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N° 236
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Abdellatif El Azizi

Saga. De marin à armateur


Bio express.

1947.
Naissance à Safi, dans le village de Karia
1964. Officier de l'Ecole de la marine marchande de Casablanca
1971. Promotion comme plus jeune commandant de navire du Maroc
1984/1994. Députation sous les couleurs de l'UC
1987. Achat du premier bateau, le Fès
1988. Création de l'International Maritime Transport Corporation (actuellement avec un armement de 10 bateaux)
1997. Nomination en tant que consul honoraire du Danemark à Casablanca


Le commandant Karia en pleine
mer des Caraïbes (DR)

Portant le même nom que son village natal, près de Safi, Mohamed Karia est à la tête de l’une des premières sociétés de marine marchande marocaine. Alors qu'il a débuté avec un vieux rafiot acheté d'occasion, on le dit aujourd’hui milliardaire. Itinéraire d'un passionné de la mer.


C’est le commandant que vous voulez voir ? L'homme reçoit au septième étage d'un bâtiment construit en forme de bateau en pleine avenue des FAR. Le bureau domine les quais du port. Les jumelles au poing, l'armateur détermine avec précision la cadence de déchargement
de ses bateaux. “Vous voyez, celui à la coque rouge brique, là-bas, au fond, il va être bloqué parce que la houle est en train de gonfler”, dit-il, l'air exaspéré. Mohamed Karia parle de ce qu'il connaît le mieux : l'océan, les quais, les bateaux, la marine marchande. C'est que ce vieux loup de mer sait de quoi il parle : le PDG de l’une des premières compagnies du pays a plus de quarante ans d'expérience derrière lui. Né dans un village de pêcheurs dont il porte d'ailleurs le nom (Karia), il a passé son enfance à rêver du grand large. “Pendant les vacances, je passais le plus clair de mon temps à observer les navires qui quittaient Safi et je m'amusais à imaginer leur itinéraire”.

Les débuts d'un marin curieux
Il va passer ensuite sa jeunesse à Aïn Sebaä. “Cité parfaitement cosmopolite, Casablanca est étrangement ouverte sur le monde et porte en elle cet irrésistible appel du large”. Il n'y résistera pas longtemps et, une fois son brevet de fin d'études secondaire en poche, il se présente à l'Ecole des officiers de la marine marchande où il décroche un diplôme d'élève officier en 1964. “Je me rappelle bien de ce solide gaillard, un peu timide mais qui n'avait pas froid aux yeux quand il s'agissait de défendre sa chapelle”, se remémore l'un de ses professeurs, aujourd'hui à la retraite. “C'était un garçon très curieux, à la limite exaspérant tant il posait de questions et voulait tout savoir avant les autres”.

Karia se redresse, jette un regard sur le port de Casablanca et soupire : “Celui qui vit cloîtré dans ces villes asthmatiques ne peut connaître cette somme d'émotions que procure l'air marin”. Une fois son brevet de capitaine de seconde classe décroché, il parcourt les mers. “A l'époque, on n'avait que le sextant pour naviguer, il n'y avait ni radar, ni ordinateur de bord, tout se faisait par intuition”, soupire-t-il avec une pointe de nostalgie dans la voix.

Très vite lassé par ces marins qui ne savent rien des pays qu'ils visitent, ce jeune homme costaud, au regard dévorant, s'ennuie, rêve d'autres lieux, d'autres cieux : il trouve une place de capitaine dans un bateau battant pavillon français, le Brumval, et y embarque. Un jour, il rencontre le commandant Pierre Beauvois de plusieurs années son aîné. Il l'écoute avec ravissement lui parler de la Chine et de l'Australie. “Ironie du sort, nous nous sommes rencontrés en Chine, en 1967, sur le fleuve jaune, pilotant chacun un bateau battant pavillon marocain. Les Chinois ne comprenaient pas ce que faisaient autant de navires marocains dans leurs eaux. M'interpellant sans façon, Karia m'a demandé quand on allait se décider enfin à former et à recruter des officiers marocains pour travailler dans la marine !”. Depuis, une amitié sans bornes lie les deux hommes.

Intermède politique, puis retour au large
Pour ne pas être en reste, l'homme de la mer s'occupe également de politique. Pour lui, mettre sur pied l'équipe de foot de Aïn Sebaâ, trouver du boulot aux joueurs, les aider à sortir du caniveau grâce au sport, c'est déjà faire de la politique. Il est alors approché par Maati Bouabid chargé par Hassan II de rassembler de jeunes loups, rompus à la politique, encore capables de croire à un libéralisme à visage social. Il décroche ainsi la députation sous les couleurs de l'UC en 1984. “Quand on voit ce qu'est devenu ce parti aujourd'hui, on a du mal à croire que ses cadres aspiraient, à l'instar de tous les jeunes militants de l'époque, à un Maroc fondé sur la justice sociale et la consécration de l'Etat de droit. Des hommes comme Karia pensaient ainsi apporter quelque chose au pays mais finalement c'est la déception qui a été au rendez-vous”, rappelle un cadre de l'UC qui a fait campagne avec lui. Il est vrai que finalement, l'homme se rendra compte qu'il “n'aimait pas beaucoup les grandes causes et qu'il préfère aux grands discours, les actes !”, précise-t-il

Karia se met alors en tête d'acheter son premier bateau, un vieux rafiot acheté à crédit pour 900 000 dollars. En 1987, il est tout fier de présider aux destinées du “Fès”. “Depuis, et au prix de multiples sacrifices, il a réussi à construire l'une des entreprises les plus florissantes du secteur. L'IMTC possède aujourd'hui une dizaine de navires et fait travailler un équipage exclusivement marocain”, s'enthousiasme l'un de ses plus proches collaborateurs. “Vous pouvez rencontrer le commandant à deux heures du matin sur les quais du port de Casablanca en train de prendre le thé avec les dockers”, rappelle-t-il. Il est vrai que le patron cultive le paternalisme à l'extrême, du mousse à l'ingénieur, en passant par son propre chauffeur. Il a un charisme d'enfer. Quand des pirates, armés de kalachnikovs, de pistolets automatiques, de couteaux et de bâtons, ont attaqué son navire, le porte-conteneurs “Saâd” à quelques milles des côtes guinéennes, le dimanche 19 octobre 2003, il a pris l'avion sur-le-champ pour Conakry afin de remonter le moral de l'équipage.

Infatigable “loup” de mer
Ce qui frappe chez cet homme, c'est sa capacité à avancer, à évacuer les mauvais coups, à court-circuiter les ondes maléfiques. Une de ses connaissances raconte : “Il est chaleureux, en privé, on s'amuse bien avec lui, il manie la dérision et a un regard lucide et sans complaisance sur les choses”. Un petit bémol cependant : “On a souvent l'impression qu'il doit être comme ça avec tout le monde et on se demande si on fait vraiment exception parce qu'on est ses amis. En plus, il est aussi impitoyable en affaires qu'il est doux et agréable en privé”. Pour sa défense, l’homme cite le célèbre adage : “Il ne s'agit pas de savoir si l'eau est froide, il faut passer”.

D'ailleurs de ses déboires, le personnage a toujours tiré les leçons qu'il fallait, acceptant d'en payer le prix, mais sans jamais se plier aux bassesses nécessaires et aux courbettes d'usage pour plaire aux puissants : “Ils n'ont pas réussi à avoir sa peau mais il s'en est fallu de peu”, rappelle un ex-directeur à la marine marchande qui ajoute que Karia dérangeait parce qu'il “ne vient pas d’une famille en vue et qu'il est parti de rien”.

Il cite à cet égard les multiples déboires du personnage aussi bien avec l'administration de tutelle qu'avec ses concurrents. “En 2000, la ligne Tanger-Algesiras-Tanger exploitée par un pool constitué de six compagnies maritimes, est refusée à l'IMTC pour des raisons obscures. Pour ses détracteurs, Karia devient l'homme à abattre, le “Monsieur marine marchande” qui dérange trop. Pour sa défense, l’armateur n'hésitera pas à s'attacher les services de deux avocats, un Marocain et un espagnol. En automne de la même année, il va finalement obtenir l'autorisation d'opérer sur la fameuse ligne. Beau joueur, il suspend aussitôt l'action en justice engagée contre le ministère des Transports et de la Marine marchande”, rappelle l'ex-fonctionnaire.

Les affaires, l'argent, ont-ils suffisamment changé l'homme pour qu'il préfère les habituelles attitudes carnassières de ce monde à une retraite bien méritée dans quelque île du pacifique ? Rien n'est moins sûr. En 2003, les rumeurs sur la mise au vert du vieux loup de mer allaient bon train. Mais à peine a-t-il annoncé qu'il allait prendre ses distances par rapport aux affaires courantes de la compagnie pour avoir le temps de se consacrer à d'autres activités, qu'il rappelle qu’un “capitaine ne quitte jamais le navire”. Depuis, l'armateur a acheté d'autres bateaux et s'apprête à mettre le cap sur d'autres destinations. Tout l’homme est là !

 
 
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