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N° 239
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Ahmed R. Benchemsi

L’effet dominos

Ahmed R. Benchemsi
“Opérations mains propres” ? Peut-être, mais il faudra beaucoup frotter…


ça continue ! Après le chef du renseignement militaire Mohamed Belbachir, coupable de n’avoir pas prévenu l’infiltration de l’armée par des terroristes, voilà que Mohammed VI – coup de tonnerre ! – limoge le big boss de la police, Hamidou Laânigri. Enfin pas tout à fait, mais c’est tout comme. Laânigri est désormais à la tête des forces auxiliaires – un corps qui ne bénéficie pas, au Maroc, de la plus riante des réputations. Le roi aurait voulu signifier son irritation au général qu’il ne s’y serait pas pris autrement…

De source officielle, la mise à l’écart de Laânigri est à interpréter comme un évènement hautement démocratique. “Dans les pays développés, nous dit-on, quand un scandale survient dans une administration, c’est le plus haut responsable qui trinque. Au Maroc, c’est désormais pareil”. Scandale ? On n’en voit qu’un : l’implication (présumée) de Abdelaziz Izzou, chef de la sécurité des palais royaux, dans du trafic de drogue à grande échelle. Ancien chef de la PJ de Tanger, il a été limogé 24 heures avant Laânigri, qu’on dit “son protecteur” (mais sans aller jusqu’à accuser le général d’implication dans le trafic – il y a tout de même des limites). Le nom d’Izzou avait été cité par Mohamed Kharraz, alias Chrif Bin Louidane, célèbre baron de la drogue “tombé” il y a une dizaine de jours.

Et l’effet dominos ne s’arrête pas là. Egalement cités par Bin Louidane, et également relevés de leurs fonctions, une dizaine de hauts cadres du ministère de l’Intérieur, de la police et de la gendarmerie. Et parmi ces derniers, un nom qui claque : le lieutenant-colonel Youssef Lahlimi – fils de Ahmed Lahlimi, haut commissaire au Plan et gros ponte de l’USFP. “Pas de favoritisme”, tel semble être le message.

Opération mains propres ? En haut lieu, c’est ce qu’on aimerait que les Marocains croient. Ce n’est pas gagné, et on devine pourquoi. Cela fait 50 ans que des officiels (ou officiers) de haut rang couvrent tous les trafics possibles et imaginables : drogue, mais aussi carburant, devises, contrebande, et même… chameaux ! Et cela fait 50 ans que personne n’est inquiété – hormis quelques boucs émissaires, jetés en pâture à la foule quand la conjoncture politique s’y prête. L’histoire se répète-t-elle ? Ces militaires ont-ils été sacrifiés au nom d’obscurs jeux de pouvoir ?

Ces questions ont le don de mettre en fureur les hauts dignitaires de l’Etat. “Pourquoi douter de notre bonne foi ?!”, répondent-ils en substance. Et ils s’emportent : “Quoi que nous fassions, on nous suspecte ! Si nous laissons courir, on nous accuse de laxisme et de collusion avec les mafias. Si nous agissons, on nous accuse de régler des comptes ou de balancer des boucs émissaires. Que devons-nous faire, pour qu’on nous fasse enfin confiance ?”.

Rien, messieurs, rien de plus que ce que vous faites déjà. Il nous faut juste du temps pour nous habituer à la nouvelle donne, si nouvelle donne il y a. Et sauf votre respect, nous attendrons encore avant de nous prononcer. Hormis Belbachir et Laânigri, tous les officiers suspendus ces derniers jours vont se retrouver bientôt devant un juge. L’usage veut qu’ils demeurent innocents jusqu’à preuve du contraire. Mais connaissant notre justice, c’est mal parti. Quel magistrat sera assez indépendant pour innocenter, s’il y a lieu, des gens que le roi en personne a déjà condamnés, en les limogeant sans autre forme de procès ?

Si nos hauts responsables veulent qu’on les croie sans réserve, il faudra que tout le processus, et principalement son volet judiciaire, soit irréprochable. Ce sera sans doute le plus difficile. Mais la confiance, la vraie, est à ce prix.

 
 
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