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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Ahmed R. Benchemsi

Sale été pour l’armée

Ahmed R. Benchemsi
Le dindon de la farce, dans tout ça, c’est l’opinion publique.


L’ été 2006 aura eu son “feuilleton”. Singulièrement, le héros, cette année, n’est pas un personnage, mais une institution : l’armée. En un mois, la grande muette est devenue étonnamment bavarde, limite logorrhéique…

Il y a d’abord eu l’affaire du complot terroriste déjoué. Avec effroi, les vacanciers ont découvert que non seulement le Maroc avait échappé au pire, mais que les terroristes avaient réussi à recruter des éléments des
Forces armées royales (FAR). Limogé avec fracas, le général Mohamed Belbachir, chef du cinquième bureau (renseignement militaire), a immédiatement fait les frais de cette découverte. Et les surprises ne faisaient que commencer. Alors que la position classique des autorités consiste à minimiser les incidents sécuritaires, une large publicité a été faite autour de celui-là. Un avocat a même été menacé de poursuites parce qu’il avait publiquement douté de l’authenticité du complot. Et les indiscrétions sur le noyautage de l’armée ont irrigué les quotidiens qui n’avaient pas cessé de paraître en août. Inhabituelle transparence…

Quelques semaines plus tard, toujours en août, une seconde bombe éclate dans le landerneau militaire : l’éditeur français Fayard annonce la sortie prochaine des Officiers de Sa Majesté – brûlot dévastateur signé par un commandant à la retraite, un certain Mahjoub Tobji – et en distribue des épreuves à quelques journalistes marocains triés sur le volet. Les FAR y sont passées à la moulinette, et Tobji va loin, très loin. En citant des noms, des dates et des lieux (c’est souvent troublant), il dénonce corruption, détournements de fonds, complots, meurtres, et même… haute trahison ! Dans une charge d’une rare violence (mais très peu étayée de faits probants), Tobji n’épargne rien au général Housni Benslimane, commandant de la gendarmerie et patron de la fédération de football. Mieux : il le rend responsable, en gros, de toutes les avanies survenues au Maroc depuis l’élimination de Dlimi, en 1983.

Tobji est un personnage au passé trouble, sur les motivations duquel il est permis de se poser des questions. Mais il est aussi permis de s’interroger sur la soudaine audace du très officiel Matin du Sahara qui… se paie Housni Benslimane en Une, photo géante à l’appui ! Sous prétexte du transfert irrégulier d’un footballeur, Le Matin souligne la “faillite de la gestion” de la fédération, et accuse même “ses responsables” (doux euphémisme, quand on connaît la gestion hyper centralisée du général) de “ne pas daigner assumer leurs responsabilités” ! C’est évident, Le Matin n’aurait jamais “descendu” Benslimane de la sorte sans instructions.

Pourquoi cette concomitance troublante avec le pamphlet de Tobji ? Qui veut la peau du général ? Le tient-on pour responsable des infiltrations terroristes dans l’armée ? Cela ferait sens, vu que la gendarmerie, depuis les années 80, a aussi pour fonction officieuse de “surveiller” les FAR. Voudrait-on pousser Benslimane à la porte ? Si c’est ce qu’il veut (c’est sa liberté et son privilège), le roi, chef suprême des armées, peut le faire en un trait de plume. Mais ces rumeurs, ces attaques par la bande, ce “grenouillage” malsain dans lequel l’armée a baigné cet été… tout cela était-il vraiment nécessaire ?

Le dindon de la farce, dans tout ça, c’est l’opinion publique. Et nous autres médias, chargés de l’alimenter en informations fiables. Qu’est-ce qui est fiable et qu’est-ce qui ne l’est pas, dans ce vaste remue-ménage de galonnés ? Pour séparer l’info de l’intox, nous avons creusé aussi profondément que possible (lire en pp. 20 et 40). Mais un peu rageusement, quand même. Notre métier consiste à enquêter, pas à déjouer les embûches dressées sur notre chemin par ceux-là mêmes qui prétendent jouer la transparence. Un peu de maturité, messieurs...

 
 
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