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Propos recueillis par Karim Boukhari
Politique.
Interview vérité. Ahmed Herzenni : "Hassan II nest pas le seul responsable"
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Ahmed Herzenni.
(AIC PRESS)
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Militant de gauche de la première heure, ancien détenu d'opinion, Ahmed Herzenni n'a pas hésité, devant l'IER, à rendre hommage à Hassan II et à critiquer la gauche et lui-même, au grand dam de ses pairs. Il s'explique sur cette apparente contradiction et confie ses désillusions et son espoir d'une grande gauche.
Vous êtes toujours un militant du Parti socialiste unifié (PSU) ?
Je n'ai jamais fait partie du PSU mais de la GSU (Gauche socialiste unifiée, ancêtre du PSU). Mais depuis 2003 le seul lien que j'avais avec |
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ce parti était le courant Action démocratique. Aujourd'hui même ce lien est rompu.
Vous êtes un déçu de la gauche ?
Si vous voulez. J'ai constaté que certains réflexes négatifs du passé continuent de perdurer. La tentation du gauchisme est toujours là. Et la démocratie interne n'est vraiment pas pour demain. A la GSU, je me suis battu pour l'existence de courants, mais il n'y en a jamais eu qu'un seul, le nôtre, qui était systématiquement combattu. Aujourd'hui le PSU semble accepter de s'organiser en courants. On verra.
Un grand parti de gauche au Maroc, cela est-il possible ?
Non seulement cela est possible mais c'est une nécessité absolue. Cette idée est réalisable du moment que sur le plan idéologique, il n'y a plus de divergences fondamentales : tout le monde a compris que le socialisme, dans le sens ancien et dogmatique du terme, n'est pas et ne peut pas être un programme. Sur le plan politique, par contre, il y aura toujours des divergences mais elles peuvent être traitées par les mécanismes ordinaires de la démocratie interne. Le seul véritable obstacle à l'émergence -enfin- d'un grand parti de gauche est d'ordre organisationnel. La grande question est de savoir comment gérer la différence et la pluralité dans l'unité. Le parti qui donnera une réponse satisfaisante à cette question pourra mobiliser tout le peuple de gauche. L'organisation de courants au sein d'un même parti est un début de réponse.
Ce grand parti de gauche pourrait être le PSU ? le PPS ? l'USFP ?
L'USFP semble le plus indiqué. Abderrahmane Youssoufi aurait pu faire du 6ème congrès de l'USFP déjà, en 2001, celui de toute la gauche. Il ne l'a pas fait. L'USFP peut encore devenir ce grand parti de gauche s'il s'ouvre à toutes les sensibilités de gauche et leur propose des formules qui tiennent compte de leur histoire et de leur singularité. Malheureusement, en absorbant le PSD comme il l'a fait, l'USFP a pu donner l'impression qu'elle avait une conception unilatérale de l'unité.
Une partie de la gauche estime que l'Etat a déjà misé sur l'USFP comme grand parti de gauche, en lui taillant un code électoral à sa mesure. Partagez-vous ce point de vue ?
A ma connaissance, le code électoral a été décidé en commun entre le ministère de l'Intérieur et la majorité parlementaire dont l'USFP et le PPS font partie. Celcidit, et même en étant contre toute exclusion (ndlr : le projet de code électoral sanctionne les nouveaux et les petits partis), on doit reconnaître que la balkanisation du champ politique n'a jamais mené à rien de bon. Avec 30 partis, sans parler de ceux qui arrivent, cela fait beaucoup. Il faut mettre de l'ordre dans tout cela si l'on aspire à une démocratie institutionnelle, laquelle passe nécessairement par des partis forts, renforcés. Notre paradoxe aujourd'hui est que ceux qui sont supposés diviser pour régner appellent à l'unification des partis, alors que ceux qui disent vouloir un système parlementaire, et un exécutif fort, défendent pratiquement la pérennisation du caractère balkanisé du paysage politique. C'est le monde à l'envers.
Rationaliser le paysage politique reviendrait-il, entre autres, à unifier les rangs de la gauche, probablement autour de l'USFP, malgré elle ?
J'aurais préféré que la gauche s'unifie de son propre gré. Il faut savoir ce que l'on veut pour ce pays. Le fait est que les forces de gauche qui critiquent le code électoral n'ont développé aucune politique d'alliance. Devrait-on attendre indéfiniment qu'elles le fassent ? Et puis, si le code électoral indispose tous ces partis parce qu'il a instauré des seuils, je rappelle que le PSU impose un seuil de 10 % à tous les courants qui voudraient se constituer en son sein !
Vos adversaires vous reprochent d'être critique avec la gauche et pas assez avec le pouvoir. Dans une audition publique de l'IER, vous avez déclaré que les torts et les responsabilités (quant aux années de plomb) étaient partagés entre le pouvoir et la gauche, ce qui avait choqué beaucoup de vos anciens camarades de lutte. Pourquoi une telle sortie ?
Je vous rappelle que dans cette déclaration je n'ai engagé que moi-même. Je n'ai parlé au nom de personne d'autre. J'ai dit, en clair, que je n'avais pas toujours été un démocrate et que je n'excluais pas le recours à la violence pour faire passer mes idées. Ceci dit, je pense réellement que beaucoup d'autres progressistes, à titre individuel ou collectif, n'étaient pas plus démocrates que moi. Mais c'est à eux de le reconnaître. Je pense d'ailleurs qu'ils auraient intérêt à se dépêcher de le faire car s'ils ne le font pas, d'autres le feront à leur place à partir de la marge.
Vous pensez réellement que la part de responsabilité de l'Etat était égale à celle de la gauche ?
Non, je n'ai jamais dit cela. Il ne fait aucun doute que la responsabilité de l'Etat était de loin la plus grande. Mais le fait que la gauche ait une part de responsabilité, même infime, nous impose de l'admettre et de faire notre autocritique.
Dans votre même déclaration à l'IER, vous avez rendu un vibrant hommage au défunt Hassan II après avoir critiqué la gauche, ce qui a heurté beaucoup de sensibilités. Etait-ce nécessaire ?
Je viens de vous dire que dans cette déclaration je n'ai critiqué que moi-même. Quant à l'hommage à Hassan II, il avait deux raisons essentielles. La première est objective : on doit reconnaître que le Maroc que nous a légué Hassan II est aussi fait de réalisations non négligeables, qu'il s'agisse de la construction d'un Etat moderne, de réalisations économiques, de parachèvement de l'unité territoriale et même de préparation de l'alternance. Comment faire l'impasse sur tout cela ? La deuxième explication de cet hommage qui a fait tant jaser est plus tactique. J'ai voulu désarmer ceux qui fustigeaient les gens qui ont conduit l'expérience de l'IER et qui accusaient ces derniers de n'être mus que par la haine de Hassan II. En rendant hommage à ce dernier, je voulais contribuer à la neutralisation de ceux qui voulaient faire avorter l'expérience de l'IER et toute la relecture de notre passé.
Abdellah Laroui tentait, dans l'un de ses dernier livres, de répondre à une interrogation : c'est Hassan II qui a façonné le Maroc à son image ou le contraire ? Que pourriez-vous répondre à cette question ?
Difficile. Ce qu'on peut dire généralement, c'est que certains individus peuvent façonner la société, mais seulement jusqu'à un certain point. Le Maroc des années de plomb est certainement le produit de Hassan II, mais aussi des autres acteurs de l'époque qui ont privé Hassan II de leur coopération et l'ont laissé devenir otage de certaines forces rétrogrades.
Et aujourd'hui, vous croyez à la sincérité du système actuel ?
Oui, je n'ai aucun doute sur la sincérité du roi lui-même et de ses proches collaborateurs quant à leur désir de démocratiser et développer le pays.
La démocratisation et le développement doivent-ils passer, aussi, par une réforme constitutionnelle ? Et si oui, la réforme devra-t-elle rester éternellement le fait du roi, et de lui seul ?
À mon avis, il ne devrait pas être question d'une nouvelle constitution aujourd'hui. Une nouvelle constitution doit couronner la transition démocratique qui, à mon avis, n'est pas encore terminée
Adopter une nouvelle constitution aujourd'hui reviendrait à figer un état de développement immature. Ce ne serait pas une bonne chose. Le mieux est de se contenter de quelques amendements (2ème chambre du parlement, indépendance de la justice, etc), et d'activer certaines dispositions existantes dont celle relative à la création du Conseil économique et social. Quant à la vraie réforme, elle devra attendre que le Maroc dispose enfin de partis et d'alliances politiques suffisamment fortes pour pouvoir peser et être partie prenante dans la rédaction d'une nouvelle Constitution.
Une Constitution qui devrait réduire les prérogatives du roi ?
Aucune constitution ne pourra se faire contre la volonté du roi.
Certains de vos anciens camarades considèrent que vous vous alignez systématiquement sur les positions officielles de l'Etat et remettent en cause votre sincérité de militant de gauche. Quelle est votre réponse ?
Oui, il me parvient parfois que quelques uns disent que je me suis aligné systématiquement sur les positions de l'Etat. Mais d'autres disent encore que je suis encore un dangereux révolutionnaire. Je laisse chacun penser ce qu'il veut. Une de mes devises est celle d'Hadrien : Fais ce que dois, advienne que pourra. |
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Parcours. L'électron libre de la gauche
Ahmed Herzenni est entré en politique dès 1964 quand, encore étudiant au lycée Mohammed V à Rabat, il a intégré le mouvement marxiste-léniniste marocain. Gauchiste et maoïste de la première heure, il a été arrêté en 1972 dans le cadre de la vague d'arrestations et d'enlèvements qui a frappé la plupart des symboles de l'opposition. Après un passage par le centre secret de Dar El Mokri, ou PF 2, il a transité par les prisons civiles de Casablanca et de Kénitra. Ce n'est qu'en 1984, après 12 années de détention, qu'il a recouvré la liberté. Comme d'autres anciens détenus d'opinion, il a réintégré l'activité politique graduellement après avoir observé une période de réflexion initiale. Homme de gauche sans être affilié à aucun parti, il s'est retrouvé en 2000 au cur des personnalités indépendantes de gauche, un rassemblement qui allait constituer plus tard l'une des composantes du parti de la gauche socialiste unifiée, actuel PSU. Sociologue et chercheur à l'INRA, Herzenni s'est mis en retrait de la scène partisane depuis que ses idées rencontrent plus d'adversaires que de partisans parmi ses anciens camarades de lutte. |
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