Politique. Le PSU bien en Cour ?
Parution. Feu sur l'armée !
Enseignement. La bataille du tamazight
Médias. Arriyadiya, le sprint final
Sondage. Nos jeunes, tellement vieux...
Georges Corm. "La guerre ne fait que commencer"
Bourse. Le casino des cols blancs
Portrait. Bigg, le plus fort
N° 238
Webmaster
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Karim Boukhari

Parution. Feu sur l'armée !

Hassan II en tournée
d’inspection sur le mur de
éfense du Sahara, en 1985.
(AFP)

“Les Officiers de Sa Majesté” (éd. Fayard), livre-événement de Mahjoub Tobji, ancien commandant des FAR, dont la sortie est attendue le 13 septembre en France, est un mélange de révélations inédites, notamment sur la guerre du Sahara, et de théories contestables quant au pouvoir détenu par certains hommes forts du régime. TelQuel lève le voile sur les grandes lignes de ce brûlot qui promet de déclencher une nouvelle tempête médiatico-politique au Maroc… et chez nos principaux voisins.


“Depuis près de 35 ans - depuis que jeune officier en garnison à Rabat j'ai entendu Hassan II déclarer devant plusieurs centaines de cadres de l'armée marocaine : 'Si j'ai un bon conseil à vous donner, c'est dorénavant de faire de l'argent et de vous éloigner de la politique' - je m'interroge sur mon métier et ma carrière de militaire”. Dès les premières lignes de son livre, Mahjoub Tobji, ancien commandant des Forces armées royales (FAR) vivant aujourd'hui en France, affiche clairement ses intentions. Il s'agit bien d'un réquisitoire contre l'armée chérifienne, selon lui corrompue, mal encadrée et dont les dérives mercantiles sont imputables en premier lieu à son commandant en chef, le défunt Hassan II lui-même. Toujours selon l'auteur, témoin et acteur de quantité d'événements majeurs dans les décennies 1970-1980, c'est le traumatisme né des deux putschs militaires de 1971 et 1972 qui aurait “perturbé l'esprit de Hassan II” et permis l'émergence “d'un nouveau type d'officiers, affairistes et opportunistes, dont Ahmed Dlimi a été le modèle le plus accompli”. L'autre postulat majeur sur lequel repose le livre est que le Maroc indépendant n'a connu, en dehors des monarques qui se sont succédé sur le trône, que trois hommes forts : les généraux Mohamed Oufkir, Ahmed Dlimi et Housni Benslimane. Driss Basri, Mohamed Médiouri, en passant par Abdelhak Kadiri, Abdelaziz Bennani ou Hamidou Laânigri, tous ces poids lourds n'auront été, aux yeux de l'auteur, que des marionnettes, voire des inventions pures et simples du trio majeur, et plus encore du tandem Dlimi - Benslimane.

Hassan II : manipulateur et manipulé
Les anecdotes pleuvent sur les uns et les autres, remontant jusqu'au “patron” : le roi. “Peu de gens savent que c'est Medbouh (ndlr : le putschiste en chef de 1971) qui donna à Hassan II le goût du golf”. Sur un plan plus intime, plus confidentiel, et profitant de son passage au sein de la garde royale, Tobji raconte : “Il m'est arrivé assez souvent de conduire d'importantes personnalités auprès du roi lors de visites sinon secrètes, du moins confidentielles ou discrètes. Au moment où j'arrivais avec ces personnes, la garde recevait l'ordre de tourner le dos. C'était le cas en particulier pour certains responsables israéliens ou des personnalités juives”. L'auteur brise également un mythe, celui de Hassan II maîtrisant toutes les informations et contrôlant, manipulant, tout le monde à distance. Non, dit-il, il arrivait au puissant monarque d'être lui-même manipulé, dupé, notamment sur des opérations de guerre au Sahara. Anecdote : “Dès 1979, le général Z.*, inspecteur des transmissions, fit installer, sur ordre de Dlimi, des brouilleurs et des débrouilleurs sur tous les postes radio des unités en opération en zone sud. Et quand le roi s'inquiétait de ne pouvoir écouter nos conversations, on lui répondait que c'était l'ennemi qui altérait le réseau. Dlimi en personne montait au créneau : 'Majesté, c'est l'ennemi qui brouille les transmissions !'”. Hassan II, raconte l'auteur, ne recevait pas forcément tout le courrier qui lui était destiné, et les conséquences pouvaient parfois être graves, allant jusqu'à inverser les rapports de force (entre le Maroc et le Polisario) dans la guerre du Sahara : “Le colonel B. commandait le 1er régiment. Ayant remarqué que les choses se passaient de manière plus que bizarre dans ses unités, il essaya d'alerter le roi en lui envoyant directement une lettre. Celle-ci fut bien sûr interceptée par les services de Dlimi. Le colonel B. échappa miraculeusement à la mort dans un accident d'hélicoptère qui fit un mort et plusieurs blessés. Quant au 1er régiment, il fut dissous…”.

Sur les coups d'Etat perpétrés par les militaires, qui font aujourd'hui encore l'objet des rumeurs les plus folles quant à leurs commanditaires et/ou complices, Tobji se montre peu loquace, mais il va droit à l'essentiel : “Je suis absolument convaincu qu'aussi bien le général Sefrioui que Dlimi étaient au courant (ndlr : du putsch de 1972)… (…) Je peux affirmer aujourd'hui que Sefrioui est mort de chagrin - peut-être celui de voir Hassan II continuer à régner !”.

Corruption et gabegie au royaume des généraux
S'il y a cependant un point sur lequel le témoignage de Tobji s'avère finalement “léger” là où il aurait pu être explosif, c'est bien sur toutes les circonstances entourant la mort officiellement accidentelle de Ahmed Dlimi, en 1983. Aide de camp du général, son garde du corps attitré par moments, Tobji fait partie des “disparus”, des membres du clan Dlimi arrêtés ou enlevés après la disparition de ce dernier. Certains l'avaient même annoncé mort, comme son mentor, au moment des faits. Tobji, de toute évidence, en dit aujourd'hui moins que ce qu'il en sait, de la triste fin de Dlimi. Mais il apporte un plus, dans tous les cas. Extrait : “Ceux qui prétendent que Dlimi a été tué parce qu'il préparait un putsch n'ont donc rien compris à la situation réelle du pays. Dlimi a été tué pour des raisons beaucoup plus terre à terre, liées à son comportement personnel”…

Tobji n'est pas avare, en revanche, en révélations sur la corruption qui gangrènerait le corps des forces armées. Son témoignage à ce propos ferait passer le témoignage du célèbre capitaine Adib pour un doux poème - ou presque. Extrait : “Depuis le début des années 1970, le jeune officier achète son affectation non seulement à la sortie de l'école, mais aussi à l'entrée du corps qu'il souhaite intégrer (…). Pour devenir simple gendarme, il fallait verser au début du 3ème millénaire au moins 5000 dirhams, pour devenir officier dans le même corps, au moins le triple”. L'auteur cite des noms, des dates, avec la précision d'un horloger suisse. “Je n'étonnerai personne en disant que le général Z., patron du 4ème bureau de l'armée, portait un solitaire de plusieurs carats au doigt”. La corruption, et les magouilles en tous genres, auraient atteint un niveau surréaliste au plus fort de la guerre du Sahara. “On a vu par exemple les chefs de corps, comme le colonel O., vendre des beignets à leurs soldats, ou multiplier par deux le prix de la limonade servie dans leur cantine”. Tobji, qui semble connaître son sujet puisqu'il a longtemps fait partie du contingent militaire confiné dans la zone sud, évoque le trafic des chameaux ou de haschich, les permissions accordées à la tête du client-soldat. Il cite le cas de ce colonel dont “les soldats mouraient de soif alors que lui-même se douchait à l'eau minérale”, etc.

La guerre du Sahara : une farce ?
De manière générale, c'est sur la guerre du Sahara que le réquisitoire de Tobji semble le plus “performant”. Le plus grave aussi. “Le Maroc, ses soldats et le peuple sahraoui ont été les victimes d'une farce macabre”, écrit l'auteur qui estime que les troupes avaient en permanence “deux ennemis : le Polisario et nos chefs”. Une farce qui aurait été, sinon voulue, du moins entretenue par une poignée de généraux, au Maroc et en Algérie, accusés d'avoir créé et entretenu ce qu'on peut appeler le business de la guerre. Et la hiérarchie chérifienne d'en prendre pour son grade. Exemple : “Dlimi avait eu le temps de casser les reins à plusieurs officiers promus au commandement de la zone sud, tous furent écartés brutalement par Hassan II. La seule exception fut Aziz Bennani, dont Dlimi se servait comme le chat fait avec la souris”. La suite de la réflexion sur les rapports entre Dlimi et Bennani, alors respectivement numéros un et deux de l'armée au sud, est encore plus cocasse : “Bennani exécrait Dlimi mais en avait une peur bleue. Il était de notoriété publique qu'il ne supportait cette proximité qu'en avalant moult tranquillisants. Il fallait voir sa tête quand Dlimi l'obligeait à consommer de l'alcool !”.

Et la guerre proprement dite ? “Le Polisario a capturé plus de 2300 soldats marocains et, de notre côté, nos prises se sont limitées à une petite vingtaine de combattants sahraouis. En outre, le Polisario ne laissait jamais derrière lui de morts ou de blessés. Quand ils ne pouvaient les ramasser, ils attrapaient avec un crochet leurs morts pour les éloigner du champ de bataille. Cela n'avait l'air de rien, mais influait beaucoup sur le moral de nos troupes pour qui les combattants du Polisario étaient devenus de véritables et insaisissables OVNI”. Pour Tobji, le fameux mur de défense érigé par Dlimi est une passoire que “même le Paris-Dakar a franchie à plusieurs reprises”. Il évoque des sévices qui auraient été exercés dès 1975 à l'encontre des populations civiles. Et, plus grave encore, suggère des sabotages, des trahisons diverses qui expliqueraient l'enlisement du Maroc dans le conflit. Exemple, cette anecdote, datée de 1979 : “Nous avions fait un prisonnier, le premier soldat du Polisario à être capturé depuis le début de la guerre. Mais, le lendemain, j'ai vu mon prisonnier se promener bien tranquillement dans Laâyoune au volant d'une camionnette militaire !”. Autre exemple : “Quatre unités (composées de Sahraouis) avaient disparu au bout de quelques mois d'existence en raison des nombreuses désertions. A chaque combat, certains Sahraouis en profitaient pour rejoindre le Polisario avec armes et bagages. En fait, ces unités ont surtout servi à alimenter l'ennemi en effectifs frais et en armes”.

Et puis il y a la “bombe”. Tobji raconte comment, un jour qu'il était en mission avec ses hommes, il a fait appel au commandement pour obtenir l'appui de l'aviation : “Ce qui fut fait, mais sur nos têtes”, conclut l'officier qui estime qu'en l'occurrence, ses supérieurs ont tenté, ni plus ni moins, de les liquider ses hommes et lui…

Basri, cette marionnette…
Vrai ? Faux ? A mesure que l'on s'enfonce (c'est le cas de le dire) dans la lecture du livre, on est gagné par le doute. Passe encore pour la guerre du Sahara, sur laquelle certains épisodes ont déjà été rapportés par des pilotes de chasse à la retraite ou pour la guerre du Golan, à laquelle le défunt roi avait expédié des officiers qu'il ne portait pas vraiment dans son cœur. Le bât blesse, en fait, lorsque l'auteur s'octroie systématiquement la posture du héros, champion des incorruptibles et des techniques de guerre.

Le plus gênant (pour la crédibilité de certains volets abordés) reste sans aucun doute le réquisitoire contre Housni Benslimane, présenté comme le numéro 2 du régime depuis la mort de Dlimi. Tobji présente le patron de la gendarmerie comme le mentor qui articulait la marionnette Basri : “Le culot, l'outrecuidance et la vanité de Basri ont permis à Benslimane d'éviter de se trouver au premier plan. Il (Benslimane) a pu ainsi jeter Basri à la vindicte populaire”. Toujours sur le compte de Benslimane : “Il redoutait que Hassan II lui fasse payer un jour ou l'autre ses compromissions avec Oufkir en 1971 et 1972”. Ce qui est sûr, c'est que l'animosité affichée entre Tobji et Benslimane n'apporte pas forcément un crédit supplémentaire aux accusations, innombrables par ailleurs, portées à l'encontre de ce dernier. Règlement de comptes ? Seule la hiérarchie militaire est en mesure de le dire. TelQuel l'a sollicitée, elle a refusé de répondre. Dommage…

* Dans l'impossibilité de recouper la masse d'informations contenues dans le livre de Mahjoub Tobji, TelQuel a choisi de ne donner que les initiales des (nombreux) officiers qu'il met en cause.




L'auteur. Qui est Mahjoub Tobji ?

À 63 ans, Mahjoub Tobji a déjà vécu plusieurs vies. Il a fait la guerre du Golan (Syrie-Israël) en 1973, et celle du Sahara entre 1978 et 1983. Entre-temps, il a intégré la garde royale entre 1972 et 1978. Aide de camp de deux des hommes forts de l'armée, successivement les généraux Sefrioui et Dlimi, le destin de Tobji a basculé à la mort de Dlimi en 1983. Enlevé et séquestré sans autre forme de procès, il a pu s'échapper de sa “prison” en 1984 pour rejoindre la France. De retour au Maroc à la faveur d'un miraculeux retour en grâce, en 1985, Tobji n'a jamais pris de galons. Depuis la mort de Dlimi, il est resté scotché à son grade de commandant. L'homme qui vit aujourd'hui en exil en France aurait, nous assure-t-on, “garanti sa propre sécurité et celle de sa famille avant la publication du livre”. Certains lui prêtent des accointances avec la DGED (service des renseignements extérieurs, anciennement entre les mains des militaires), une accusation qu'il est de toutes les façons difficile d'établir. Dans le privé, c'est un sportif (ancien champion du Maroc de natation), élevé à la dure, que l'un de ses anciens “élèves” à l'académie, l'aspirant Mohamed Raïss, un ancien de Tazmamart, décrit ainsi : “Tobji ? C'était un homme plutôt à cheval sur les principes, un vrai guerrier et un très grand sportif rendu célèbre depuis que, un jour, il a décidé de traverser le détroit de Gibraltar à la nage !”. Sur son livre, Tobji, joint à Pau où il réside, nous a fait la déclaration suivante : “J'ai agi en mon âme et conscience, je n'ai fait que traduire la réalité, le Maroc vit sous un régime militaire depuis l'indépendance (…) Je ne suis pas un proche de Dlimi, bien au contraire, et s'il m'a ramené près de lui c'était pour mieux me contrôler (…) Ce que je reproche à Benslimane, c'est d'avoir hérité du legs de Dlimi sans jamais chercher à le changer : il aurait pu fermer Tazmamart, il aurait pu sauver la famille Oufkir, il aurait pu arrêter les dégâts au Sahara, mais il n'a rien fait de tout cela”.

 
 
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est © 2009 TelQuel Magazine. Maroc. Tous droits résérvés