanbul. C'est en retournant pour la première fois au Maroc que j'ai réalisé le retard qu'on avait sur un pays comme celui-ci. Au regard qu'un ami d'enfance a jeté sur le décolleté d'une fille avant de courir la harceler, et pour finir, l'insulter. Ici, elle aurait trouvé autant de défenseurs que de passants dans la rue. En Turquie, on peut se faire voler mais rarement arnaquer. Les jeunes peuvent accumuler deux ou trois jobs s'il le faut mais ils n'iront pas tendre la main. Ce sont ces petits détails du quotidien qui font la différence. La question de la religion, elle, ne se débat plus que dans les sphères politiques pendant que les Turcs continuent à travailler.
Et voilà le tableau. La Turquie rêvée d'Atatürk est une réalité de tous les jours. Au moment même où le voile reconquiert la rue et où la préservation de la laïcité turque se fait au prix de l'assassinat de juges (pas plus tard qu'en mai dernier), les 30 populations de la Turquie continuent à construire le pays, loin du séparatisme ethnique, des divisions politico-religieuses et des contestations idéologiques
parce qu'un homme a eu le courage de ses idéaux. |
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La question kurde. Happy end en vue ?
Dans le vieux centre de Diyarbakir, Aylam tient un coffeeshop. Le Zoumrouda porte le prénom de sa fille. C'est un 15 m2 plutôt rustique, mais propre et très bien tenu. Le fruit de 16 ans de travail forcené à Istanbul. Son père, originaire d'un village voisin de Diyarbakir, a emmené sa famille jusqu'à la capitale, pour fuir la répression de l'armée turque au début des années 90. Aylam avait alors 14 ans. Il n'avait jamais mis les pieds à l'école. Parti de rien, il est tout fier, aujourd'hui, d'être un autodidacte et un self-made-man accompli. Voilà trois ans, il est retourné s'installer dans sa région natale. Je n'avais aucune raison de rester à Istanbul. C'est ici que j'ai grandi et je n'ai jamais choisi de partir, explique-t-il naturellement. Bien sûr, les affaires n'ont pas totalement repris, mais ça viendra. La guerre est finie, c'est déjà ça !.
C'est déjà ça, l'expression décrit très justement la renaissance de Diyarbakir. Car si la guerre est finie, voilà six ans, la ville ne s'est pas encore remise du chaos. La reconstruction se fait un peu dans l'anarchie, entre gros HLM, supermarchés et téléphones portables. Et si Aylam peut désormais parler kurde en public, sans craindre pour sa vie, le gouvernement n'a autorisé l'usage de la langue kurde qu'en 2002- il n'empêche qu'il y a quatre ans encore, à la naissance de sa fille, il a dû la baptiser, Zoumrouda au lieu de Seran, en mémoire de sa mère, parce que la loi turque lui a refusé l'enregistrement d'un prénom kurde.
Toute son enfance et adolescence, Aylam a pensé que les membres du PKK (le parti séparatiste kurde) étaient les héros de la future nation kurde. Les 40 000 morts laissés par la guérilla durant la deuxième moitié des années 90 ont changé sa vision des choses. Parmi eux, il compte deux cousins et un oncle. Plus pragmatique aujourd'hui, il reconnaît que rien ne justifie la guerre. A Istanbul, j'ai, pour la première fois de ma vie, goûté au chocolat. J'avais 15 ans. Alors que dans mon village, on ne trouvait dans les épiceries que du thé, du sucre et de la farine. A l'origine, c'est bien pour ça qu'on devait se battre, pour de meilleures conditions de vie ; pour la reconnaissance de nos droits, de notre culture. Mais avec le temps, on a fini par ne plus comprendre pourquoi on mourait. Le PKK n'est pas plus innoncent que les militaires turcs. Et puis, aujourd'hui, je peux envoyer mon enfant à l'école
Les choses changent. Doucement, mais suffisamment pour que ma fille grandisse dans la dignité.
Les temps ont effectivement changé. Et le PKK n'est plus que l'ombre de lui-même, depuis l'arrestation en 1999 , de son chef Abdullah Öcalan. Durant son procès, le leader séparatiste a été jusqu'à reconnaître que le Kurdistan indépendant et socialiste était un rêve fou, et louer les mérites de la démocratie turque kémlienne, pour échapper à la peine de mort. A l'heure actuelle, très peu de Kurdes sont prêts à replonger dans le sang pour ressusciter son rêve.
Aujourd'hui, à Diyarbakir, les fêtes nationales turques sont célèbrées en grande pompe. En ville, les parades font leur show, les fanfares jouent leurs airs et les drapeaux recouvrent les façades des bâtiments. Ce sont des jours fériés mais banques et administrations restent ouvertes. Les habitants, eux, ne semblent pas particulièrement concernés. Parallèlement, le Newroz, nouvel an kurde, dit aussi le Nouveau jour , célèbre désormais publiquement, l'identité kurde. Le compromis semble trouvé. A Istanbul, en outre, où plus de deux millions de Kurdes ont trouvé refuge au fil des années, les velléités identitaires se sont apaisées et les populations kurdes se sont intégrées, rejoignant les centaines de milliers d'Arméniens, d'Albanais, de Bosniaques ou encore de Bulgares... Elles vivent chacune sa culture, mais toutes parlent turc. |
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Candidature à l'Union Européenne. À prendre ou à laisser !
LUE ? Non merci. Pourquoi est-ce que j'irais payer des impôts supplémentaires pour couvrir les frais de voyages de politiciens qui ne connaissent même pas ma culture et qui viendront, de surcroît, me dicter ce que je dois faire ? Harun, avec ses 30 ans de métier dans le tourisme, est très sceptique à l'idée de rejoindre la grande famille européenne, comme beaucoup de ses compatriotes d'ailleurs. Nationalisme exacerbé, fierté d'ex-homme malade de l'Europe, ou lucidité ? Un peu des trois. Pour eux, le pays n'a besoin de personne pour développer son tourisme, s'industrialiser ou se défendre. Du moins, plus maintenant. En effet, quand la Turquie a déposé sa demande d'adhésion à l'Union européenne (à l'époque CEE), en 1987, la démarche se justifiait car le pays était alors en plein chantier. Et le parrainage d'une force comme l'UE pouvait accélérer son industrialisation, lui ouvrir des marchés
Mais en 1999, lorsque l'UE a enfin accepté d'étudier sa candidature, la Turquie avait déjà fait le plus dur. Aujourd'hui, l'industrie représente 24 % du PIB et les services 60%. 75% de la population vit en ville. Quant au tourisme, il est en pleine expansion. Sur les quinze dernières années, le pays est passé de 5,4 à 12 millions de touristes par an et table sur un total de 30 millions à l'horizon 2010. Côté commerce, et dans bien des secteurs industriels, la Turquie est désormais plus compétitive qu'une bonne partie des pays de l'UE. Le marché européen s'est ouvert naturellement à elle, par la force des choses. Dans la salle d'attente de l'Europe, le pays d'Atatürk a aussi occupé son temps à se refaire une place au soleil dans les circuits économiques de la région, après la déconfiture des pays du bloc de l'Est et l'ouverture des frontières. Le grand bazar d'Istanbul, ( 4000 magasins), ne se contente pas de délester les bourses de touristes, il accueille aussi les grossistes étrangers. La Turquie est aujourd'hui le nud commercial et le point de jonction inévitable entre les deux continents européen et asiatique. Bref, si on s'en tient aux chiffres, elle a tout d'une jolie mariée bien dotée. Les Européens le lui concèdent volontiers. Aujourdhui, leurs réticences sont autres : islam, conflit chypriote, reconnaissance du génocide arménien, un scepticisme que le ministre des Affaires étrangères turc, Abdullah Gül a balayé d'un revers de la main, Il y a deux ans, lors d'une visite officielle en Chine : l'Europe n'est pas indispensable à la Turquie. |
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Arts et culture. Une nation accro
Turan, informaticien stambouliote, a quitté le monde civilisé il y a huit ans pour s'installer à Kabak, une petite plage, cernée par la montagne, dans l'extrême sud de la Turquie. Il vit dans une cabane en bois, perchée sur un arbre. Pour gagner sa vie, Turan en a construit une demi-douzaine d'autres où il reçoit, par an, une centaine de baroudeurs. C'est son seul contact avec le monde extérieur. Tous les six mois, Mehfoud, son ami d'enfance, le rejoint dans son paradis, chargé de CD de musique et de piles. Dans le lot, des chants tibétains, de la techno chamaniste, de la pop turque, du jazz
Juste de quoi tenir le reste de l'année, commente notre Robinson Crusoé volontaire. Nous autres Turcs, nous avons deux addictions : le raki (NDLR, alcool local fabriqué à base de raisin ou de prune) et la musique. Il ne croit pas si bien dire.
À Istanbul, en marchant du centre historique vers la très branchée rue de Istiklal, on a le temps de découvrir autant de genres et d'influences musicales qu'il y a de communautés et de métissages. De l'arabesk, une sorte de variété turco-orientale populaire très affectionnée par les chauffeurs de taxis, au fasil tzigane dans les meyhane (les restaurants de poissons stambouliotes) en passant par le romanesque türkü kurde dans les cafés à narghilé, la rebetika des Grecs, ou encore de la pop à la sauce locale, les Turcs écoutent un peu de tout et tout le temps. La musique est ce qu'il y a de plus accessible. L'opéra Atatürk ouvre ses portes pour l'équivalent de 40 DH, encore moins cher qu'une place de concert pour la popstar, Tarkan. Le nationalisme culturel instauré par Atatürk a fait de son peuple un gros consommateur de culture locale. Le pays est probablement le seul au monde où le cinéma américain ne domine pas le marché. Bien que l'industrie cinématographique turque soit peu féconde (environ 25 films par an), elle accapare près de 60% du marché et comprend un peu de tout, du cinéma commercial, des films intimistes, mais aussi du cinéma d'auteur. Cette cinéphilie nationaliste n'empêche pourtant pas les salles de ciné de programmer aussi bien des films américains quallemands ou indiens, ni les Turcs d'être plus curieux. Bien au contraire, l'image aussi se consomme à outrance. Parmi sa demi-douzaine de festivals ciné - et on ne parle pas des ersatz de festivals qui se déroulent presque à huis clos - Istanbul compte même un festival d'images sous-marines. Il en faut de la curiosité culturelle pour y penser !
Le virus, on l'attrape très jeune, à l'école primaire. Le week-end à Istanbul, ce ne sont pas les touristes mais les écoliers qui envahissent les musées. Le pavillon Atatürk, naturellement, le musée d'archéologie, le musée de l'armée, même le musée d'art contemporain a son lot de jeunes visiteurs. Bien sûr, les gamins s'amusent plus à rire des bizarreries qui y traînent qu'à écouter les explications des guides. Mais ils apprennent le plus important : la curiosité ! |
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