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N° 238
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Réda Allali

ZB se dit qu’il suffit de 3,5 DH pour être riche, un samedi soir, à Saïdia.

Nom : Boualem
Prénom : Zakaria
Né en 1976 à Guercif
Signe particulier : Marocain à tendance paranoïaque



Zakaria Boualem est à Saïdia, dans l’extrême corner du Maroc. Il n’a tiré aucun plaisir particulier de sa journée sur la plage : trop de monde, trop de raï, trop de jet-ski. Et, surtout, trop de zmagria. Oui, bien sûr, il faut pas le dire mais en même temps, tout le monde le pense très fort. La conception des vacances de notre chère jalia à l’étranger est étrange. Le bon temps, pour eux, consiste à patrouiller à bord de véhicules qui, normalement, coûtent dix ans de salaire à un consultant boursier, pour faire profiter les locaux, dûment postés sur le trottoir, d’une sorte de soupe musicale abominable à base de sons synthétiques orientalisants et de boîtes à rythmes infatigables. De temps en temps, le zmagri, s’il s’ennuie trop, s’arrête et part à la recherche d’un problème, qu’il n’a aucun mal à trouver : “Wach, cousin, tu m’as pas respecté… Arrête, moi chui un mouslim, mon frère, un vrai…”. C’est insupportable.

Mais là n’est pas la question. Il est deux heures du matin et il faut rentrer à Berkane, chez les cousins du Boualem. Il faut donc prendre un grand taxi et c’est là que cette chronique, jusque-là légère et guillerette, va basculer dans le grand n’importe quoi cher au plus beau pays du monde. Il y a environ une centaine de personnes qui attendent les taxis pour Berkane. Il n’y a pas besoin d’être spécialiste pour constater que la demande dépasse largement l’offre. À chaque fois qu’un nouveau véhicule se présente, il est pris d’assaut pas les clients,
plusieurs centaines de mètres avant la station, et souvent en plein vol. ça ressemble un peu à l’attaque des diligences dans les westerns en noir et blanc. Bien évidemment, il n’y a rien qui s’apparente de près ou de loin à une file d’attente. Un peu plus loin, les taxis pour Nador sont vides parce que personne ne veut aller à Nador (merci aux habitants de Nador de ne pas se vexer, ceci est un fait exact et n’a rien à voir avec un jugement de valeur sur cette riante cité, quoique je comprenne très bien qu’on prenne mal le fait de lui voir préférer Berkane). Le problème, c’est que ces taxis là n’ont pas le droit d’aller à Berkane, alors ils regardent les clients s’étriper pour les taxis de Berkane. C’est ça, le Maroc… C’est au milieu du bordel généralisé qu’on décide de respecter scrupuleusement une loi, une seule, soudain. Il y a aussi une paire de policiers qui observent la crise d’un œil morne et froid. Ils ne cherchent pas à organiser une file – on les comprend. Ils ont choisi de ne pas faire partie de la solution. C’est déjà pas mal, ils auraient pu faire partie du problème.

Zakaria Boualem réfléchit. Que faut-il faire ?... Se battre, comme tout le monde ? Renier sa part d’humanité pour se jeter dans un taxi dès son arrivée ? Aller à Nador, puis prendre à nouveau un taxi pour Berkane ? C’est géographiquement stupide, et potentiellement risqué. Peut- être qu’ils seront pleins là-bas aussi… Apparemment, tout le monde veut aller à Berkane… Est-ce que les Rolling Stones jouent à Berkane ce soir ?... Le salut viendra d’une irruption brutale de l’ultralibéralisme dans ce cirque nocturne. Un chauffeur de taxi pour Berkane décide d’augmenter ses tarifs de 3,5 DH. Au lieu de payer 12 DH, il faut en payer 15,50 pour embarquer… Cette modification, apparemment minime, suffit à décourager tout le monde, et Zakaria Boualem peut enfin s’installer avec ses cousins et se lancer dans la nuit orientale longtemps interdite… (tatata…). Dans le taxi, Zakaria Boualem médite sur ce qui s’est passé. Il se dit qu’il est riche, et qu’il suffit de 3,50 DH pour être riche, un samedi soir, à Saïdia. Il se dit aussi que s’il y avait eu une file, tout aurait été plus facile… Tout le monde aurait attendu un peu alors que là, certains n’attendaient pas alors que d’autres attendaient indéfiniment. C’est un autre exemple du partage des ressources dans le plus beau pays du monde. Il est sauvage, violent. Définitivement ultralibéral.

 
 
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