ZB se dit quil suffit de 3,5 DH pour être riche, un samedi soir, à Saïdia.
Nom : Boualem
Prénom : Zakaria
Né en 1976 à Guercif
Signe particulier : Marocain à tendance paranoïaque
Zakaria Boualem est à Saïdia, dans lextrême corner du Maroc. Il na tiré aucun plaisir particulier de sa journée sur la plage : trop de monde, trop de raï, trop de jet-ski. Et, surtout, trop de zmagria. Oui, bien sûr, il faut pas le dire mais en même temps, tout le monde le pense très fort. La conception des vacances de notre chère jalia à létranger est étrange. Le bon temps, pour eux, consiste à patrouiller à bord de véhicules qui, normalement, coûtent dix ans de salaire à un consultant boursier, pour faire profiter les locaux, dûment postés sur le trottoir, dune sorte de soupe musicale abominable à base de sons synthétiques orientalisants et de boîtes à rythmes infatigables. De temps en temps, le zmagri, sil sennuie trop, sarrête et part à la recherche dun problème, quil na aucun mal à trouver : Wach, cousin, tu mas pas respecté
Arrête, moi chui un mouslim, mon frère, un vrai
. Cest insupportable.
Mais là nest pas la question. Il est deux heures du matin et il faut rentrer à Berkane, chez les cousins du Boualem. Il faut donc prendre un grand taxi et cest là que cette chronique, jusque-là légère et guillerette, va basculer dans le grand nimporte quoi cher au plus beau pays du monde. Il y a environ une centaine de personnes qui attendent les taxis pour Berkane. Il ny a pas besoin dêtre spécialiste pour constater que la demande dépasse largement loffre. À chaque fois quun nouveau véhicule se présente, il est pris dassaut pas les clients, |
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plusieurs centaines de mètres avant la station, et souvent en plein vol. ça ressemble un peu à lattaque des diligences dans les westerns en noir et blanc. Bien évidemment, il ny a rien qui sapparente de près ou de loin à une file dattente. Un peu plus loin, les taxis pour Nador sont vides parce que personne ne veut aller à Nador (merci aux habitants de Nador de ne pas se vexer, ceci est un fait exact et na rien à voir avec un jugement de valeur sur cette riante cité, quoique je comprenne très bien quon prenne mal le fait de lui voir préférer Berkane). Le problème, cest que ces taxis là nont pas le droit daller à Berkane, alors ils regardent les clients sétriper pour les taxis de Berkane. Cest ça, le Maroc
Cest au milieu du bordel généralisé quon décide de respecter scrupuleusement une loi, une seule, soudain. Il y a aussi une paire de policiers qui observent la crise dun il morne et froid. Ils ne cherchent pas à organiser une file on les comprend. Ils ont choisi de ne pas faire partie de la solution. Cest déjà pas mal, ils auraient pu faire partie du problème.
Zakaria Boualem réfléchit. Que faut-il faire ?... Se battre, comme tout le monde ? Renier sa part dhumanité pour se jeter dans un taxi dès son arrivée ? Aller à Nador, puis prendre à nouveau un taxi pour Berkane ? Cest géographiquement stupide, et potentiellement risqué. Peut- être quils seront pleins là-bas aussi
Apparemment, tout le monde veut aller à Berkane
Est-ce que les Rolling Stones jouent à Berkane ce soir ?... Le salut viendra dune irruption brutale de lultralibéralisme dans ce cirque nocturne. Un chauffeur de taxi pour Berkane décide daugmenter ses tarifs de 3,5 DH. Au lieu de payer 12 DH, il faut en payer 15,50 pour embarquer
Cette modification, apparemment minime, suffit à décourager tout le monde, et Zakaria Boualem peut enfin sinstaller avec ses cousins et se lancer dans la nuit orientale longtemps interdite
(tatata
). Dans le taxi, Zakaria Boualem médite sur ce qui sest passé. Il se dit quil est riche, et quil suffit de 3,50 DH pour être riche, un samedi soir, à Saïdia. Il se dit aussi que sil y avait eu une file, tout aurait été plus facile
Tout le monde aurait attendu un peu alors que là, certains nattendaient pas alors que dautres attendaient indéfiniment. Cest un autre exemple du partage des ressources dans le plus beau pays du monde. Il est sauvage, violent. Définitivement ultralibéral. |