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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Driss Bennani

Souvenirs. "Le jour de ma liberation"

Ahmed Marzouki
(TNIOUNI / AJO)

Que se passe-t-il lorsqu'on quitte des années d'obscurité et qu'on redécouvre l'éclat de la lumière ? Cinq prisonniers politiques et d'opinion racontent leurs premières impressions. L'histoire qui a marqué leur retour à la vie.


Aujourd'hui encore, Mohcine Ayouche a les larmes aux yeux lorsqu'il raconte ses retrouvailles avec sa mère, après une première détention arbitraire. Abdennasser Banou Hachem tremble encore au souvenir que sa mère ne l'a pas reconnu, un soir de 31 décembre, devant chez lui et après neuf ans de disparition dans les pires bagnes du royaume. Ahmed
Marzouki, lui, respire à pleins poumons à chaque fois qu'il se souvient de sa première vision du monde après 18 ans passés dans la pénombre de Tazmamart. Dans la mémoire de tous les détenus, le moment de la libération a quelque chose de magique, d'indélébile. Même après tant d'années, chacun est capable de reconstituer, jusque dans les plus petits détails, le moment où il est redevenu un homme libre. Flashback.

Ahmed Marzouki. Ancien détenu à Tazmamart
“Je revoyais la nature et les couleurs pour la première fois”


Un capitaine de la gendarmerie me ramenait chez moi, à Ghafsay. Rien n'avait changé depuis Tazmamart. J'avais les yeux bandés, j'étais escorté par un militaire sur une route cabossée. A mi-chemin, au niveau de la rivière Awlay, la jeep s'est arrêtée et le capitaine m'a subitement enlevé le bandeau. “Je trouve ces instructions stupides. Vous avez été assez privé de lumière comme ça”, m'a-t-il dit. Ma vision était trouble. Pour la première fois depuis 20 ans (dont plus de 18 passées à Tazmamart), je revoyais la nature et les couleurs. Le monde m'est apparu infiniment grand.

À Ghafsay, le capitaine de gendarmerie devait me livrer au super caïd. Le bureau de ce dernier grouillait de monde. Je ne connaissais personne parmi l'assistance. Tous me regardaient avec étonnement, les yeux grands ouverts. J'étais le revenant. Mon allure était ridicule. Je portais un large pantalon qui m'arrivait au torse, une djellaba de mokhazni… je ressemblais à un saucisson. Devant moi, il y avait un portrait géant de Hassan II, accroché au mur. Il avait changé. Le jeune que nous avions laissé avait maintenant des rides et des cheveux blancs. 20 ans plus tard, beaucoup de choses avaient changé.

Dehors, une vieille voiture s'est arrêtée. Un homme, les traits sévères et le visage pâle, en est sorti précipitamment et nous a rejoints dans le bureau du super caïd. A son allure, je me suis dit que ça devait être un agent de la DST, arrivé en retard. Il s'est assis en face de moi et me scrutait longuement. Puis soudain, le bonhomme a éclaté en sanglots et s'est jeté dans mes bras. Qui était cet homme ? Pourquoi pleurait-il autant ? “Je suis Abdelwahab, ton frère”, me criait-il. Je n'en croyais pas mes oreilles. Abdelwahab avait 13 ans quand j'avais été kidnappé. Il paraissait plus vieux que moi à présent. Je savais que mon père était mort mais je n'osais pas demander pour ma mère. Je ne voulais pas m'effondrer devant tant de monde.

Tard dans la nuit, toute la famille m'a rejoint à Ghafssay mais sur instructions de l'autorité locale, aucune fête, ou “manifestation publique de joie” n'était autorisée.

Abdennasser Banou Hachem. Ancien détenu à Agdz,
Kelaat Meggouna et Sekkoura “Ma mère refusait de me reconnaître”


Après neuf ans de disparition forcée dans différents bagnes, mon groupe et moi avons été relâchés un 31 décembre. On nous avait ramenés à Errachidia. Nous avions tout juste assez d'argent pour prendre l'autocar et rejoindre nos villes d'origine respectives. Je suis arrivé à Kénitra peu après quatre heures du matin. C'était une nuit très froide. Tout le long du trajet menant à la maison familiale, je me demandais si mes parents étaient toujours en vie, si ma famille vivait toujours dans la même maison. Pendant neuf ans, j'avais été coupé du monde. J'étais maintenant devant la porte. Devais-je frapper ? Attendre jusqu'au lendemain ? Ou simplement partir loin, très loin. Instinctivement presque, j'ai frappé à la porte. J'observais par le trou de la serrure. Je m'étais promis que si j'apercevais la silhouette d'une femme, je repartirais. Cela pouvait être ma mère ou ma sœur et j'avais peur de les choquer. Une lumière s'est finalement allumée au niveau de la chambre de mes parents et une silhouette de femme s'est approchée de la porte. Mais rien n'y faisait. J'étais figé, mes jambes refusaient de bouger. La bonne femme a ouvert la porte et est restée silencieuse, comme endormie. Je savais que c'était ma mère mais je n'ai pas reconnu cette vieille femme qui m'a ouvert la porte. Elle avait tellement changé, tellement vieilli. Calmement, je lui ai dit que j'étais Abdennasser, son fils. “Je n'ai pas de fils qui s'appelle comme ça. Qui êtes-vous, Monsieur ?”, m'a-t-elle répondu. Le monde s'écroulait autour de moi. Et moi qui rêvais de cet instant depuis si longtemps … Moi qui voulais me jeter dans ses bras. J'étais encore plongé dans mes pensées quand ma mère s'est dirigée à l'intérieur de la maison, laissant la porte grande ouverte. Elle réveillait à présent mes frères et sœurs et leur disait : “Il y a un homme qui prétend être votre frère”. De mes frères et sœurs, je n'ai reconnu que l'aîné. Tous avaient grandi et leur allure avait changé. Eux non plus ne me reconnaissaient pas. Que faire ? A un moment, je me suis dit que tout ceci n'était que de la comédie, que ma famille ne voulait plus de moi, que je devais partir… Mais en fait, tous étaient dans un état second et mon frère aîné a été le premier à briser le silence et à se jeter dans mes bras. Plus tard, on m'a expliqué que la réaction de ma mère avait été tout à fait normale, que c'est un mécanisme de défense du corps face aux chocs intenses, qu'à la limite, c'était mieux pour elle de ne pas m'avoir reconnu tout de suite.

Mohcine Ayouche. Ancien détenu politique
“Une estafette m'a ramassé à ma sortie de prison”


Mes trois libérations successives se sont toutes faites à l'improviste. À chaque fois, on est venu me dire : “Tu prends tes affaires et tu t'en vas”. Je n'ai donc jamais eu de jour J. Je n'ai jamais compté les minutes en attendant celui où je serais libre et je ne m'y suis donc jamais préparé.

En 1976, lors de ma première libération, une fourgonnette de police m'a ramassé devant la porte de la prison de Fès. J'avais à peine eu le temps de faire mes premiers pas d'homme libre. Les policiers avaient apparemment été, eux aussi, surpris par ma libération subite. Finalement, je suis resté au poste jusqu'à 23 heures puis je suis allé passer la nuit chez un ami. N'y croyant pas non plus, il m'a proposé plusieurs fois dans la soirée de me trouver un lieu plus sûr pour me cacher.

Le lendemain, je devais rencontrer Houria, ma femme qui, à l'époque, était encore ma copine. Je suis donc parti devant chez elle et j'ai attendu que son père quitte la maison. Elle avait 20 ans. J'étais dans une logique de condamnation à 20 ans de prison, au moins. Elle regardait indifféremment devant chez elle quand elle m'a aperçu. Elle n'y croyait pas. Et cette heureuse surprise dans les yeux de Houria a été mon retour à l'humanité des relations entre personnes. Ma mère est arrivée le lendemain et quand elle m'a pris dans ses bras, ça a été quelque chose de fabuleux. Un moment d'une intensité formidable.

Lorsque j'ai quitté la prison pour la troisième et dernière fois, mon fils avait 40 jours exactement. Ma femme et ma fille m'avaient rendu visite le matin, je ne savais pas que, quelques heures plus tard, j'allais être libéré. A ma sortie de prison, j'ai donc pris le taxi et je suis rentré chez moi… comme on rentre du boulot. J'ai frappé à la porte… et j'ai attendu. L'envie de serrer mon fils dans mes bras me brûlait de l'intérieur. Mais Houria m'a demandé d'attendre quelques minutes pour préparer Nada, ma fille, à mon apparition subite. J'entendais la petite répéter : “Non maman, non, ne me mens pas encore”. J'étais devant chez moi, à attendre derrière la porte. Ces quelques minutes m'ont paru plus longues que toutes les années passées en détention.

Abdelkader Chaoui. Ancien détenu à Derb Moulay Chrif, Ghbila et la prison centrale de Kénitra
“J'étais déjà libre en prison”


C'était vers la fin de l'année 89. Nous avons quitté la prison centrale de Kénitra vers cinq heures du matin. Personne n'était au courant de notre libération. Personne ne m'attendait à la porte de la prison. J'ai pris un grand taxi et je suis arrivé à Rabat vers six heures. L'avenue Mohammed V, que je remontais nonchalamment maintenant, était déserte. Mais qu'importe, j'étais enfin libre de mes mouvements. En prison, on nous disait que dehors, ça avait changé mais il fallait voir cela de ses propres yeux pour comprendre. 15 ans après, ce n'était plus la même ville, ni les mêmes personnes, ni le même monde. Ce qui m'a le plus frustré, c'était l'indifférence des gens. Les mentalités avaient radicalement changé. Je ne connaissais pas cette nouvelle réalité de la rue. J'avais encore en tête celle, enthousiaste et révolutionnaire, des années 70. Nous étions à l'aube des années 90. La vie a finalement été plus forte que nous et que nos convictions. Il fallait donc faire un recyclage. Calmement, honnêtement et sans précipitation. Ce qui est étonnant, c'est que dans ma tête, cela faisait maintenant deux ou trois ans que j'étais libre. Depuis que des responsables de la prison étaient venus nous demander de rédiger des demandes de grâce. Pour nous, l'essentiel était de nous sentir libres de nos choix. Certains ont demandé la grâce (et je les respecte pour cela), d'autres, dont moi, ont refusé. On se sentait, du coup, plus forts que nos bourreaux. On se disait : “Qu'avons-nous fait pour mériter 20 ans d'incarcération ? Nous faisions du militantisme mental. Nous n'avions que des opinions et des idées. Pas des armes”.

Rachid Chrii. Militant AMDH
“Tout Safi a fêté ma libération”


J'ai été libéré le 7 janvier 2004, parmi les 33 détenus d'opinion graciés par le roi. Evidemment, j'étais ravi de retrouver la liberté mais, au fond de moi, je me demandais si quelque chose avait changé pendant ces quelques mois d'incarcération. Ce système a-t-il cessé de violer les droits élémentaires de l'homme ? A-t-il conscience que nous ne sommes pas ses ennemis ? Devant la porte de la prison, les militants de l'AMDH à El Jadida sont venus en masse fêter ma sortie puis m'ont ramené au siège de l'association où je devais prononcer un speech.

Il était minuit trente quand nous sommes arrivés à Safi. Les gens étaient massés sur la route principale, guettant notre convoi. Devant la maison, tout le quartier de Saniat était venu fêter ma libération. Je n'en croyais pas mes yeux. Les gens n'ont pas fermé l'œil cette nuit-là. Pour l'anecdote, un voisin a appelé la police pour signaler le rassemblement “monstrueux” autour de la maison. “Désolés, ont répondu ces derniers, mais cette nuit, on ne touche pas au quartier, on a reçu des instructions”.

Le lendemain, les voisins ont même organisé une Hdia (convoi d'offrandes précédant une demande en mariage) et ont sillonné toute la ville. La fête s'est finalement prolongée jusqu'au week-end, comme pour un vrai mariage.

 
 
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