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Par Driss Bennani
Exclusif.
Portrait-enquête.
Laânigri. Un destin marocain (Son ascension, sa chute
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Hamidou Laânigri lors de la
commémoration de la mort de
Hassan II au mausolée
Mohammed V, le 7 mai 2006.
(RT / NICHANE)
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Il a servi sous trois rois. Il est passé par tous les corps darmée et a fait le tour des services de renseignement du pays. Le grand public ne l'a pourtant connu qu'en 1999. Aujourd'hui, il quitte la DGSN par la petite porte. Le général de division, ex-patron de la puissante DST et de la police, est désormais inspecteur général
des forces auxiliaires. Cruel destin
On le disait sur la sellette depuis plusieurs mois déjà. L'implication supposée de l'un de ses hommes de confiance dans une affaire de drogue a donc été le coup de grâce. Quand le nom de Abdelaziz Izzou |
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est évoqué par Chrif Bin Louidane (un trafiquant de drogue notoire), fin août dernier, Hamidou Laânigri se sent plus que jamais dans la ligne de mire du cercle restreint des hommes de Mohammed VI. Comment a-t-il pu recommander un responsable au passé pas très net pour chapeauter la sécurité des palais royaux ?, lui reproche-t-on au sein du sérail. L'erreur est impardonnable, d'autant plus que le général n'en est pas à ses premiers déboires. Depuis plus d'une année, il accumule, aux yeux des compagnons du roi, les maladresses et les faux pas. Lorsqu'il suggère Ahmed Harari pour lui succéder à la tête de la DST en 2003 par exemple, c'est au bureau du général qu'échouent en premier les rapports signés Harari. Fouad Ali El Himma est furieux. Le roi finit par nommer un nouveau patron à la tête de la boîte avec une consigne claire : il n'a de compte à rendre qu'à lui. Puis ce sera au tour de la DGED (Direction générale des études et de la documentation), que le général Laânigri ne connaît que trop bien. L'homme qui préside désormais aux destinées de nos services d'espionnage est un intime de Mohammed VI. Les services de renseignement sont ainsi définitivement verrouillés par l'entourage royal.
En juillet 2006, Laânigri ne manque pas de saisir le message quand Mohamed Abdoune, l'un de ses bras droits à la DGSN est débarqué de son poste à la tête des renseignements généraux. Laânigri réussira, in extremis, à le repêcher au sein de son cabinet mais depuis, le général se fait de plus en plus discret et attend son heure. Au sein de l'entourage royal, on lui reprochait souvent son arrogance et sa trop grande confiance en lui, sans doute un héritage de ses débuts difficiles de sous-officier. En le débarquant de la sorte, on veut aussi dire que sous Mohammed VI, il n'y a plus d'homme fort, ni de responsable indispensable et inamovible.
Cest ce que Laânigri, jusquà sa mise à lécart, avait fini par devenir. Très peu de militaires peuvent se prévaloir d'un destin comme le sien. Offcier anonyme sous Hassan II, Hamidou Laânigri n'a eu besoin, sous Mohammed VI, que de quelques mois pour basculer sur la scène publique. En cet été 1999, le jeune monarque marque petit à petit son territoire et place doucement ses hommes. Curieusement, celui qu'il met à la tête de la toute puissante DST, avant même le limogeage de Driss Basri, est un inconnu du grand public. Hamidou Laânigri est un homme mystérieux, tout autant que l'institution qui vient de lui être confiée. Quel âge a-t-il ? Que faisait-il avant ? Fait-il partie du cercle restreint des hommes de M6 ? Peu de choses filtrent sur le personnage. Vaguement, on sait qu'il a longtemps séjourné aux Emirats, qu'il vient de la DGED, et surtout, qu'il voue une haine viscérale aux islamistes. Il aurait été recommandé au souverain par son mentor à la DGED, le général Abdelhaq Kadiri, qui voyait en lui un professionnel du renseignement.
Depuis, beaucoup de choses ont changé. Jusqu'à sa nomination à la tête de la DGSN, Hamidou Laânigri a souvent été présenté comme l'homme fort du régime, le Driss Basri de Mohammed VI ou le tortionnaire en chef de la nouvelle ère. Son nom sera d'ailleurs régulièrement cité dans les rapports internationaux relatifs aux campagnes pré et post 16 mai, et reste associé, à ce jour, au tristement célèbre centre de détention de Témara et aux terribles exactions qui y ont été commises - sous ses ordres, dit-on.
Au départ, rien ne prédestinait pourtant ce jeune sous-officier meknassi à une aussi grande carrière. Issu d'une famille modeste, Hamidou Laânigri intègre, vers la fin des années 50, l'école de formation militaire d'Ahermoumou. Il en sort sous-officier, mais à 18 ans, le jeune militaire a des rêves beaucoup plus grands. Une année plus tard, il tente, avec succès, la prestigieuse académie militaire de Meknès. Le sous-lieutenant Laânigri assiste alors à la naissance des forces armées royales. Le jeune homme mesure sa chance et surtout, prend confiance en lui. Il sait que pour échapper à la misère des sous-off, il doit trimer, se cultiver et ne compter que sur lui-même. D'ailleurs, sa première affectation lui fera vite comprendre que l'armée ne lui fera pas de cadeaux. A 20 ans, il se retrouve dans une unité d'infanterie à Zag, sur la frontière algérienne. Loin de tout et coupé du monde, le sous-lieutenant se fait tant bien que mal à son quotidien saharien. En 1960, un violent tremblement de terre frappe la ville d'Agadir et le tire enfin de son trou perdu. Comme tout le monde, il participe aux secours. Mais coup de chance, c'est lui qu'on désigne pour suivre les travaux de déblaiement dans la ville. Cela durera une année. Juste assez pour qu'il se fasse repérer par un certain Driss Benomar. Ce dernier apprécie la fougue et la détermination (souvent même le zèle) du jeune sous-lieutenant et lui recommande la gendarmerie comme plan de carrière. Ce n'est que la première rencontre et le premier événement mais ils façonneront le destin de Hamidou Laânigri. Tout au long de sa longue carrière, d'Ahermoumou à la DGSN, il donnera cette impression de ne jamais rien provoquer. Et de se retrouver (presque accidentellement, dira-t-il) à chaque fois au cur des événements, et forcément, en lien direct avec les plus grands décideurs du pays.
Des débuts fracassants
Ses premières années sous le béret gris des gendarmes, il les passera d'abord à Tanger. Le lieutenant Laânigri coule des jours paisibles et gravit doucement les échelons. Capitaine à Oujda, il accède à son premier véritable poste de responsabilité à Kénitra, en 1971. Il dirige alors un commandement qui couvre tout le Gharb, une bonne partie de la zone nord et qui s'étend jusqu'à la localité d'Oulmès, un peu plus à l'est. En d'autres termes : il se retrouve au cur d'un Maroc bouillonnant. Nous sommes au début des années 70, la rupture entre le Palais et la gauche est consommée. La guerre pour le pouvoir bat son plein. C'est l'époque des grandes manuvres politiciennes, des complots et du rêve républicain. Pour le commandant Laânigri, c'est exactement le genre de circonstances à vous ouvrir les portes d'une grande carrière militaire. En 1971, des cadets de l'école d'Ahermoumou investissent le palais royal de Skhirat et y commettent un réel carnage. Hassan II échappe de justesse au premier putsch de son règne et fait traduire les mutins en justice. Leur procès se déroule à Kénitra
sous haute surveillance du commandant Laânigri. Rien ne lui échappe des détails du procès, conscient qu'il s'agit là d'un événement hautement formateur.
Le 16 août 1972, Laânigri a un autre rendez-vous avec l'Histoire. Hassan II rentre d'un séjour officiel en Europe. Quand les chasseurs des putschistes encerclent le Boeing royal, aucune alerte nest donnée. Dysfonctionnement sécuritaire ? Omission préméditée ? Hamidou Laânigri ne se pose pas trop de questions pour se mettre tout seul en alerte. Il s'enferme dans son bureau, tous postes de radio allumés. Sur le coup de 16 heures, un étrange message signale le crash d'un avion de chasse dans la région de Moulay Bousselham. Que fait un avion de chasse sur la trajectoire royale ? A-t-il été abattu ? Par qui ? Silence radio. Là encore, Laânigri ne se pose pas de questions et fonce en direction de la base militaire de Kénitra. Il en est refoulé manu militari. A cet instant, les doutes du commandant se précisent, mais l'opportunité est trop belle pour être ratée. C'est un opportuniste qui ne recule devant rien pour arriver à ses fins. Un aventurier qui fonce à ses risques et périls, dit de lui un de ses anciens amis.
Comment a-t-il fait pour joindre l'hélicoptère de gendarmerie au niveau de Souk Larbaâ ? Comment a-t-il échappé, ainsi que son pilote, à la vigilance des putschistes ? Mystère. Toujours est-il que c'est lui qui arrêtera le capitaine Kouira, et qui le mettra en lieu sûr en attendant les instructions de Rabat. Ces dernières ne tardent d'ailleurs pas à tomber. De retour à Kénitra, Hamidou Laânigri trouve un message qui dit en substance ceci : Prenez vos dispositions pour investir la base militaire. La légende dit que c'est à bord d'un char que Laânigri forcera l'entrée de la base militaire et procèdera, sans résistance, à l'arrestation de 520 basiers, transférés ensuite dans une brigade de parachutistes à Rabat. Le commandant saisit sa chance à pleines dents et boucle une procédure mtaqtqa (parfaite) en seulement 60 jours (délai légal pour les militaires). Il tient enfin l'affaire de sa vie.
Il procède personnellement à l'interrogatoire des putschistes (exercice qu'il continuera d'ailleurs à affectionner tout au long de sa carrière, notamment à la DST). Salah Hachad, ancien bagnard à Tazmamart, garde de lui le souvenir d'un commandant aimable et courtois. Devant le général Benhachem, il a commencé par me dire qu'il savait que je n'étais pas impliqué dans cette affaire. A l'époque, et vu les circonstances, cela m'a beaucoup rassuré, se souvient Hachad. Laânigri enchaîne les nuits blanches, il fait tout lui-même : de la rédaction des rapports à la sécurisation du tribunal. C'est un trait de caractère chez lui. Cela lui permet de se faire rapidement sa propre idée sur ce qui se passe sur le terrain pour pouvoir diriger ensuite les opérations à distance, explique un de ses proches collaborateurs à la DGSN. Bref, le coup d'Etat de 1972 le rapproche définitivement des cercles du pouvoir à Rabat. D'autres événements, comme ceux de Moulay Bouazza en 1973, le rapprochent encore plus du Palais. A cette époque, Laânigri renvoie l'image dun soldat rigoureux, patriote, mais trop ambitieux et aventurier au goût de Hassan II et de son proche entourage. Qu'à cela ne tienne, il aura réussi l'essentiel : se faire repérer par le roi en personne. Jusqu'en 1975, Laânigri continuera d'ailleurs à surfer sur la vague de ses exploits de 1972, et participera dans la foulée à l'organisation logistique de la Marche verte.
La carrière internationale
A ce stade, le parcours du jeune Hamidou relève déjà de l'exploit. Mais il n'oublie pas l'essentiel, et ne se laisse pas aller à l'euphorie du moment. Il se rappelle, comme en 1959 à sa sortie d'Ahermoumou, que pour pérenniser ses acquis, il faut rester vigilant, se former pour être toujours mieux que les autres. C'est une obsession chez lui, commente l'un de ses vieux amis. En compensation de ses loyaux services envers le trône, ses supérieurs accèdent à son désir de poursuivre son enseignement supérieur militaire en France. Le commandant renoue joyeusement avec les classes militaires et y approfondit ses connaissances théoriques et pratiques. Neuf mois d'apprentissage intensif qui le préparent en fait à une nouvelle carrière.
De retour au pays, il effectue une brève escale à la tête du commandement de Casablanca, puis s'envole vers
le Zaïre. Le pays de Mobutu, fraîchement décolonisé, est en proie à toutes les convoitises. Nous sommes en 1977, la guerre froide est à son comble. Des rebelles proches de l'Angola pro-soviétique convoitent les richesses zaïroises. Les pays occidentaux voient cela d'un très mauvais il. Pour eux, cela équivaudrait à ce que des ressources de première importance telles que le cuivre ou certains métaux rares tombent entre les mains d'un régime proche de l'Angola pro-soviétique. C'est alors qu'éclate la guerre du Shaba. Hamidou Laânigri, colonel à l'époque, y coordonne la brigade de gendarmerie royale envoyée dans le cadre de la force interafricaine. En seulement deux ans, il apprendra beaucoup de sa première expérience à l'étranger. Il en profitera d'abord pour étoffer son réseau relationnel (qu'il entretient encore aujourd'hui) mais surtout, il saisira (encore une fois) sa chance d'être au cur de l'actualité pour tenir les plus grands officiels à Rabat informés de tous les développements dans la région. C'est aussi pour lui un moyen de garder un accès direct aux centres de décision du Palais. Une manière de ne pas se faire oublier
D'ailleurs, il fait tellement bien son travail de renseignement qu'à peine rentré au Maroc, il repart en mission à l'étranger. Direction, cette fois, les Emirats arabes unis. En 1979, le pays de Cheikh Zayed n'est pas encore l'empire technologique et financier d'aujourd'hui mais, déjà, une grande puissance pétrolière au cur d'une région mouvementée. L'année où Laânigri débarque à Abu Dhabi, le shah d'Iran est renversé, les Soviétiques entrent à Kaboul et la guerre irano-irakienne est déclenchée. Pourquoi dans ce contexte avoir choisi Laânigri ? Personne ne peut le savoir, mais il est sûr que c'est Hassan II qui l'a mis à la tête du contingent marocain. Le roi veillait personnellement à assurer la sécurité des Al Nahiane. En plus, Housni Benslimane voulait se débarrasser de cet officier coriace et encombrant. A l'époque, aller au Golfe était assimilé à une forme d'exil, confie ce militaire à la retraite.
Hamidou Laânigri passera finalement dix ans à la cour de Cheikh Zayed. Il veillera personnellement à la mise en place du service de sécurité rapprochée du puissant émir, participera au renforcement de certaines unités militaires émiraties et cooptera plusieurs cadres et techniciens marocains. Là aussi, il garde un contact direct avec le Palais qui le charge de missions spéciales. Comme surveiller le prince Moulay Hicham quand il est de passage chez ses cousins du Golfe, par exemple. Pendant ces dix ans, Laânigri observera également l'organisation progressive de la résistance islamique en Afghanistan. A plus d'un titre, les moujahidine l'intéressent. Car parmi eux, il y a de plus en plus de Marocains qui créeront au début des années 90, le fameux GICM (Groupe islamique combattant marocain). Les mêmes que le général traquera quelques années plus tard à Casablanca, Marrakech, Fès et ailleurs. Certaines sources avancent même qu'à cette époque, Hamidou Laânigri est devenu le conseiller de Hassan II en affaires du Moyen-Orient.
C'est également aux Emirats que Laânigri aurait amassé une fortune conséquente, provenant essentiellement des largesses de Cheikh Zayed et des autres membres de la famille régnante. Cerise sur le gâteau, enfin, son séjour émirati lui aurait épargné de tremper dans la répression sauvage des différentes émeutes urbaines qui ont secoué le pays tout au long des années 80.
Le renseignement, enfin !
C'est donc un officier au passif blanc qui rentre au bercail en 1989. Ses supérieurs avaient d'autres plans pour lui. Ils ne voulaient surtout pas qu'il s'éternise dans la cour des princes, explique un de ses anciens collègues. Quelques semaines après son retour au pays, Hamidou Laânigri est convoqué au palais royal. Il sait que son sort sera scellé à l'issue de cette entrevue avec le roi. Normalement, il devra réintégrer la gendarmerie. Mais le jeune officier a pris goût au renseignement et se voit mal servir à nouveau sous le béret. Hassan II le mettra dans une situation encore plus embarrassante lorsqu'il lui demande, devant les généraux Benslimane et Kadiri, de choisir sa voie. Laânigri opte pour la DGED et se met Housni Benslimane (son ancien patron de la gendarmerie) à dos
pour toujours. L'agent H.L. enchaîne alors les missions à l'étranger et gagne assez vite la confiance de Abdelhaq Kadiri. Il devient même son bras droit. Très vite également, il se forge une réputation d'homme de missions, efficace et intraitable. Au Moyen-Orient, Hamidou Laânigri avait découvert le wahhabisme et le nihilisme des Frères musulmans. A la DGED, il s'intéresse particulièrement au takfirisme. Sa haine des islamistes n'en sera que plus attisée. Au début des années 90, Laânigri suit avec intérêt le rapprochement entre un certain Ayman Zawahiri et un wahhabite saoudien du nom dOussama Ben Laden. Au milieu des années 90, c'est d'ailleurs Laânigri qui supervisera, en personne, le recrutement des Marocains qui entourent Ben Laden au Soudan pour avoir de précieuses informations sur le richissime wahhabite, raconte un militaire aujourd'hui à la retraite. A cette époque déjà, l'homme devient un interlocuteur privilégié des services secrets occidentaux, américains en tête.
C'est également à la DGED que Laânigri découvre l'informatique. C'est un outil qui oblige à une organisation cohérente et logique, a-t-il l'habitude de répéter à son entourage. Il suit alors des formations spécialisées et nourrit une véritable passion pour les nouvelles technologies. Partout où il passera ensuite (à la DST comme à la DGSN), il équipera toutes les directions de puissants programmes informatisés et d'équipements ultrasophistiqués. Pendant près de 10 ans, Laânigri restera le favori du général Kadiri. Un agent discret, loyal et cultivé. Sa vision du renseignement tient en une phrase : Pour être bon, l'homme du renseignement doit savoir ce qui se passera le lendemain. Il n'a pourtant rien vu venir, le 30 septembre 1999.
Ce jour-là, le colonel-major Hamidou Laânigri se prépare pour une énième mission à l'étranger. A midi, il est convoqué en urgence au siège de l'Etat major des FAR. Le tout nouveau monarque demande à le voir. Que lui veut-il ? Que lui cache Kadiri, qu'il vient de voir à 11 heures ? Laânigri a tout juste le temps d'enfiler un costume sombre et se présente au rendez-vous. Il en sortira patron de la DST. Pourquoi ? Comment ? Qui l'a recommandé au souverain ? Mystère. Toujours est-il que Mohammed VI a été très clair : le nouveau directeur de la DST n'a de comptes à rendre qu'au roi. A l'issue de cette même entrevue, Mohammed VI le charge de sa première mission : enquêter sur les émeutes qui ont secoué le Sahara, quelques jours auparavant. Dans l'avion qui le transporte à Laâyoune, une question taraude l'esprit du nouveau patron des renseignements intérieurs : comment faire avec Basri ? Les deux hommes ne se sont jamais appréciés, réussiront-ils à cohabiter ? 40 jours plus tard, Basri est remercié par le jeune M6. Laânigri souffle enfin. Une nouvelle ère commence pour le colonel. Pour la première fois de sa carrière, il se retrouve maître de quelque chose. Pour la première fois, le supérieur, c'est lui. Laânigri met donc les bouchées doubles et commence par le commencement : les hommes. Redéploiement des effectifs, nouvelles missions et recrutement de nouveaux profils
la DST bouge, une première ! Le nouveau patron fait tout lui-même. Lorsqu'il démarche des journalistes pour intégrer la DST, c'est lui qui mène l'entretien d'embauche. Il est entré à l'improviste avec un gadget à la main, raconte un journaliste approché par la DST à cette époque. Aimable et souriant, il m'a posé des questions sur la libéralisation de l'audiovisuel, la liberté de la presse et la philosophie de la pluralité médiatique. Il m'a également expliqué qu'il avait besoin de journalistes pour installer une direction de la communication à la DST et réaliser des revues de presse, etc. Finalement, Laânigri réussira à recruter plusieurs jeunes diplômés en droit, en économie ou en journalisme et communication. Parallèlement, il dote la DST d'un centre d'écoute sophistiqué et d'appareils de contrôle ultramodernes. Mais il n'oublie pas l'essentiel : combattre l'islamisme qui menace, selon lui, la stabilité du nouveau règne. Après le 11 septembre, Laânigri renforce ses liens avec les services secrets occidentaux. A plusieurs reprises, il se déplacera personnellement à Guantanamo pour interroger des suspects marocains. Lorsqu'il s'alarme d'une éventuelle menace terroriste sur le Maroc, seul Mohammed VI et Fouad Ali El Himma le prennent au sérieux. Mais ce sera suffisant pour que le général de brigade tire sur tout ce qui porte une barbe ou un costume afghan. Rafles collectives, détentions arbitraires, tortures
le tableau de l'homme s'assombrit au fil des jours. Les associations de défense de droits de l'homme et la presse indépendante dénoncent un retour à l'ancienne ère et les rapports internationaux accablent, pour la première fois, le règne de Mohammed VI. Laânigri n'en fera qu'à sa tête et continuera, au nom de la raison d'Etat, à régner en maître absolu sur sa forteresse de Témara (siège de la DST). Le général est sûr de tenir un bout du fil, il est convaincu que quelque chose se prépare mais ni ses rafles arbitraires ni ses méthodes corsées ne lui permettront de prévenir le carnage du 16 mai 2003.
Le Maroc est alors sous le choc. A quoi donc ont servi toutes ces exactions ? L'entourage de Laânigri répond que ce dernier se plaignait souvent de l'insuffisance de l'arsenal juridique pour mener une lutte anti-terroriste en bonne et due forme. En d'autres termes, s'il l'avait pu, Laânigri aurait raflé plus de monde et usé de tous les moyens pour contrer l'islamisme violent. Lorsqu'il obtient sa loi anti-terroriste, le général est, quelque part, conforté dans ses choix. Laânigri mène en personne l'enquête post 16 mai. Les rafles se multiplient, les procédures sont vite bouclées et plusieurs centaines dhommes se retrouvent derrière les barreaux ou dans le couloir de la mort. La plupart affirment avoir été torturés pour avouer des crimes qu'ils n'ont pas commis. Falaqa, viol, bouteille, tiara
les révélations se suivent et se ressemblent. Des méthodes que les Marocains pensaient avoir oublié à jamais refont brutalement surface et ternissent l'image d'un règne moderne et respectueux de la dignité humaine.
La méthode forte devient une politique d'Etat et le général (qu'on disait partant) gagne des galons et devient général de division. Dans ses différents rapports, Laânigri affirme que des pans entiers de plusieurs villes ne sont pas sécurisés et qu'ils constituent un terrain favorable pour le développement de l'extrémisme religieux. Il le répétera avec tellement d'insistance qu'on lui collera la DGSN à restructurer. Il l'aura cherché, affirme un de ses proches collaborateurs qui poursuit : Il aurait aimé rester à la DST. Cet homme est fait pour le renseignement mais il a pris la DGSN comme un défi. Peut-être même le dernier de sa carrière.
Un militaire chez les flics
Le militaire qui débarque donc chez les flics en ce 17 juillet 2003 est un homme public, à la réputation déjà sulfureuse. Avant de quitter la DST, il a pris le soin d'installer son successeur, Ahmed Harari, ex-directeur régional de la DST à Casablanca. Plus tard, le roi remplacera ce dernier par Abdellatif Hammouchi. Là encore le jeune homme n'est pas un inconnu pour Laânigri : C'est même sa fierté, explique un commissaire, c'est d'ailleurs le général qui l'a nommé chef de l'anti-terrorisme à la DST en 2003. Pendant ses premières semaines à la DGSN, le général Laânigri garde donc un il sur le renseignement. A tel point qu'à cette période, la blague voulait que son chauffeur lui demande systématiquement le matin : Rabat ou Témara mon général ?
Mais cela ne pouvait durer plus longtemps. Très vite, Laânigri est pris dans la spirale DGSN. Il découvre une maison démotivée, vieillotte, en manque de moyens et de vision. Le général multiplie alors les actions. Il prend tout le monde de court, y compris ses détracteurs. Aux oubliettes l'image du tortionnaire en chef, c'est un manager inventif et cohérent que les Marocains découvrent à la tête de leur police. Il y reproduit le même modèle que celui appliqué à la DST, mais cette fois au grand jour. Il recrute une cinquantaine d'ingénieurs et leur offre des salaires de rêve pour renforcer les rangs de la police technique. Il sous-traite un magazine professionnel auprès d'une agence de communication et lance une campagne de pub, tous supports confondus. Une première. Son message : la police change et son rôle est de protéger le citoyen. Dans la foulée, il lance les Groupes urbains de sécurité (GUS), les postes de proximité et les unités mobiles. Dans les couloirs de la DGSN, on dit même que c'est lui qui a dessiné les plans d'un commissariat type
sans cloisons. La police a désormais un numéro de téléphone et Laânigri pousse ses hauts responsables à répondre à la presse et à occuper les plateaux de télé. Sur son CV, la communication figure en tête de la rubrique qualités.
Mais l'enchantement des premiers jours vole en éclats aux premières bavures des poulains de Laânigri. Des incidents éclatent un peu partout dans le pays. A Laâyoune et à Salé, des éléments des GUS sont même impliqués dans des affaires d'homicide involontaire. Les responsables de la DGSN expliqueront que, chiffres à l'appui, la criminalité a baissé. Les Marocains, eux, ne retiendront que ces bavures, souvent mortelles, et ces opérations de racket menées par les patrouilles de GUS. Très vite, les hommes en bleu deviennent impopulaires dans les principales villes du royaume. Sans renier ces bavures, le général défend bec et ongles ses hommes. C'est même le premier militaire à mettre l'uniforme des policiers, pour mieux marquer son appartenance au corps et contrer les attaques dont il fait l'objet. Mais l'enjeu est ailleurs. Laânigri a peut-être modernisé l'image et le mode de fonctionnement de la police, il n'a pour autant pas amélioré le quotidien du policier de base. Résultat, le général est moins visible qu'avant. Ses patrouilles de GUS se font de plus en plus discrètes (elles ont presque disparu de Casablanca) et la police ne fait plus l'actualité. Les jeunes patrons des renseignements intérieurs et extérieurs (respectivement Yassine Mansouri et Abdellatif Hammouchi) lui font décidément de l'ombre et travaillent en coordination directe avec Fouad Ali El Himma, qui se place définitivement comme le Monsieur Sécurité de Mohammed VI.
Depuis plusieurs mois déjà, Hamidou Laânigri donnait cette impression d'observer passivement ce qui se passe autour de lui. L'homme qui a déjà fait tous les corps d'armée ne rêvait plus que d'une retraite paisible. Mohammed VI a finalement répondu à son souhait. à sa manière. |
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Son successeur. Un homme de Mansouri et d'El Himma
À Laâyoune (où il était wali de la région), la nomination de Charqi Draïss à la tête de la DGSN n'a pas étonné grand monde. Depuis trois mois au moins, avant même le déclenchement de ces affaires de terrorisme, on le disait partant pour la police, affirme un observateur local. Contrairement à Laânigri, le nouveau patron des flics est un pur produit de l'Intérieur. Ce natif de la région de Beni Mellal, diplômé en sciences politiques, a tout juste 22 ans lorsqu'il intègre le ministère de l'Intérieur en tant que civiliste en 1977. Il trace alors doucement son chemin et devient caïd rattaché à l'administration centrale en 1988. Dix ans plus tard, il est appelé en urgence au Haouz, pour assurer l'intérim d'un wali en disgrâce. On lui découvre alors un talent certain de négociateur et d'homme de terrain. On apprécie particulièrement ses qualités d'écoute, sa modestie et son ouverture sur toutes les composantes de la société, dit de lui un activiste sahraoui. A Tétouan, c'est également lui qu'on a appelé pour gérer la grogne des magistrats et des avocats après le déclenchement de l'affaire Erramach. Même scénario à Al Hoceïma, en 2004, où il a été envoyé en urgence pour calmer la grogne des habitants, trois jours après le séisme. Puis tout récemment, à Laâyoune, c'est lui qui a succédé au brillant Mohamed El Gharrabi, au lendemain de l'Intifada de mai.
Entre deux missions, Charqi Draïss a discrètement gravi quelques échelons dans l'administration centrale. En 1999, l'année où Mohammed VI accède au trône, Draïss est promu gouverneur directeur des affaires générales au ministère. Cela lui permet de suivre de près ce qui se passe dans les quatre coins du pays et d'occuper, en juillet 2003, le temps convoité poste de directeur des walis.
Sous Basri, on dit que l'homme a su garder ses distances, et même qu'il s'est allié aux compagnons du prince héritier pour les initier aux rouages du ministère. Il est cependant sûr que, depuis qu'il est à la DAG, Draïss est devenu un proche collaborateur de Yassine Mansouri et un fidèle de Fouad Ali El Himma. Il a notamment travaillé avec Mansouri sur les questions du Sahara et de l'émigration, affirme un militant associatif qui l'a connu de près.
Quelle sera sa nouvelle mission à la DGSN ? Rien n'est encore précis, même si certains doutent déjà de la capacité de ce fonctionnaire professionnel à gérer des dossiers sécuritaires. D'aucuns croient que cette nomination sonne comme une récompense pour ses loyaux services envers ses mentors (El Himma et Mansouri), à quelques années de sa retraite. |
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Tension. Le général et le prince
Les deux hommes se connaissent depuis le début des années 80, lorsque Hamidou Laânigri était en mission aux Emirats arabes unis. Le militaire était alors chargé de filer le prince à chacun de ses déplacements au pays de Zayed, et d'envoyer un rapport détaillé à Hassan II. Une source proche du prince à cette époque raconte : Un jour, alors que Moulay Hicham assistait à une course de chameaux aux Emirats, il fait une déclaration sur une chaîne de télévision locale. Furieux, Hassan II appelle son homme aux Emirats et lui demande des explications. Laânigri s'excuse et répond qu'il n'a rien à rapporter. Hassan II lui demande alors simplement d'allumer son poste de télévision. Mais au-delà de cette anecdote, les relations entre les deux hommes ont toujours été exécrables. A plusieurs reprises, Moulay Hicham s'est plaint de la surveillance dont il fait systématiquement l'objet au Maroc. Lorsque l'affaire du faux Anthrax éclate, c'est Hamidou Laânigri qui pointe Moulay Hicham du doigt et l'accuse de mauvaise blague, indigne de son rang de prince. Le général ne mâchera pas ses mots non plus lorsque des journalistes étrangers lui demandent son avis sur les relations entre Mohammed VI et son cousin. Que cherche Moulay Hicham ? à devenir un nouveau Bouhmara ? Si c'est le cas, je l'en empêcherai par tous les moyens, avait-il confié à un journaliste français. A-t-il été mandaté pour contrer le prince ? Il répond souvent qu'il n'a pas besoin d'être mandaté pour protéger son roi, confie le même journaliste étranger. |
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1999. Quand la DST brûlait
Quelques jours après la nomination de Hamidou Laânigri à la tête de la DST, un étrange incendie se déclare dans les archives de la maison. Driss Basri est alors directement pointé du doigt. Chercherait-il à dissimuler des documents compromettants ? Une enquête est enclenchée mais les résultats ne seront jamais communiqués au grand public. Aujourd'hui, on apprend qu'un fonctionnaire de la DST a été inculpé. Il aurait avoué avoir été à l'origine de l'incendie. Dans sa déposition, il dit en substance ceci : J'ai brûlé des documents pour que les doutes pèsent sur Driss Basri et ses proches collaborateurs. Ils ont été à l'origine de tous mes malheurs et ont même abusé de ma femme. |
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