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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Abdellatif El Azizi

Drogue. Opération mains propres ?

Le réseau Bin Louidane inondait
l’Europe de drogue.
(AIC PRESS)

Que Chrif Bin Alouidane se rassure, il ne moisira pas seul en prison. Par ses “révélations”, pas toujours inédites pour les Tangérois d'ailleurs, le baron de la drogue a provoqué l'arrestation d'un nombre impressionnant de hauts fonctionnaires. Jusqu'où ira cette louable volonté d'assainissement ?


Le scénario est désormais bien huilé. La chute d'un baron de la drogue est immédiatement suivie par une cascade d'arrestations, de suspensions chez les policiers et autres agents d'autorité ripoux. Celle
de Mohamed Kharraz dit Chrif Bin Louidane n'a pas échappé à la règle. Le réseau Kharraz est tombé à la suite de l'arrestation du baron, le vendredi 25 août dernier, dans la région de Ksar Sghir.

Dans les locaux de la BNPJ, le baron a été particulièrement disert sur ses relations avec les haut gradés de la police et de la gendarmerie. Résultat, une semaine après l'arrestation du trafiquant, une avalanche de noms de sécuritaires est jetée en pâture à l'opinion publique.

Kharraz a donné non seulement ses complices mais également toutes les grosses pointures de l'administration qui ont travaillé pour lui.

En tête de liste, on trouve le patron de la sécurité royale, Abdelaziz Izzou. “L'ex-chef de la police judiciaire de Tanger a été relevé de ses fonctions sur instructions royales”, nous explique le communiqué du ministère de l'Intérieur diffusé en début de soirée le lundi 11 septembre. Izzou, qui a été nommé chef de la sécurité royale en 2003, devra notamment s'expliquer sur des passations de marchés publics à des entreprises appartenant aux gros bonnets de la drogue. On parle même de le restauration du siège de la préfecture de Tanger.

Interpellations en chaîne
En plus d’Izzou, une bonne dizaine de responsables ont été suspendus de leurs fonctions alors que d'autres ont été interdits de quitter le territoire national. Parmi les suspendus, on retient le nom de Youssef Lahlimi, adjoint au commandant de la région de la Gendarmerie royale de Kénitra, qui dirigeait les Brigades mobiles à Tanger, mais également celui d'un autre officier supérieur de la Gendarmerie royale (le lieutenant-colonel Akka Ahabbar) qui commandait la compagnie maritime de Tanger, et deux autres sous-officiers exerçant à Ksar Sghir et Ribat El Kheir, Abdelkader Seffari et Samir Laily, et d'un officier des Forces auxiliaires, le capitaine Abdelmoula Tétouani. Du côté de la police, la déferlante a touché le commissaire de la DGST et le chef du poste maritime de la capitale du Détroit, Farid Hachimi, un officier principal de la DGST, Mohamed Moussaïd, et un inspecteur principal du SRPJ, Mostapha El Gharib. Les aveux du barron de la drogue ont mis fin à la carrière de trois responsables de l'Administration territoriale qui ont exercé à Tanger et ses environs. Il s'agit des caïds Noureddine Zmarrou, Noureddine Boulghoudane et Mustapha Boukhlifi (ce dernier avait été promu, entre-temps, pacha de Témara).

Selon une source proche de l'enquête, un grand nombre de personnalités politiques de Tanger et d'autres responsables sécuritaires font actuellement l'objet d'enquêtes de la part des officiers de la Gendarmerie royale. Des ex-gouverneurs, présidents de chambre de commerce et élus sont aussi sur la sellette.

Le feuilleton Chrif Bin Louidane a démarré en juin dernier avec l'extradition à partir de l'Espagne de Hicham Harbouli, un de ses lieutenants. Arrêté en Espagne pour une grosse affaire de blanchiment d'argent, Hicham Harbouli a particulièrement chargé son parrain. Au moment de son arrestation à Marbella, les limiers espagnols ont trouvé dans son appartement 2,5 millions d'euros, un pistolet automatique Beretta, de faux passeports marocains et espagnols.

Aux enquêteurs, il a notamment donné moult détails sur les ramifications du réseau Bin Louidane qui inondait l'Europe de drogue. Pour se dédouaner, il a notamment précisé au juge d'instruction chargé de l'affaire qu'il n'était qu'un lampiste, un petit porteur chargé par Bin Louidane de superviser les opérations de vente de haschich en Espagne.

Drogue, pouvoir et argent
En réalité, Chrif Bin Louidane est bien connu dans les milieux nordistes de la drogue. Arrêté au début des années 90, il était sorti de prison au moment où des barons comme Hmidou Dib ou Yakhloufi subissaient les foudres de la fameuse campagne d'assainissement de 1996. Conséquence : à sa sortie de prison, il a eu le quasi-monopole du trafic de drogue sur le nord. Le baron utilisait l'argent pour acheter la complicité des hommes de pouvoir pour mener à bien son trafic, il avait ainsi ses entrées dans les différentes administrations. “Alors que tout le monde savait que Bin Louidane faisait l'objet d'un mandant d'arrêt national et international, il participait aux manifestations officielles et poussait même le luxe jusqu'à narguer la société civile de Tanger !”, s'indigne un journaliste local. Il fait référence à l'achat par Bin Louidane du terrain du Conservatoire national de musique de la ville de Tanger, une œuvre architecturale et culturelle de premier ordre qu'il a démolie pour construire à sa place un immeuble. A l'époque, tout ce que compte Tanger comme militants de la société civile s'était mobilisé en vain pour empêcher la démolition de ce monument.

Le retour subit de Chrif Bin Louidane au Maroc aurait un lien indirect avec la campagne électorale pour le renouvellement du tiers des conseillers de la deuxième chambre du Parlement. “Bin Louidane a débloqué quelques valises de billets pour soutenir financièrement la candidature d'un politicien à la Chambre des conseillers”, précise une source tangéroise. Le parrain était tellement fort qu'il n'hésitait pas à comploter pour jeter en prison aussi bien un policier qui le dérangeait qu'un autre trafiquant. C'est d'ailleurs lui qui est derrière la condamnation à 20 ans de prison de Mounir Erramach, un petit contrebandier de cigarettes qu'on avait fait passer en 2003 pour un grand parrain. Pour d'obscurs motifs, Bin Louidane avait déboursé une somme énorme pour faire tomber Erramach. Un Erramach soumis d'ailleurs à un isolement total à la prison Zaki de Salé.

Le fameux matériel saisi dans le cadre de l'affaire Erramach (des vedettes, des zodiacs gonflables, des fusils de chasse, des GPS, des pistolets, des munitions, des sabres, des coutelas, des téléphones portables satellitaires de différentes marques, des postes émetteurs-récepteurs) appartiendrait en fait aux membres du réseau Chrif Bin Louidane, qui écumait la région de Ksar Sghir. Dans cette sombre histoire, le préfet Charafdine, qui avait refusé de cautionner cette thèse, avait d'ailleurs été jeté en prison le lendemain de la saisie. Des commanditaires haut placés tiraient de loin les ficelles de cette histoire qui risque de revenir au devant de l'actualité avec les révélations des principaux mis en cause.

Jusqu'où ira l'opération “mains propres” ? Y a-t-il enfin une véritable volonté politique de venir à bout du trafic de drogue au Maroc ? Ou bien les règlements de compte par trafiquants interposés conduiront-ils, encore une fois, à neutraliser du menu fretin alors que les intérêts de quelques intouchables resteront farouchement préservés ?

 
 
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